Les zones grises des emplois verts : les travailleurs sont-ils à l’abri des risques ?

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Le mot vert évoque des images de nature, de verdure, de propreté. Le terme est même devenu synonyme d'écologie, de qualité environnementale et de développement durable. On l'accole à un nombre croissant de produits, tout comme à une panoplie d'emplois, qu'on estimait à 682 000 au Canada et à plus de 155 000 au Québec en 2010.

Les travailleurs de ces secteurs promis à un grand essor sont-ils pour autant à l'abri des risques ? Que saiton des dangers auxquels ils peuvent être exposés ? C'est sur ce terrain peu exploré que se sont aventurés des chercheurs de l'IRSST. Leurs conclusions viennent de paraître dans un rapport intitulé Les emplois verts au Québec – Définition et appréciation de leurs risques chimiques ou biologiques potentiels pour la santé des travailleurs.

Cette recherche s'inscrit dans la foulée d'une précédente, consacrée aux effets des changements climatiques sur la santé et la sécurité des travailleurs (SST), parue en 2012 (voir l'encadré Un rayonnement mondial). « Nous avions alors dressé le portrait général des secteurs clés où les travailleurs risquent d'être touchés, dans un contexte où les changements climatiques appellent à des efforts soutenus visant à réduire l'empreinte écologique, favorisant en cela la création d'emplois verts », rappelle un des auteurs de ces deux études, Joseph Zayed, professeur associé au Département de santé environnementale et santé du travail de l'Université de Montréal, également responsable du champ de recherche Prévention des risques chimiques et biologiques à l'IRSST. Les scientifiques visaient cette fois quatre objectifs : 1° définir le secteur économique vert au Québec; 2° identifier les emplois verts; 3° déterminer les substances chimiques et les agents biologiques auxquels les travailleurs peuvent être exposés; 4° apprécier leurs risques potentiels.

Ils ont ainsi retenu 400 catégories d'emplois correspondant à ces critères et les ont regroupées dans 71 professions différentes dont ils ont évalué les risques chimiques ou biologiques éventuels. Le constat a de quoi étonner : 21 d'entre elles présentent des risques potentiels élevés ! Ces métiers, très diversifiés, se répartissent essentiellement dans les secteurs suivants : la gestion des matières résiduelles, la production d'énergies alternatives et la substitution de produits et de matériaux.

Le revers des emplois verts

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Constatant que les emplois verts se multiplient rapidement, Joseph Zayed invite à la prudence afin que la protection des travailleurs et la prévention des risques demeurent à l'avant-plan. De plus, il est indispensable que la création continue et progressive de ces emplois se fasse en s'assurant d'abord qu'ils contribuent réellement au développement durable et à l'amélioration de l'état de l'environnement. Il cite en exemple le secteur névralgique de la substitution : « En raison de leur potentiel cancérogène, les solvants qu'on a longtemps utilisés pour le dégraissage dans divers milieux de travail ont été peu à peu remplacés par des fontaines biologiques, ou biofontaines, dans plusieurs secteurs. Il faut cependant s'assurer que ces dernières ne puissent pas entraîner le développement de bactéries pathogènes dans certaines conditions », rappelle-t-il. Il évoque aussi le recyclage des déchets électroniques : ces appareils en tous genres contiennent un grand nombre de métaux dont la récupération, à des fins de réutilisation, peut faire en sorte que les travailleurs y soient exposés de façon relativement importante. « De rares études ont montré, par exemple, que les niveaux d'exposition au plomb récupéré des déchets électroniques seraient supérieurs au seuil acceptable », signale le chercheur. Il pointe également l'industrie de l'énergie éolienne, bien implantée au Québec. « On oublie trop souvent que le rotor d'une éolienne contient des substanceschimiques auxquelles des travailleurs sont exposés lors de la fabrication, et que cela n'a pas vraiment été documenté. Pensons aussi à l'électrification des transports, qui requiert des batteries contenant des métaux, notamment du cadmium, ayant un potentiel cancérogène. Que fera-t-on lorsqu'elles arriveront à la fin de leur vie utile ? demande Joseph Zayed. Je crois aux initiatives qui permettent de réduire notre empreinte écologique. Il faut cependant s'assurer que cela se fasse harmonieusement, et non aux dépens de la santé et de la sécurité des travailleurs. »

Qu'est-ce qu'un emploi vert ?

