Mémoire de bâtisseurs : l’architecture du patrimoine au service de la sécurité des pompiers

Mémoire de bâtisseurs

L'IRSST aura 35 ans en novembre 2015. Pour souligner cet anniversaire, le magazine Prévention au travail consacre un article de chaque numéro de l'année à des réalisations qui, sans faire de bruit, ont laissé une marque originale ou méconnue dans le domaine de la santé et la sécurité du travail. Voici le premier de ces articles.

Pour les pompiers, connaître les systèmes de construction et les types de bâtiments constitue un avantage indéniable dans un combat contre le feu. Les recherches d'un architecte ont permis de produire un ouvrage de référence important pour eux, mais aussi pour d'autres catégories de travailleurs, en particulier, les inspecteurs municipaux.

L'élément déclencheur

Le 25 mai 1987, lors de l'incendie à l'église Unitarian Church of the Messiah, sur la rue Sherbrooke Ouest, à Montréal, deux pompiers décèdent lorsque le toit de l'édifice s'effondre. Deux ans plus tard, le Service des incendies de la Ville de Montréal (SIM) demande à l'architecte Jules Auger d'élaborer un cours à l'intention des chefs pompiers pour qu'ils acquièrent des connaissances sur les forces et les faiblesses de divers systèmes de construction de bâtiments sur le territoire de la ville.

Professeur à l'Université de Montréal, Jules Auger enseigne la conception et la construction de nouveaux bâtiments ainsi que la conservation d'anciens au programme de maîtrise de l'École d'architecture. Il s'intéresse depuis plusieurs années au patrimoine architectural du Québec et étudie les systèmes de construction utilisés depuis les débuts de la colonie. Il est donc la personne tout indiquée pour expliquer aux pompiers les éléments qui composent une ancienne charpente et comment celle-ci peut se comporter lors d'un sinistre.

Il organise donc, en 1992, une série de cours à l'intention des officiers supérieurs, des officiers subalternes, des chefs et de tous les pompiers de Montréal. Plusieurs chefs, officiers et pompiers de différentes villes autour de la métropole assistent à cette formation. Les contenus ayant servis à cette formation et les vidéos réalisées durant les présentations ont été remis au Centre de formation des pompiers de Montréal, à des fins pédagogiques pour les futurs pompiers.

Couvrir plus de territoire

En 1996, à la demande de l'Association sectorielle paritaire pour la santé et la sécurité du travail du secteur des affaires municipales (APSAM), l'IRSST entre dans le mouvement en octroyant une subvention à Jules Auger pour qu'il puisse étendre les travaux qu'il a réalisés pour le SIM à 15 autres villes du Québec, en tenant compte des spécificités des systèmes de construction les plus courants sur leur territoire. Il consacre une année sabbatique à cette recherche.

La première phase de cette nouvelle étape est consacrée à la reconnaissance des systèmes de construction de plusieurs régions. Pour collecter ses données, Jules Auger visite des centres  administratifs municipaux et des bureaux d'architectes spécialisés en rénovation et en restauration. Il fait également des recherches dans les archives du ministère des Affaires culturelles du Québec et à la division des relevés de Parcs Canada, à Ottawa. Pendant un an, il amasse le même genre d'information dans tout le Québec, en s'intéressant à des villes représentatives  du patrimoine architectural de la province, soit des couvents, des églises, des presbytères, des immeubles industriels du début du siècle et de vieilles maisons de campagne. Il documente et représente les bâtiments institutionnels et résidentiels construits en région.

L'expérience des pompiers sert grandement à l'acquisition de connaissances, alors qu'ils attirent l'attention de l'architecte sur les immeubles où des faiblesses structurelles se sont manifestées lors d'incendies antérieurs. Jules Auger retrouve les plans de ce type d'immeubles dans des archives et représente leur structure en trois dimensions pour expliquer comment la construction était organisée. Avec ses connaissances et les informations fournies par les pompiers, il peut indiquer les éléments de la charpente qui présentent des faiblesses et des risques d'effondrement en cas d'incendie.

Mettre les connaissances sur papier

Parallèlement à ces recherches, avec Nicholas Roquet, alors étudiant en architecture, Jules Auger entreprend de représenter une dizaine de systèmes de construction en utilisant la même technique de dessin que celle du projet précédent, soit l'axonométrie. Avec le matériel dont il dispose pour la Ville de Montréal, l'architecte peut compléter ses informations de façon à ce qu'elles servent aux autres corps de pompiers du Québec et aux institutions chargées de les former pour qu'ils puissent adopter des moyens d'intervention plus sécuritaires.

