Expliquer les glissades des policiers et des brigadiers scolaires : les chercheurs sont sur la piste

Brigadiers scolaires

Neige, parfois abondante, suivie de pluie, de bruine verglaçante ou de verglas, que vient recouvrir une nouvelle averse de neige... Les conditions météorologiques des hivers québécois forment une mixture qui dissimule parfois des pièges pour les corps de métier appelés à travailler à l'extérieur, notamment les policiers et brigadiers scolaires. Chez ces deux groupes de travailleurs, 80 % des glissades se produisent l'hiver.

De 2005 à 2007, les blessures attribuables aux glissades, trébuchements et chutes ont à elles seules représenté plus de 12 % de la totalité des lésions indemnisées par la CSST. Ces lésions surviennent lorsque les travailleurs butent contre un obstacle, font un faux pas, mettent le pied dans un trou, se tordent une cheville ou perdent l'équilibre. Cela peut aussi leur arriver lorsqu'ils marchent sur un plan incliné, qu'ils montent ou descendent un escalier, ou passent du trottoir à la rue.

En ce qui concerne les glissades, on pense d'emblée que la mauvaise adhérence au sol des bottes ou des chaussures que portent les travailleurs est une des premières coupables. Mais qu'en est-il au juste ? C'est la question à laquelle s'est attaquée une équipe de chercheurs, dirigée par Chantal Gauvin, ingénieure à l'IRSST.

Des précautions de base

Le rapport de l'étude exploratoire sur les facteurs de risque associés aux glissades chez les policiers et brigadiers scolaires formule quelques recommandations destinées aux milieux de travail, principalement celle de garder en tout temps les voies d'accès bien déneigées et déglacées. « La glace, surtout lorsque la température est près du point de congélation, soit à 0 oC, est extrêmement glissante, beaucoup plus, en fait, qu'à – 20 oC, et même une botte antidérapante de qualité ne résistera pas nécessairement au glissement dans tous les types de situations. Bien entretenir les voies et répandre des abrasifs demeure donc toujours la meilleure solution », souligne Chantal Gauvin. Il faut également s'assurer que ces aires soient suffisamment éclairées. Pour sa part, chaque individu devrait surveiller sa mécanique corporelle en étant attentif à la surface sur laquelle il doit marcher. Surtout l'hiver, la prudence s'impose : poser le pied avec précaution pour vérifier l'état du sol et, s'il semble glissant, se déplacer à petits pas, en évitant de faire de grandes enjambées.

Des études antérieures avaient fait le point sur les accidents attribuables aux glissades qui surviennent dans le secteur de la restauration, désignant les risques que présentent les planchers mouillés ou souillés et la nécessité d'en assurer un bon entretien. Puis, le Service de police de la Ville de Montréal a demandé à l'Institut d'évaluer l'influence de l'adhérence des semelles des bottes et des chaussures de son personnel sur les glissades. Pour répondre le mieux possible à cette demande, les chercheurs ont toutefois ratissé plus large. « Nous avons voulu aller un peu plus en amont en examinant aussi les autres facteurs de risque », raconte Chantal Gauvin. L'équipe de recherche a donc d'abord produit une synthèse des connaissances sur le sujet, analysé les dossiers d'accidents de trois services de police et de deux villes ainsi que les statistiques de la CSST sur ce type d'accidents, puis mené des entrevues de groupe avec des policiers et des brigadiers scolaires. Ses conclusions ? « Il s'agit d'une problématique multifactorielle complexe, constate la chercheuse, et bien que la faible adhérence de la semelle au sol en constitue le principal élément, une multitude de facteurs secondaires peuvent être attribuables à la tâche elle-même, aux imprévus, aux contretemps, au fait de transporter du matériel, de courir et ainsi de suite. » La neige qui recouvre la glace, des bottes ou chaussures inadéquates, des facteurs organisationnels, comme le mauvais entretien des voies de circulation, et des caractéristiques physiques ou comportementales individuelles qui prédisposent un travailleur à tomber dans des conditions glissantes sont autant d'autres pièces du casse-tête qui compliquent son assemblage

Questions cherchent réponses

Pour ce qui est des brigadiers scolaires, cette étude exploratoire a permis d'indiquer que, dans le cas de 27 glissades sur 28 survenues dans les deux villes étudiées, ces travailleurs étaient tombés parce que les traverses routières où ils assurent la sécurité des écoliers étaient glacées, parfois recouvertes d'une fine couche de neige, mal déneigées, ou qu'aucun abrasif n'avait été répandu sur leur surface gelée. Étonnamment, les brigadiers scolaires subissent moins souvent ce type d'accident en janvier et février, pourtant les pires mois de l'année quant à l'importance des précipitations, qu'en décembre ou mars. Comment expliquer cette singularité ? « Notre hypothèse, dit Chantal Gauvin, est qu'en décembre, lorsque la neige commence à tomber, les gens n'y sont plus habitués. Il y a parfois aussi des redoux, le temps est plus en dents de scie qu'à d'autres périodes de l'année, et la même chose se produit en mars. Or, à 0 oC, la glace est plus glissante que lorsqu'il fait -20 oC. Il est aussi possible que l'entretien des voies varie durant l'hiver. »

GlissadesSurprise également du côté des policiers,  puisque la recherche a fait ressortir le fait qu'environ le quart des glissades chez les trois services de police ciblés, dont la vaste majorité a lieu en saison hivernale, se produisent aux abords des postes de police, dans les stationnements, entre autres, bien que ces travailleurs ne soient pas alors engagés dans une quelconque intervention, par exemple répondre à un appel ou à une plainte, se rendre en vitesse sur le site d'une urgence ou diriger la circulation routière. Une des raisons en est que les villes, n'étant pas toujours propriétaires des terrains adjacents aux bâtiments des corps de police, ces espaces sont soumis à l'entretien, adéquat ou pas, qu'en font les entrepreneurs privés.