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« On parle souvent des emplois verts en raison de leur finalité, soit la diminution de l'empreinte écologique, mais pas en raison de leur nature, ce qui est totalement différent », affirme Joseph Zayed. Reconnaissant la difficulté de définir ces emplois, les chercheurs de l'IRSST précisent dans leur rapport qu'ils doivent avoir comme objectif de répondre aux besoins actuels sans hypothéquer ceux des générations futures, en tenant compte de la santé et de la sécurité des travailleurs. Ils en donnent la définition suivante : Peut être considéré comme vert, tout emploi visant directement à réduire l'impact environnemental desactivités humaines et qui souscrit aux principes du développement durable. Les emplois verts, qui peuvent requérir des habiletés et des connaissances spécifiques, exigent le développement, l'innovation ou l'utilisation de technologies, techniques ou procédés adaptés.

Dans un contexte où le virage technologique amorcé en vue de préserver l'avenir de la vie sur Terre soulève bien des questions quant aux risques pour la SST, il importe d'établir des priorités en ce qui concerne leur évaluation. C'est pourquoi l'IRSST élabore une programmation de recherche qui permettra de mener des études plus ciblées visant à enrichir les connaissances relatives aux risques que posent les emplois actuels et futurs dans les secteurs verts. Pour l'instant, cette première étude sur la définition et l'appréciation des risques chimiques ou biologiques de ces emplois pourra guider les hygiénistes du travail, tout comme les employeurs, dans une perspective de prévention et de protection des travailleurs.

Un rayonnement mondial

Si les connaissances relatives aux risques pour la SST que peuvent poser les perturbations du climat et les emplois verts n'en sont encore qu'à leurs premiers balbutiements, le Québec se distingue déjà par ses recherches en ce domaine. Dès sa publication dans une revue internationale en 2013, l'étude de l'IRSST sur les effets des changements climatiques sur la SST a suscité un grand intérêt dans l'ensemble de la communauté scientifique, étant notamment suivie par l'Organisation mondiale de la santé et ayant fait l'objet de plusieurs citations. De plus, un chapitre du livre du même auteur sur les risques potentiels dans l'industrie photovoltaïque, publié en 2011, a été téléchargé plus de 3 400 fois. « C'est donc clair que de nombreuses questions sousjacentes aux emplois verts interpellent de plus en plus les chercheurs », conclut Joseph Zayed. Ces recherches originales, propres au Québec, trouvent ainsi des échos à l'échelle mondiale.

 

Pour en savoir plus

CHENEVAL, Erwan, Marc-Antoine BUSQUE, Claude OSTIGUY, Jacques LAVOIE, Robert BOURBONNAIS, France LABRÈCHE. Les emplois verts au Québec – Définition et appréciation de leurs risques chimiques ou biologiques potentiels pour la santé des travailleurs, Rapport R-875, 72 pages.

ADAM-POUPART, Ariane, France LABRÈCHE, Audrey SMARGIASSI, Patrice DUGUAY, Marc-Antoine BUSQUE, Charles GAGNÉ, Joseph ZAYED. Les emplois verts au Québec – Impacts des changements climatiques sur la santé et la sécurité des travailleurs, Rapport R-733, 45 pages.

Également offert en anglais :

Impacts of Climate Change on Occupational Health and Safety, Report R-775, 45 pages.

« Risques pour la SST – La vraie teinte des emplois verts » in Prévention au travail, vol. 27, no 4, p. 17-18.

ADAM-POUPART, Ariane, France LABRÈCHE, Audrey SMARGIASSI, Patrice DUGUAY, Marc-Antoine BUSQUE, Charles GAGNÉ, Hannu RINTAMAKI, Tord KJELLSTROM, Joseph ZAYED. « Climate Change and Occupational Health and Safety in a Temperate Climate: Potential Impacts and Research Priorities in Québec, Canada », Industrial Health, 2013, 51: 68-78.

ADAM-POUPART, Ariane, France LABRÈCHE, Audrey SMARGIASSI, Patrice DUGUAY, Marc-Antoine BUSQUE, Charles GAGNÉ, Hannu RINTAMAKI, BAKHIYI, Bouchra, Joseph ZAYED. « Photovoltaic Conversion : Outlook at the Crossroads between Technological Challenges and Eco-Strategic Issues », Sustainable Growth and Applications in Renewable Energy Sources, Edited by Majid Nayeripour and Mostafa Kheshti, 2011, p. 313-338.