L'ouvrage complété contient des dessins des immeubles typiques du parc immobilier de Montréal du XVIIIe siècle, du Vieux-Montréal, des immeubles industriels du XIXe siècle et des constructions résidentielles types que l'on trouve sur le Plateau Mont-Royal, dans le Centre-Sud et le quartier Saint-Louis et de différentes villes québécoises, dont Québec, Trois-Rivières, Rimouski, Saguenay, Magog, Hull et Rouyn-Noranda. Des bâtiments en rangée, des immeubles multifamiliaux et commerciaux, incluant ceux, plus récents, construits avec des fermes préfabriquées pour planchers et toits, qui sont la source de risques importants pour les pompiers, sont représentés.

Chaque dessin est accompagné d'un texte résumant l'histoire du système de construction et décrivant la structure de l'immeuble représenté. Les faiblesses de la structure sur lesquelles les pompiers devraient prêter une attention particulière sont indiquées.

Publié et distribué un certain temps par la maison d'édition du Méridien, le livre s'est vendu à près de 2 000 exemplaires depuis sa parution en 1997.

C'est par ce livre que Monique Gascon, architecte à la Ville de Montréal, arrondissement de Ville-Marie, prend connaissance de l'expertise de Jules Auger, plusieurs années après avoir suivi ses cours dans le cadre de son baccalauréat en architecture à l'Université de Montréal. Une consoeur architecte lui présente, en effet, Mémoire de bâtisseurs, alors qu'elles font des inspections de bâtiments.

Plus tard, elle recommande l'auteur Jules Auger pour « sa grande expérience des problèmes spécifiques reliés aux bâtiments anciens », au chef de la section des inspections de l'arrondissement de Ville-Marie qui veut organiser une formation sur le sujet à l'intention de son équipe. C'est ainsi que Jules Auger a formé des inspecteurs de bâtiments d'une dizaine d'arrondissements, soit environ 70 personnes.

Depuis environ trois ans, Jules Auger fait lui-même réimprimer son livre à compte d'auteur, pour répondre aux nombreuses nouvelles demandes. Aujourd'hui, ce sont des architectes, des agents immobiliers, des professeurs d'enseignement collégial, des historiens, des ingénieurs, des responsables de l'urbanisme ou des personnes qui s'intéressent au patrimoine qui le contactent pour obtenir leur exemplaire.

Cet effet de bouche à oreille surprend et réjouit l'auteur et il aimerait bien que les nouveaux pompiers s'ajoutent à cette liste, étant les premiers concernés par les résultats de sa recherche. « Ceux qui ont été formés commencent à partir à la retraite. Il faudrait s'assurer que les connaissances se transmettent. ».

Exemples de conditions jugées à risque pour les pompier

  • La difficulté et le peu de trappes pour accéder rapidement aux combles des grands bâtiments
  • La faible résistance structurale des finis et des charpentes des plafonds suspendus et des voûtes des églises
  • La présence trop grande d'appareils de mécanique ou de matières combustibles qui s'ajoutent à la poussière des combles et favorisent une propagation du feu difficile à contenir
  • La discontinuité structurale de certains éléments de charpente provoquée par l'ajout de nouvelles composantes
  • Les poussées latérales potentielles exercées sur les murs extérieurs par l'effondrement d'un toit, d'un plancher ou d'un  support principal
  • Le peu de protection contre le feu offert par le matériau couvrant une composante structurale en fer forgé ou en acier
  • La faible résistance structurale de la partie des planchers munie de hourdis de terre cuite non clavés

Jules Auger

Professeur émérite à l'École d'architecture de l'Université de Montréal, Jules Auger consacre sa carrière aux domaines de la conception, de la rénovation-restauration et de la science du bâtiment. Le livre Mémoire de bâtisseurs du Québec, portant sur les anciens systèmes de construction et publié aux Éditions du Méridien, lui a valu, en 1998, le prix d'excellence de l'Opération patrimoine architectural de Montréal, décerné par la Ville et Héritage Montréal.

Pour se procurer Mémoire de bâtisseurs du Québec – Répertoire illustré de systèmes de construction du 18e siècle à nos jours : contacter monsieur Jules Auger par courriel : Cette adresse courriel est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.