Travailleurs immigrants inégaux devant la SST ? - Une préoccupation émergente

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Sans compter ses répercussions économiques évidentes, la mondialisation provoque des mouvements migratoires sans précédent, auxquels contribuent également crises financières, chômage, famines, guerres et changements climatiques. Des déplacements de populations se manifestent sur tous les continents et transforment les sociétés industrielles, pôles d'attraction des ressortissants de pays moins nantis. Elle-même façonnée par des gens venus de partout, l'Amérique du Nord, incluant le Québec, n'échappe pas à ce courant : dénatalité, vieillissement de la main-d'oeuvre et bonnes conditions de vie en font une destination attirante pour des travailleurs du monde entier. Or, s'ils étaient jusqu'à récemment d'origine surtout européenne, les nouveaux arrivants proviennent aujourd'hui des quatre coins du globe, bien que le Québec privilégie les candidats de régions francophones. Majoritairement jeunes et scolarisés, ils s'établissent à 87 % dans l'agglomération montréalaise, et apportent une contribution non seulement économique, mais aussi sociale et culturelle à la collectivité québécoise. 

 

Or, la transformation du tissu social qui découle de l'immigration soulève plusieurs défis, notamment une facette encore peu connue : les disparités de ces travailleurs face à la santé et la sécurité du travail (SST). Détenteur d'un doctorat en anthropologie et d'un postdoctorat en réadaptation, chercheur à l'IRSST et professeur associé au Département d'anthropologie de l'Université de Montréal, Daniel Côté a recensé des études internationales sur les travailleurs immigrants, la SST et la réadaptation publiées de 1990 à 2011. Il parle ici des enjeux qui ressortent de ce bilan des connaissances actuelles sur un sujet jusqu'à maintenant peu exploré.

 

Prévention au Travail - Pourquoi les immigrants sont-ils désavantagés en matière de SST ?

Daniel Côté - Précisons d'abord qu'il s'agit surtout des travailleurs d'immigration récente, pour qui les cinq premières années sont difficiles dans bien des cas. En plus des barrières linguistiques et culturelles auxquelles ils font face, ils sont souvent concentrés dans des secteurs à plus haut  risque. Certains chercheurs ont observé une division du travail basée sur l'origine nationale, du harcèlement et de la discrimination raciale. La méconnaissance de leurs droits, qui fait consensus dans les études, peut faire obstacle à leur accès aux soins et au système de compensation. Ces travailleurs peuvent avoir peur de déclarer une maladie ou un accident du travail, et subissent parfois des pressions à ne pas le faire. Ils sont ainsi dans une situation de vulnérabilité supérieure à la moyenne. Les différences culturelles ont donc une influence sur leur santé au travail, ce qui suscite des réflexions sur le comment vivre ensemble dans cette réalité. Comment peut-on y préparer les gens, tant les travailleurs que les employeurs et les intervenants, et leur fournir les meilleurs outils pour affronter le monde d'aujourd'hui ?

 

PT - Comment définissez-vous l'appartenance ethnique et la culture ?

DC - L'ethnicité est le propre d'un individu, sa façon de se définir par rapport à ses ancrages religieux, culturels, historiques. Elle se rapporte à son sentiment d'appartenir à un groupe. La culture, c'est plus complexe. Nous ne sommes pas toujours conscients que ce que nous faisons est en partie motivé par des déterminants culturels, des automatismes qui sont des comportements appris nous paraissant relever du sens commun. Bien que le lien entre culture et ethnicité soit complexe, quand on les associe, on s'identifie comme appartenant à un groupe culturel. Cela ne veut pas dire que toutes les personnes qui s'identifient à ce groupe ont les mêmes croyances et les mêmes attitudes, surtout dans notre monde de mixité, où l'on tend à adopter le meilleur de ce qui se fait ailleurs. Par exemple, pratiquer le yoga ne signifie pas qu'on est en train de s'acculturer. La culture comprend un processus d'échange et de socialisation par lequel l'être humain apprend les codes pour communiquer ses joies, ses peines, ses préoccupations, sa détresse, ses croyances relatives à la santé et à la maladie, ses préférences en matière thérapeutique et l'idée même de santé et de maladie.

 

PT - Comment ces différences ethnoculturelles, notamment les croyances, interviennent-elles dans la perception de la maladie et dans la réadaptation au travail ?

