Ambiance chaude et substance chimique : un mélange difficile pour de nombreux travailleurs

Ambiance chaude et substance chimique

L'IRSST s'intéresse depuis longtemps à la surveillance biologique comme moyen de quantifier l'effet de l'exposition aux substances chimiques. Une équipe de recherche veut, entre autres, caractériser les divers facteurs qui, comme l'indique Ginette Truchon, toxicologue et chercheuse à l'Institut, « peuvent faire en sorte que les concentrations biologiques d'une substance varient d'un travailleur à l'autre, mais aussi selon certaines caractéristiques associées à la tâche ou au milieu de travail ».

« Un de nos derniers projets, poursuit la toxicologue, évaluait l’effet de la charge de travail, c’est-à-dire l’effort physique du travailleur, sur son absorption des substances chimiques en milieu de travail. Quand la charge de travail augmentait, la ventilation pulmonaire – le nombre d’inspirations et d’expirations – augmentait aussi. L’étude a montré que, selon la substance chimique, cela pouvait faire augmenter la concentration des substances absorbées par l’organisme d’un facteur de deux, ce qui est important. Quand un travailleur est exposé à un stress thermique, les mécanismes physiologiques mis en branle peuvent également entraîner une augmentation de la ventilation pulmonaire ; on pouvait donc penser qu’il y aurait aussi une augmentation de l’absorption, mais on n’avait aucune idée de l’ampleur du phénomène. Nous avons donc tenté decerner cette question par une revue de la littérature. »

Le corps humain exposé à un stress thermique

Pour maintenir sa température corporelle à 37°C, l’organisme humain fait appel à deux modes de régulation thermique. Le premier, comportemental, le pousse par exemple à s’éloigner de la source de chaleur ou de froid, à modifier sa tenue vestimentaire ou son niveau d’activité physique, ou à ingérer des boissons et des aliments chauds ou froids, selon le cas. Le second mécanisme de thermorégulation relève du système nerveux autonome. Ses plus évidentes manifestations  réflexes au froid sont la diminution du débit sanguin cutané et le frissonnement. En ambiance chaude, la sudation et l’évaporation de la sueur, ainsi que l’augmentation du débit sanguin cutané, servent à dissiper la chaleur du corps. Le système cardiovasculaire réagit ainsi à la chaleur en intensifiant le débit cardiaque, soit principalement en élevant la fréquence des battements. On rapporte aussi une hausse de la ventilation pulmonaire. Lorsque les mécanismes de thermorégulation du système nerveux autonome entrent en jeu, ils entraînent plusieurs changements physiologiques susceptibles d’influencer l’absorption, le métabolisme et la toxicité des substances chimiques.

Résultats de la revue de la littérature

« On s’est aperçus qu’il n’existait pas grand-chose sur le sujet, commente Ginette Truchon. Cela nous a frappés tout de suite. Il y avait surtout des études en pharmacologie, pas vraiment en milieu de travail et donc, surtout des données sur l’absorption orale et cutanée de médicaments. Or, en milieu de travail, la voie d’exposition principale est souvent la voie pulmonaire. Ce qu’on a trouvé, cependant, semble indiquer que les quantités de substances chimiques absorbées par les voies pulmonaire et cutanée pendant un travail en ambiance chaude pourraient être accrues en raison de l’augmentation de la ventilation pulmonaire et du débit
sanguin cutané (accompagné de la présence de sueur sur la peau). »

Bien que des études recensées dans la revue de littérature aient montré l’effet quantitatif d’une exposition à la chaleur sur l’absorption cutanée, aucune information n’a été trouvée concernant l’effet de la chaleur sur l’absorption pulmonaire. Cependant, puisque l’exposition à la chaleur entraîne, tout comme l’exercice physique, une augmentation de la ventilation pulmonaire, il est permis de croire que l’absorption des substances chimiques sera accrue chez les personnes exposées à la chaleur.

« Il existe quand même des normes pour limiter les contraintes thermiques en milieu de travail, explique Ginette Truchon. Au Québec, on utilise l’indice WBGT (Wet Bulb and Globe Temperature). Selon la littérature, quand l’indice WBGT est respecté, les conditions ambiantes ne devraient pas déclencher de mécanismes réflexes  de thermorégulation chez le travailleur. En milieu de travail, les normes sont parfois difficiles à respecter. Il y a aussi toutes les variations individuelles qui font en sorte que, selon l’âge, le sexe, la forme physique ou l’état de santé de la personne, même si le WBGT est respecté, certains travailleurs peuvent voir leur mécanisme thermorégulateur se mettre en jeu ».

Emplois à risque

L’équipe de recherche a passé en revue tous les emplois les plus courants au Québec. Ils en ont ainsi cerné 1 010, dans 35 secteurs d’activité. Les  chercheurs ont évalué le risque en fonction des principaux facteurs qui jouent un rôle dans le déclenchement des mécanismes de thermorégulation chez un  travailleur : température de l’air, humidité ambiante, rayonnement thermique provenant de surfaces environnantes (fours, machines, etc.) et dépense énergétique (charge de travail). Cette évaluation a relevé un  risque de stress thermique pour 257 de ces emplois, avec un niveau de chaleur critique ou important. Seuls 136 emplois ont été retenus en raison du potentiel significatif d’exposition simultanée à la chaleur et à des substances chimiques. Un groupe de 13 experts les a hiérarchisés selon le risque. L’encadré ci-dessus présente le résultat final de la démarche, soit une liste de 22 types d’emplois à risque élevé.

