Nettoyants et dégraissants bactériens et enzymatiques : substituts inoffensifs ou vecteurs de risques ?

C’est au cours des années 1990 que divers établissements industriels, dont les garages, ont commencé à employer des produits à base de bactéries pour nettoyer ou dégraisser des pièces de toutes sortes. Des nettoyants à base d’enzymes ont également fait leur entrée dans les hôpitaux pour laver les instruments chirurgicaux ou diagnostiques. Ces deux types de préparations biotechnologiques offraient une solution de rechange aux solvants et aux nettoyants aqueux traditionnels.

Ces nettoyants et dégraissants souvent dits « verts » et atoxiques se sont rapidement répandus dans les milieux de travail, sans que leur innocuité à l’usage ait été évaluée et que leur composition soit bien documentée. On trouve des nettoyants contenant des bactéries notamment dans des appareils appelés biofontaines, que les travailleurs utilisent pour dégraisser manuellement une diversité d’objets, particulièrement dans le domaine de l’entretien mécanique.

BioFontaineC'est dans ce contexte que Denis  Bégin et Michel Gérin, tous deux chimistes au Département de santé environnementale et santé au travail de l'Université de Montréal, en collaboration avec Jacques Lavoie, biologiste et hygiéniste du travail à l'IRSST, ont entrepris de dresser un bilan des connaissances actuelles sur les solutions bactériennes et enzymatiques. « Nous n'avons pas réalisé cette monographie dans l'objectif de faire la promotion ni le procès de ces produits, mais parce qu'ils ont pris leur place dans le marché du travail, qu'il existait peu de documentation synthétisée sur le sujet et qu'il y avait donc un besoin d'information, en particulier pour les intervenants en santé et en sécurité », commente Michel Gérin. Les chercheurs ont également consulté des représentants de divers secteurs d'activité et mené des observations dans quelques entreprises où les travailleurs sont exposés à ces préparations. Ils ont pu constater sur place que ceux-ci, croyant les liquides bactériens sans danger, ont tendance à moins se protéger, par rapport à ce qu'ils faisaient lorsqu'ils utilisaient des solvants.

Des bactéries opportunistes

Bien que les fabricants soient tenus de fournir des fiches de données de sécurité sur leurs produits, celles-ci s'avèrent souvent incomplètes. « Seule une minorité des bactéries qui nous entourent sont dangereuses pour la santé humaine, explique Denis Bégin. Comme les fabricants affirment n'y mettre que des bactéries de classe 1, considérées inoffensives, ils n'ont pas besoin de divulguer leur présence. » La revue de littérature fait toutefois état d'une étude menée à l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS), en France, qui a révélé que des bactéries de classe 2 peuvent s'introduire dans les nettoyants et les dégraissants.

Ces microorganismes peuvent comporter un risque infectieux modéré, surtout en cas de déficit immunitaire. Ils pénètrent dans une biofontaine, soit parce qu'une personne y met les mains soit parce qu'ils s'intègrent à des salissures en amont du procédé, l'usinage de pièces avec des huiles de coupe contaminées, par exemple. Les liquides dégraissants comportent aussi des tensioactifs, c'est-à-dire des substances chimiques qui délogent la saleté et l'émulsifient. « La fonction des bactéries est de digérer les huiles et les graisses pour éviter qu'elles s'accumulent, précise Michel Gérin. Ce ne sont pas elles qui font le nettoyage, mais bien les tensioactifs. » Ces derniers pourraient toutefois causer des dermatoses, en plus de véhiculer des salissures, des huiles ou du cambouis avec lesquels la peau ne devrait pas entrer en contact.

Dans certaines des entreprises qu'ils ont visitées, les scientifiques ont par ailleurs constaté que des travailleurs utilisent parfois une soufflette pour se débarrasser du liquide résiduel sur les pièces qu'ils avaient nettoyées, risquant ainsi de générer des aérosols pouvant contenir des bactéries de classe 2.

Face à l'incertitude quant aux effets possibles des préparations bactériennes sur la santé, conséquente au manque de données à ce propos, les chercheurs estiment que les utilisateurs doivent se protéger. D'ici à ce que des études subséquentes permettent de documenter la nature des bactéries et d'établir des niveaux d'exposition sécuritaires, ils recommandent que les travailleurs respectent diverses mesures d'hygiène personnelle et portent des gants, des vêtements à manches longues et des lunettes de protection pour éviter tout contact avec la peau et les yeux. Dans le cas où les travailleurs sèchent les pièces nettoyées avec une soufflette, les chercheurs leur conseillent de rincer d'abord ces objets à l'eau claire et sinon, de porter un masque jetable de type N-95 pour se protéger des aérosols que ce procédé génère.