Comment expliquer par ailleurs que, parmi les policiers victimes de glissades, ce sont surtout les plus jeunes, soit les 18 à 34 ans, qui sont touchés (49 % des cas), comparativement aux 45 ans ou plus (19 % des cas), bien que l'on constate la tendance contraire chez les travailleurs de ces groupes d'âge qui exercent d'autres métiers ? Serait-ce parce que leurs tâches les exposent différemment à ce risque et que les types de postes qu'ils occupent varient selon l'âge ? En fait, les membres des patrouilles sont surtout des jeunes, appelés à se rendre à divers endroits, à sortir rapidement de leur véhicule pour procéder à une intervention, à enjamber un banc de neige pour poursuivre un suspect ou pour stopper la circulation, ou à utiliser des escaliers, passant parfois de l'extérieur à l'intérieur avec des bottes ou des chaussures mouillées, ce qui les expose plus souvent au risque de glisser. Les policiers plus âgés sont en général davantage affectés à d'autres tâches ou à un travail moins physique et donc, moins susceptibles de glisser, ce qui répond sans doute en partie à la question. Cependant, les accidents de ce type s'avèrent plus graves lorsqu'ils en font l'objet.

Suivre de nouvelles pistes

La recherche sur les facteurs de risque associés aux glissades chez les policiers et les brigadiers scolaires a conduit les chercheurs à élaborer une synthèse qui donne une vue d'ensemble de ceux auxquels les groupes visés sont exposés, de l'interaction entre ces facteurs et de leur influence sur la possibilité que les travailleurs glissent et tombent. Cette approche globale de la problématique permettra, dans un deuxième temps, de mieux cibler des actions préventives. C'est dans cette optique que la création d'une programmation de recherche thématique sur la prévention des chutes à l'extérieur a été suggérée, une proposition que le conseil scientifique de l'IRSST a retenue. « Nous allons regarder différents groupes de travailleurs, pas seulement les policiers et les brigadiers, mais l'ensemble des métiers où les gens doivent passer de l'extérieur à l'intérieur », signale Chantal Gauvin. Plusieurs corps de métier sont en effet touchés, dont les livreurs, cols bleus et facteurs, le personnel des télécommunications et de la foresterie, ainsi que diverses autres catégories d'emplois. Dans une prochaine étude, les chercheurs s'attarderont davantage à l'examen des équipements de protection requis pour minimiser les risques, d'autant plus que, comme le note la chercheuse, « les policiers misent beaucoup sur leurs bottes parce que c'est un des seuls éléments sur lesquels il est en pratique envisageable d'intervenir à court terme ». Établir un lien entre les caractéristiques des bottes ou des chaussures et les glissades permettrait ainsi de voir plus clair dans le choix de l'équipement approprié à la fois aux tâches et aux conditions environnementales.

De nombreuses recherches sur la problématique des glissades sur différentes surfaces intérieures (acier, céramique...) souillées d'huile ou d'eau ont été publiées ces dernières années. Cependant, tout ce qui concerne les glissades sur des surfaces extérieures et des escaliers en fonction du contexte météorologique, particulièrement en saison hivernale, mérite d'être davantage fouillé. S'ajoute à cela l'aspect également peu exploré des mécanismes du mouvement humain sur des surfaces glacées et enneigées. Une meilleure connaissance de ces processus corporels dans des situations complexes pourrait mener à la mise au point de stratégies de prévention et de maîtrise de la posture. Bref, il s'agit là de sujets d'études inédites à venir, pour faire en sorte que les travailleurs puissent plus facilement garder l'équilibre, aussi bien l'hiver que l'été.

Informer pour mieux prévenir

L'équipe de recherche prépare une fiche qui s'adressera surtout aux policiers et aux brigadiers scolaires, mais qui sera également utile à tous les autres travailleurs exposés aux glissades. « Elle indiquera entre autres les différents paramètres qui peuvent aider au choix d'une bonne botte », dit Chantal Gauvin. Les acheteurs ne connaissent pas nécessairement les nombreuses normes et méthodes d'essais relatives aux glissades. Ils ignorent également comment interpréter les résultats provenant de ces essais. La fiche pourra donc les aider à exiger que les fabricants répondent à leurs besoins spécifiques visant à favoriser la sécurité des travailleurs. Elle fera aussi bien sûr ressortir les multiples facteurs de risque auxquels les gens qui travaillent à l'extérieur sont exposés. Les chercheurs souhaitent ainsi leur fournir des outils de prévention qui leur permettront d'éviter de faire du sport de glisse, au risque de se blesser, alors qu'ils accomplissent tout bonnement leur tâche.

Pour en savoir plus

GAUVIN, Chantal, David PEARSALL, Mohsen DAMAVANDI, Yannick MICHAUD-PAQUETTE, Bruno FARBOS, Daniel IMBEAU. Facteurs de risque associés aux glissades chez les policiers et les brigadiers scolaires – Étude exploratoirerisque associés aux glissades chez les policiers et les brigadiers scolaires – Étude exploratoire, Rapport R-856, 87 pages.