DC - L'individu se demande d'abord quelle est la cause de sa douleur. À quel moment ira-t-il consulter ? Qui doit-il consulter, un médecin, un guérisseur, un acuponcteur ? Quand il atteint ce qu'il considère être la limite à sa capacité de travailler, le médecin est peut-être le choix le plus approprié pour pouvoir bénéficier des avantages du système de compensation. C'est là que se joue la perception, dans le fait que l'individu attende six mois avant de consulter ou qu'au contraire, il le fasse au moindre symptôme, sans pour autant être en état d'incapacité. Une fois qu'il entre dans le système et qu'on lui propose un programme de réadaptation, ses apprentissages culturels vont jouer dans la construction de son rapport au clinicien. Le non-verbal, l'expression faciale, les rapports homme-femme, le degré d'approche directe, le vouvoiement ou le tutoiement, le ton de la voix entrent tous en ligne de compte. Le clinicien passe-t-il directement au fait quand le patient entre dans le bureau, ou prend-il le temps de parler un peu de la famille ? Certaines cultures ne sont pas à l'aise avec le côté direct des cliniciens occidentaux et des femmes ne le sont pas avec le toucher thérapeutique d'un homme. Nos modèles du processus de réadaptation au travail tablent sur une approche centrée sur le patient et sur les valeurs d'autonomie et d'autogestion, alors que certaines autres cultures privilégient l'interdépendance, et donc le soutien accru de la famille, ce qu'on pourrait ici percevoir comme étant une béquille. Si le patient perçoit le thérapeute comme étant une figure d'autorité, il peut être mal à l'aise avec cette approche plus active de la thérapie. Si les objectifs lui sont mal expliqués, si les écarts de représentations entre patient et clinicien sont trop grands, cela peut faire dérailler le processus. Cependant, apprendre à comprendre le patient, approfondir les choses avec lui, demande du temps et dans notre système, le temps manque.

 

PT - Les interventions de réadaptation seraient donc fondées sur des valeurs que tous les groupes ethnoculturels ne partagent pas nécessairement ?

DC - Effectivement, des experts soulignent que le modèle de nos programmes de réadaptation multidisciplinaires, qui misent beaucoup sur l'autonomie, sont profondément ancrés dans les valeurs de la classe moyenne occidentale. Ce n'est pas que ces valeurs ne sont pas présentes ailleurs, mais elles n'y ont pas nécessairement la même importance.

 

PT - Qu'est-ce que la compétence culturelle et comment s'acquiert-elle ?

DC - Ce concept, né aux États-Unis dans les années 1990, comporte trois grands volets. D'abord la connaissance de nos propres ancrages identitaires, qui aide à mettre les choses en perspective, sachant que la culture influence notre comportement. Le deuxième aspect, c'est la connaissance des cultures. Dans un environnement marqué par le pluralisme, il est important de se familiariser avec la culture des autres. Finalement, il y a les aptitudes ou les habiletés, ce qui est plus subtil parce qu'il s'agit non pas d'un savoir-faire, mais d'un savoir-être. C'est une aptitude à la communication, à entrer en relation avec l'autre, à lui poser des questions qui permettront de mieux le comprendre. Encore peu répandue, la notion de compétence culturelle présente un potentiel intéressant pour la relation thérapeutique.

 

PT - Ce bilan de connaissances n'indique-t-il pas qu'on doit s'intéresser davantage à la problématique des travailleurs immigrants et de la SST ?

DC - On sait en effet peu de choses à ce sujet, notamment au Québec. Certaines disciplines du secteur de la santé ont créé des outils transculturels, mais en SST et en réadaptation, on en est encore aux balbutiements. Pourtant, cette réalité est celle du monde d'aujourd'hui. Ce bilan suggère des pistes de recherche pour mieux comprendre cette problématique et être en mesure d'apporter de nouveaux outils de prévention et d'intervention. Dans les milieux où il se fait de la prévention, on doit s'assurer qu'elle est bien comprise, entre autres en la traduisant dans les langues les plus représentées, tout en visant l'objectif de francisation nécessaire à une bonne intégration. Mais au-delà de la traduction linguistique, il y a la traduction culturelle, à savoir si les mots employés dans sa langue ont du sens pour le travailleur. Quant à la réadaptation, un débat sur la formation interculturelle des cliniciens est en cours. Il y a beaucoup de questions et peu de réponses, et il reste énormément de travail à faire, mais je pense qu'en gardant ces questions en tête, on arrivera à trouver des solutions et à créer des modèles intéressants.

Pour en savoir plus

CÔTÉ, Daniel. La notion d'appartenance ethnoculturelle dans la recherche et l'intervention en réadaptation, Rapport B-080, 58 pages.