Réadaptation : la douleur nuit-elle à l’apprentissage des tâches ?

Des études animales ayant démontré que la douleur nuit à l'apprentissage de nouvelles tâches chez les rats, l'ergothérapeute Jason Bouffard cherche à savoir si c'est également le cas chez les humains. Une telle allégation pourrait avoir des incidences sur la réadaptation de travailleurs souffrant de lésions musculosquelettiques ou neurologiques.

Sous la direction des docteurs Catherine Mercier, Laurent Bouyer et Jean-Sébastien Roy du Département de réadaptation de l'Université Laval, il a mené une première étude avec des sujets en santé qui devaient apprendre à marcher en portant une orthèse robotisée qui appliquait de légères perturbations aux mouvements de leur cheville. Les chercheurs voulaient évaluer leur capacité à marcher normalement malgré ces perturbations. La cheville de la Douleurmoitié des participants avait été badigeonnée de crème de capsaïcine, l'ingrédient actif du piment fort, afin de susciter une douleur modérée pour la durée de l'expérimentation. Les deux groupes ont pareillement réussi l'épreuve, ce qui suggère que la douleur n'a pas d'effet sur l'acquisition de l'apprentissage, remarque Jason Bouffard. Cependant, lorsqu'ils ont repris la même tâche le lendemain, ceux qui avaient été épargnés de la capsaïcine « étaient bien meilleurs que la première journée », ayant effectivement assimilé ce qu'ils avaient appris la veille. « Par contre, ceux qui avaient ressenti de la douleur repartaient de zéro. Ils n'avaient pas retenu l'apprentissage moteur », constate le doctorant.

D'autres études sont en cours afin d'évaluer dans quelles conditions ces résultats se généralisent. Les chercheurs ont, par exemple, injecté une solution saline dans le muscle principalement sollicité au cours de l'expérimentation afin d'y produire une douleur musculaire durant l'apprentissage de la même tâche motrice. Dans une dernière étude, ils auront recours à des individus ayant subi une fracture à une cheville, laquelle sera toutefois consolidée au point qu'ils aient pu reprendre leurs activités normales. « On sait qu'environ la moitié des gens ressentent encore des douleurs résiduelles plusieurs mois après une telle fracture et d'autres, plus du tout », observe Jason Bouffard. Il s'agit donc de comparer le comportement des deux groupes « pour voir s'il est possible de généraliser ce qu'on observe expérimentalement à une condition de douleur clinique », explique-t-il.

Des hypothèses à vérifier en clinique

On sait que la douleur influence l'activité de plusieurs structures du système nerveux central impliquées dans l'apprentissage moteur, dont le cortex moteur et la moelle épinière, rappelle Jason Bouffard. En agissant sur ces structures, elle pourrait ainsi « rendre le système nerveux moins apte à encoder » ce qui a été appris. Puisque la plupart des participants à des programmes de réadaptation ont des problèmes de contrôle moteur et ressentent de la douleur, l'équipe de recherche aimerait pouvoir préciser dans quelles circonstances celle-ci modifie leur capacité d'apprendre de nouvelles manières d'agir, manipuler des charges différemment, par exemple. « Je pense que les connaissances de l'interaction entre la douleur et l'apprentissage moteur permettront d'adapter nos interventions à la prévention de la chronicité », affirme Jason Bouffard.

Jason Bouffard

Ergothérapeute et actuellement doctorant en médecine expérimentale à l'Université Laval, Jason Bouffard est le premier boursier de l'IRSST auquel le Fonds de recherche du Québec a décerné, en novembre 2014, le prix Étudiant chercheur étoile santé pour son article intitulé « Tonic Pain Experienced During Locomotor Training Impairs Retention Despite Normal Performance During Acquisition », paru dans The Journal of Neuroscience en juillet de la même année. Il est également boursier des Instituts de recherche en santé du Canada. Ayant étudié les interactions entre la douleur et l'apprentissage moteur dans un cadre expérimental, il souhaite poursuivre ses recherches neuroscientifiques dans un contexte clinique, notamment avec des travailleurs ayant subi une lésion professionnelle, pour « voir jusqu'à quel point on peut amener des gens à modifier leurs façons de travailler, en particulier dans le cas de mouvements répétitifs de l'épaule ou de travail en hauteur malgré la présence de douleur persistante ». Jason Bouffard prévoit ainsi entreprendre des études postdoctorales à l'Université McGill.