Entrevue avec Marie St-Vincent, ergonome, ex-boursière de l'IRSST. Chercheuse en ergonomie, « le plus beau métier du monde »

Marie St-Vincent est entrée à l'IRSST en 1984, à la faveur d'une bourse de formation postdoctorale, portée par l'envie de faire quelque chose de concret dans le domaine de la santé.

Cette scientifique, aujourd'hui responsable du champ de recherche Développement durable en SST et environnement de travail à l'Institut, avait déjà complété un doctorat en physiologie, spécialisé en troubles cardiovasculaires, quand elle a réalisé que cela ne correspondait pas tout à fait à ce qu'elle souhaitait faire dans la vie. C'est sa quête de concret qui l'a menée à l'ergonomie.

Alors qu'elle était boursière, Marie St-Vincent a collaboré à l'évaluation d'un programme de formation en manutention en milieu hospitalier. Devenue chercheuse, elle a contribué à des développements majeurs en ergonomie participative. Cette spécialiste en intervention a mené plusieurs études terrain, principalement dans les secteurs manufacturier et commercial. Elle a piloté la production d'un ouvrage majeur sur cette discipline, L'intervention en ergonomie, et mène actuellement un projet sur la prévention des problèmes de santé liés à la bureautique.

Il ne s'agit que d'un aperçu de la trentaine de projets de recherche financés par l'IRSST, qu'elle a dirigé ou auxquels elle a contribué et qui ont donné lieu à plus de 40 rapports ou guides ainsi qu'à plusieurs publications et communications scientifiques. Marie St-Vincent est fière du chemin qu'elle a parcouru en près de 30 ans, et particulièrement d'avoir contribué à sa manière à offrir une meilleure qualité de vie aux travailleurs.

Prévention au travail – Quand avez-vous décidé de devenir ergonome ?
Marie St-Vincent – J'étais en recherche fondamentale dans le domaine biomédical. Je tuais des lapins. Je n'aimais pas tuer des animaux et je ne me voyais pas poursuivre dans ce domaine, qui était un peu froid. Je ne voyais pas l'utilité de mes recherches, malgré ce que me disait mon directeur de thèse, et j'avais vraiment envie de me diriger vers quelque chose de plus appliqué. Je me suis informée. J'ai hésité entre l'épidémiologie et l'ergonomie et j'ai finalement rencontré Monique Lortie1, qui était à l'École polytechnique de Montréal. J'ai fait des lectures et j'ai choisi l'ergonomie parce que ça me permettait d'utiliser ma formation de physiologiste – l'étude du corps humain – et de l'appliquer à cette discipline.

PaT – Où avez-vous étudié ?
M. St-V. – Comme j'avais un doctorat, l'Institut m'a accordé une bourse de formation postdoctorale et j'ai tout de suite fait une recherche en ergonomie. J'étais assez autonome, mais j'avais l'aide de Monique Lortie, que je remercie aujourd'hui. Elle a joué un grand rôle dans la formation de plusieurs ergonomes. J'ai aussi suivi des cours utiles à la discipline et j'ai fait beaucoup de lectures dirigées dans le domaine de l'ergonomie. J'ai fait une année à l'École polytechnique puis une autre à l'IRSST. À un certain moment, il a été question que j'aille étudier à l'étranger, mais on m'a plutôt conseillé de commencer à pratiquer.

PaT – Aviez-vous déjà un intérêt pour la santé et la sécurité du travail ?
M. St-V. – La santé était un de mes intérêts, mais je ne connaissais pas la santé et la sécurité du travail. La mission de l'Institut m'a séduite. Je me souviens très bien de la journée où j'ai signé mon contrat. J'étais contente de travailler pour l'IRSST.

PaT – Sur quoi portait votre premier projet ?
M. St-V. – C'est drôle, on travaille encore là-dessus : la formation en manutention. On voulait voir si les gens qui avaient reçu une formation en manutention l'appliquaient dans les milieux de travail. Nous utilisions des méthodes d'observation pour voir s'ils appliquaient les principes de la manutention. Mes premières recherches en ergonomie avaient lieu dans le milieu hospitalier.