Contrairement à ce qui s'est passé dans le contexte industriel pour les nettoyants bactériens, le secteur médical n'a pas adopté les produits enzymatiques pour remplacer les solvants. Ce milieu utilisait déjà des nettoyants aqueux, lesquels ont ensuite été reformulés avec des enzymes ayant la propriété de dégrader les résidus biologiques sur les instruments chirurgicaux et diagnostiques. On rapporte cependant quelques cas de sensibilisation respiratoire de travailleurs ayant manipulé certaines préparations à base de subtilisine, l'enzyme la mieux documentée et la seule qui fasse l'objet d'une valeur limite d'exposition professionnelle au Québec. Jacques Lavoie et sa collègue Geneviève Marchand ont d'ailleurs entrepris d'évaluer la présence de la subtilisine et l'exposition des employés d'hôpitaux qui utilisent des produits en contenant. En attendant les conclusions de leur étude, les scientifiques croient que, en présence d'aérosols, les travailleurs de ce secteur seraient également avisés de porter un masque N-95 plutôt qu'un simple masque chirurgical. Ils recommandent également le port de gants, d'un vêtement protecteur couvrant tout le corps ainsi que de lunettes protectrices.

Des pistes à suivre

Une prochaine étude visera à explorer plus à fond la situation sur le terrain, pour entre autres échantillonner l'air des milieux où les travailleurs font usage de biofontaines et de soufflettes, et ainsi déterminer les concentrations de bioaérosols.

Les scientifiques notent que la Loi sur la santé et la sécurité du travail inclut les microorganismes dans la définition des contaminants du milieu de travail, sans fournir davantage de détails. Pour sa part, le Règlement sur la santé et la sécurité du travail ne fait aucune mention de microorganismes. « Cela n'aide pas les inspecteurs et les intervenants, signale Denis Bégin, qui ajoute que la biotechnologie prend de plus en plus d'ampleur en milieu de travail. »

Informer pour prévenir

Comment mieux transmettre les résultats de l'étude sur les risques des préparations bactériennes et enzymatiques pour le dégraissage et le nettoyage aux utilisateurs pour qu'ils puissent se prémunir contre les dangers qu'elles peuvent présenter ? « Le rapport couvre un large terrain et les membres du comité de suivi de cette recherche, constitué de représentants de divers domaines d'activité, ont jugé qu'une fiche de prévention portant plus spécifiquement sur les biofontaines s'avérait nécessaire, explique Marie-France d'Amours, conseillère en valorisation des résultats de la recherche à l'IRSST. L'information sur les risques et la prévention n'est pas toujours disponible et des coups de sonde dans les entreprises de leurs secteurs ont démontré que les biofontaines étaient plus largement utilisées qu'on le croyait. » Le comité de suivi a en effet constaté qu'elles étaient présentes dans une grande diversité de milieux, soit tant dans les garages automobiles que dans les administrations municipales, les usines de fabrication de pièces de métal, sans oublier les ateliers d'entretien mécanique et le vaste secteur du transport.    

La fiche de prévention réalisée à l'Institut montre une biofontaine, décrit son fonctionnement et indique les effets possibles des préparations bactériennes sur la santé et, bien sûr, les méthodes de prévention à mettre en place. S'adressant surtout aux préventionnistes, elle est relayée par l'entremise de divers multiplicateurs qui la distribuent dans leurs milieux respectifs, notamment les conseillers des associations sectorielles paritaires, les intervenants de la CSST et ceux du réseau de la santé au travail. « Nous avons peu de contacts directs avec les entreprises. C'est pourquoi nous faisons appel à nos partenaires, qui sont des relayeurs extraordinaires sur le terrain », relate Marie-France d'Amours.

De plus, comme il fallait aussi passer directement le message aux travailleurs eux-mêmes, la fiche est assortie d'une affichette. Cet outil d'information, conçu pour être apposé près des biofontaines, à la vue des travailleurs, illustre explicitement les mesures de prévention à prendre lorsqu'on utilise un de ces appareils.

 

Pour en savoir plus

BÉGIN, Denis, Michel GÉRIN, Jacques LAVOIE. Risques associés aux préparations bactériennes et enzymatiques pour le dégraissage et le nettoyage, Rapport R-829, 87 pages. www.irsst.qc.ca/-publication-irsst-risques-preparations-bacteriennesenzymatiques-r-829.html

BÉGIN, Denis, Michel GÉRIN, Jacques LAVOIE. Utilisation sécuritaire des fontaines biologiques de dégraissage, Fiche technique RF-829, 5 pages. www.irsst.qc.ca/-publication-irsst-fontaines-biologiques-rf-829.html