Dans l’évaluation des professions à risque, il faut également considérer les emplois où les travailleurs sont exposés à une substance susceptible d’influencer leur capacité à s’adapter à la chaleur : artistes céramistes, agriculteurs et épandeurs de pesticides (organophosphorés ou carbamates) ; c’est d’ailleurs le cas de 20 des emplois que le groupe d’experts a priorisés. L’analyse de la revue de la littérature avait aussi relevé quelques emplois à risque : agriculteurs et épandeurs de  pesticides, pompiers-combattants du feu, pilotes de voitures de course, artistes céramistes et travailleurs du secteur des matières plastiques.

L’étude a mis en évidence que les emplois du secteur de la fabrication de produits minéraux non métalliques, de première transformation de métaux et de fabrication de produits métalliques sont ceux où le risque potentiel est le plus élevé, que les travailleurs se retrouvent simultanément exposés à des contraintes thermiques et à des substances chimiques. Ginette Truchon explique : « Même si la méthode utilisée demeure en grande partie théorique et fondée sur le jugement professionnel, ses résultats peuvent certainement guider les intervenants dans leurs démarches d’évaluation du risque et indiquer les secteurs à favoriser pour des recherches ultérieures ».

22 types d’emplois à risque élevé

  1. Couleur d’or
  2. Couvreur de toiture
  3. Couleur
  4. Fondeur
  5. Aide-forgeur
  6. Pompier
  7. Manoeuvre en traitement des métaux
  8. Manoeuvre dans les fours à cuisson
  9. Aide-opérateur de four en fusion
  10. Manoeuvre en fonderie
  11. Aide-mouleur
  12. Mouleur
  13. Préposé au four
  14. Opérateur de four en céramique
  15. Opérateur de four à briques
  16. Opérateur de machines à fabriquer le métal
  17. Opérateur de fournaise
  18. Trempeur d’acier
  19. Extruseur
  20. Opérateur de four à fusion
  21. Opérateur d’une machine à couler sous pression
  22. Chaudronnier

 

Autres facteurs à considérer

Il faut toutefois garder à l’esprit que plusieurs facteurs importants, tous susceptibles d’influencer la réponse de l’organisme en situation de travail réelle, n’ont pu être considérés dans le cadre de cette première étude exploratoire théorique. Ainsi, le port d’équipements de protection individuelle, l’isolement vestimentaire, l’acclimatation ou non des travailleurs, leur état de santé et leur condition physique, les épisodes de grand froid ou de canicule, de même que la vitesse de lacirculation de l’air sont tous des facteurs importants, que le préventionniste doit considérer au cas par cas.

Pour la suite…

Dans ce domaine d’étude encore vierge, il reste à quantifier l’effet de l’exposition à la chaleur sur l’absorption des substances chimiques. L’équipe de recherche, précise Ginette Truchon, souhaite poursuivre ses travaux. « Nous souhaitons quantifier l’effet du phénomène et déterminer si le l’absorption est important ou pas. Nous pourrions ainsi porter un jugement en fonction du niveau d’exposition des travailleurs. Selon le facteur d’augmentation trouvé, nous pourrions suggérer des niveaux de prévention ou d’intervention en cas de contraintes thermiques. »

Des milliers de travailleurs ?

Il est légitime d’estimer à quelques milliers le nombre de travailleurs québécois du secteur de la fabrication de produits  minéraux non métallique, de première transformation de métaux et de fabrication de produits métalliques qui seraient exposés simultanément aux deux risques. À ceux-là s’ajoutent les 3 000 couvreurs de toitures et poseurs de bardeaux, ainsi que les 4 900 pompiers du Québec. Une surprise, tout de même, pour Ginette Truchon, « sauf qu’on n’a aucune idée de l’effet quantitatif. Estce que le respect de l’indice WBGT sera suffisant, tout simplement, pour protéger les travailleurs ? De prochaines recherches sur le sujet vont nous aider à y répondre. Nous saurons mieux si l’exposition à la chaleur a un effet négligeable sur l’absorption des substances ou si elle constitue une problématique importante ».

Conseils pour éviter les coups de chaleur

  • Boire suffisamment d’eau.
  • Demeurer vigilant.
  • Connaître les risques, les mesures de prévention, les signes et symptômes précurseurs.
  • Prendre des pauses.
  • Porter des vêtements permettant l’évaporation de la sueur et un chapeau au soleil.
  • Attention aux efforts physiques soutenus.
  • Attention aux travailleurs non acclimatés.

« La surveillance biologique de l’exposition, conclut Ginette Truchon, qu’elle se fasse par analyse urinaire ou sanguine, permet de tenir compte de l’ensemble des facteurs pouvant influencer l’absorption des substances chimiques en milieu de travail. Dans ce sens-là, la surveillance biologique est un outil précieux qui peut intégrer la contribution de l’exposition aux contraintes thermiques sur l’absorption des substances chimiques en milieu de travail. »

Pour en savoir plus

TRUCHON, Ginette, Joseph ZAYED, Robert BOURBONNAIS, Martine LÉVESQUE, Mélyssa DELAND, Marc-Antoine BUSQUE, Patrice DUGUAY Contraintes thermiques et substances chimiques – Bilan des connaissances et emplois les plus à risque au Québec, Rapport R-799, 60 pages. http://www.irsst.qc.ca/-publication-irsst-contraintes-thermiques-substances-chimiques-r-799.html

TARDIF, Robert, Ginette CHAREST-TARDIF, Ginette TRUCHON, Martin BROCHU. Influence de la charge de travail sur les indicateurs biologiques d'exposition de cinq solvants, Rapport R-561, 56 pages. http://www.irsst.qc.ca/-publication-irsst-influence-de-la-charge-de-travail-sur-les-indicateurs-biologiques-d-exposition-de-cinq-solvants-r-561.html