PaT – Qu'est-ce qui vous motive le plus dans votre métier de chercheuse en SST ?
M. St-V. – Ce qui nous motive tous, je crois, c'est l'envie de changer les choses, de contribuer au fait que les gens quittent leur travail en santé. Que lorsque les gens quittent leur travail, ils aient encore toutes leurs capacités, de leur donner une belle qualité de vie.

PaT – Croyez-vous avoir changé des choses au cours de votre carrière ?
M. St-V. – C'est difficile de changer les choses. Avec l'expérience, on acquiert un peu d'humilité. Je crois que dans l'avenir, en ergonomie, il va falloir réfléchir à comment avoir plus d'influence dans les entreprises. On en a, mais quand la porte d'entrée est la SST, ce n'est pas tellement séduisant pour les gestionnaires. Ils ont d'autres priorités, alors il faudrait essayer de se rapprocher davantage de la qualité de la production.

PaT – Quel aspect de votre carrière préférez-vous ?

M. St-V. – Je trouve que j'ai été vraiment privilégiée de ce que j'ai pu apprendre des gens, des travailleurs, des gestionnaires. En ergonomie, on fait beaucoup d'entrevues, ce que j'ai beaucoup apprécié. Chaque milieu de travail est un peu comme un petit pays qu'on visite, une culture qu'on découvre.

Je me souviens qu'au début des années  1990, j'ai été vraiment impressionnée de voir comment les travailleurs ont à coeur de bien faire, de bien produire. J'étais dans une entreprise  où, comparativement à ce qu'on peut considérer comme étant idéal, les conditions n'étaient vraiment pas terribles, mais les travailleurs confiaient qu'ils voulaient donner « leur 120 % ». J'ai aussi été très touchée par des travailleurs qui avaient des douleurs et qui avaient peur de ne pas tenir jusqu'à leur retraite. Certains avaient peur de ne pas finir leur semaine. C'était impressionnant à voir.

J'ai vu les deux côtés de la médaille, les contraintes des gestionnaires aussi. Parfois, il y a des choses qu'ils comprennent mal, parfois ils ont d'autres priorités. Vraiment, tout ce que j'ai appris m'a enrichie beaucoup.

Je n'ai jamais regretté de ne pas avoir fait carrière dans un laboratoire. J'ai aimé travailler avec les gens. Ça m'a motivée beaucoup. Je trouve que c'est un grand privilège.

PaT – De quoi êtes-vous la plus fière ?
M. St-V. – Ce dont je suis la plus fière, c'est d'avoir maintenu un équilibre. Au début, c'était moins marqué, mais avec les années, il y avait beaucoup de pression pour faire des publications académiques. J'en ai fait, mais j'ai toujours eu à coeur d'écrire des ouvrages de vulgarisation, de retourner au milieu,
et je suis fière d'avoir réussi à maintenir cet équilibre-là. Je suis fière de ça parce que c'est pour ça que j'ai fait ce métier.

PaT – Le programme de bourses de l'Institut a pour objectif de contribuer à la formation de chercheurs. Croyez-vous qu'il est un réel incitatif ?
M. St-V. – C'est un programme très important. D'ailleurs, en octobre dernier, on a souligné l'importance de la relève et du programme de bourses. Je crois que c'est important de le faire connaître. Ce programme a contribué à la carrière de plusieurs ergonomes. Il a été un levier qui m'a aidée à faire le pont en ergonomie. Il a aidé de nombreux chercheurs aujourd'hui solidement installés.

PaT – Que diriez-vous à un étudiant pour l'encourager à faire une carrière de chercheur en SST ?
M. St-V. – Vous allez rire, mais je lui dirais que c'est le plus beau métier du monde! C'est un beau métier parce que c'est un défi. On a besoin d'une relève et c'est vraiment passionnant comme travail.

Pour obtenir des informations sur le programme de bourses de l'IRSST : www.irsst.qc.ca/bourses-accueil.html

Pour entendre l'entrevue avec Marie St-Vincent  : http://www.irsst.qc.ca/publications-et-outils/video/i/100194/n/marie-stvincent-entrevue

 

1. NDLR : Monique Lortie est ergonome. Elle a enseigné à l'École polytechnique de Montréal au début des années 1980.

Elle est aujourd'hui professeure au Département des sciences biologiques de l'Université du Québec à Montréal.