Travailleurs immigrants et SST : Mieux définir les contours d’un portrait flou

Travailleurs immigrants et SST

Les immigrants sont de plus en plus nombreux sur le marché du travail au Québec, contribuant ainsi au maintien et à la croissance de la population active. En 2012, bien qu'elles ne faisaient pas toutes partie de la catégorie des travailleurs, environ 55 000 personnes nées à l'étranger ont été admises sur le territoire québécois.

L'année précédente, près de neuf immigrants sur dix (86,8 %) habitaient la grande région de Montréal. L'arrivée en force de ces nouveaux venus modifie inévitablement la composition démographique et ethnoculturelle des milieux de travail, ce qui a entre autres pour effet de poser des défis particuliers en matière de prévention et de gestion des risques.

Les personnes nées à l'étranger peuvent, effectivement, avoir une perception et une connaissance différentes de la santé et la sécurité du travail (SST) de celles qui sont natives du Canada. À cela s'ajoutent parfois une méconnaissance de la langue d'usage, des us et coutumes distincts de ceux du pays d'accueil, une attitude autre face aux relations avec les collègues et les employeurs. Puisqu'on connaît mal les caractéristiques des travailleurs immigrants, comment peut-on évaluer leur situation en matière de SST sinon en inventoriant d'abord les données existantes qui permettraient peut-être de les quantifier et les caractériser ? C'est à cette tâche que s'est attelée une équipe de chercheurs de l'IRSST. Leurs conclusions paraissent dans un rapport intitulé Travailleurs immigrants et SST au Québec – État des connaissances et recension des sources de données.

Sous la direction de la professionnelle scientifique Pascale Prud'homme, l'équipe a voulu dresser un bilan illustrant la présence et la réalité des travailleurs immigrants au Québec en faisant d'abord une revue de la littérature comportant des statistiques sur la question, puis un inventaire des sources de données provenant d'enquêtes populationnelles. Souhaitant dégager de cette documentation des connaissances qui pourraient servir d'assise à des recherches futures, ils se sont fixé des balises en déterminant cinq grands thèmes : le contexte et les caractéristiques de la population immigrante ; les immigrants sur le marché du travail ; leurs conditions de travail et d'emploi ; les immigrants et la SST et enfin, les résidents temporaires. Cette revue de littérature s'est rapidement révélée complexe en raison du peu d'études canadiennes et québécoises sur le sujet. La prospection des recherches dont les analyses reposent sur des données chiffrées s'est ainsi avérée limitée, du moins en ce qui concerne le Québec. « La revue de littérature donne quand même un assez bon portrait de la répartition de la population immigrante en général, rapporte Pascale Prud'homme. Mais pour ce qui est de caractériser l'emploi et les milieux de travail des immigrants, on trouve moins de renseignements. Quant à la SST, qui est encore plus spécifique, peu de choses ont été publiées au Canada et au Québec, même que, par rapport à nos critères de sélection, une seule portait spécifiquement sur le Québec. »

Distinctions égalent parfois difficultés

L'analyse du contexte de l'immigration et des caractéristiques sociodémographiques des travailleurs du Québec nés à l'étranger a néanmoins permis aux chercheurs de relever plusieurs contrastes avec les Canadiens d'origine : les premiers sont plus jeunes, plus nombreux à détenir un diplôme d'études universitaires et généralement en meilleure santé à leur arrivée. Les immigrants dits économiques, soit ceux qui se destinent à occuper un emploi, gérer une entreprise ou investir, sont plus souvent de sexe masculin. « Les différences observées s'expliquent entre autres parce que les travailleurs immigrants qualifiés sont sélectionnés pour leurs aptitudes à intégrer le marché du travail », précise la professionnelle scientifique. Par ailleurs, bien qu'elles soient peu nombreuses, les études canadiennes qui traitent de la SST ont permis de relever que les travailleurs immigrants sont davantage exposés à certains facteurs de risque pour la SST comparativement aux Canadiens de naissance et que les hommes arrivés depuis peu (cinq ans ou moins) courent des risques accrus d'accidents du travail. Les enquêtes nationales incluent rarement de l'information sur les lésions professionnelles et sur les conditions de travail, pas plus que les données de la CNESST n'indiquent le pays de naissance ou la langue maternelle des travailleurs indemnisés. Une étude québécoise a toutefois permis d'y « aller de manière détournée pour effectuer certains constats », relate Pascale Prud'homme. Elle cite en exemple le fait que les immigrants semblent se retrouver davantage dans des professions et des industries qui les exposent à des risques élevés pour leur santé et leur sécurité. D'autre part, des facteurs comme la méconnaissance des protections juridiques relatives à la SST, la difficulté d'exprimer ses préoccupations quant aux risques présents dans le milieu de travail ou les besoins en matière de formation peuvent influencer la survenue de lésions professionnelles.

La revue de littérature a également fait ressortir qu'en raison de leur méconnaissance des milieux de travail canadiens et de la difficulté de faire reconnaître leur expérience professionnelle, leurs titres de compétence ou leurs diplômes – autant d'obstacles qu'amplifient les barrières linguistiques et culturelles –, les immigrants s'intègrent plus difficilement au marché de l'emploi que les personnes actives nées au Canada.

Quant aux travailleurs étrangers temporaires, ils forment une catégorie à part. Il est difficile d'estimer l'importance de cette population puisque sa présence peut varier d'un mois à l'autre en raison des entrées au pays et sorties sur le territoire. Quelques recherches indiquent cependant qu'elle augmente en nombre depuis 2008. Par ailleurs, de 2008 à 2013, le nombre annuel moyen d'immigrants temporaires entrés au pays est légèrement supérieur à celui des immigrants permanents admis. Le cas spécifique de ce groupe de travailleurs soulève également certaines questions au regard de la SST, notamment lorsqu'ils occupent des emplois peu spécialisés.

Des sources chiches en renseignements

Des 12 sources que les chercheurs ont considérées pertinentes pour dresser l'inventaire des données statistiques, trois étaient spécifiques au Québec. «L'analyse de ces enquêtes a été très intéressante, note Pascale Prud'homme. Même si la représentativité des immigrants y fait parfois défaut, le travailleur y est en général bien décrit, de même que le poste qu'il occupe et le secteur dans lequel il est présent. » Les sources s'assèchent toutefois lorsqu'on y cherche de l'information sur les conditions de travail. « En ce qui concerne l'environnement psychosocial, les relations avec les collègues ou avec les supérieurs sont très peu documentées. Lorsqu'on s'intéresse aux atteintes à la santé et la sécurité, l'information est encore plus rare. » L'absence de ce type de données explique sans doute pourquoi il existe si peu de publications sur ces sujets. De là l'importance que le milieu scientifique intéressé à ces questions se donne des moyens numériques et quantitatifs pour les approfondir, dont le travail de la démographe et ses collègues leur fournit le fondement : « On croit que les chercheurs disposent maintenant d'outils qui peuvent servir de guides. »

répartition des personnes en emploi selon les secteurs d'activités,  population immigré

Des lacunes à combler

À quand des bases de données offrant des possibilités d'analyses approfondies sur les travailleurs immigrants et la SST ? « C'est une préoccupation, reconnaît Pascale Prud'homme, parce qu'il y a des particularités afférentes à cette population en ce qui concerne la compréhension des concepts de prévention et de la langue. Il serait donc intéressant que des variables spécifiques à l'immigration et à la SST soient davantage présentes dans les bases de données existantes. Un reflet plus précis de la situation des travailleurs immigrants permettrait en effet d'agir dans une optique de surveillance statistique et donc, de prévention des lésions professionnelles. »

Ainsi, des recherches subséquentes sont nécessaires. Selon Pascale Prud'homme, cette étude sur les connaissances statistiques et la recension des sources de données concernant les travailleurs immigrants et la SST que l'IRSST vient de publier constitue une première étape d'un cheminement que les chercheurs pourront entreprendre en vue de documenter les questions que soulève cette réalité en rapide évolution. « On aimerait maintenant passer à l'exploitation comme telle des sources de données », indique-t-elle. Il reste, en effet, de ces sources de données à exploiter en matière de recherche pour, par exemple, mieux détailler la répartition de ces travailleurs dans les divers secteurs d'activité économique, ce qui brosserait un portrait statistique plus précis de leur présence dans des milieux de travail plus à risque.

Pour en savoir plus

PRUD'HOMME, Pascale, Marc-Antoine BUSQUE, Patrice DUGUAY, Daniel CÔTÉ. Travailleurs immigrants et SST – État des connaissances statistiques et recension des sources de données, Rapport R-890, 103 pages.