Santé psychologique au travail : l'influence des gestionnaires

Santé psychologique au travail : l'influence des gestionnaires
Photo : IStock

Dépression, anxiété, insomnie, épuisement professionnel, stress et détresse... La vie active peut parfois être à l’origine de troubles de santé psychologique, lesquels figurent aujourd’hui parmi les principales causes d’absence du travail.

Devant cette situation, des organisations essaient d’humaniser leurs façons de faire en entreprenant une démarche dont les gestionnaires, traits d’union entre la haute direction et le personnel, sont forcément les pivots. Si plusieurs recherches ont démontré la pertinence des interventions destinées à conjurer les problèmes de cet ordre en englobant les caractéristiques de l’organisation plutôt que de se limiter à celles des individus, les facteurs qui facilitent ou entravent leur mise en oeuvre ont été peu étudiés.

Alors qu’elle terminait son doctorat en management au Royaume-Uni, Caroline Biron a pu constater que le déploiement de telles tentatives reposait en bonne partie sur les épaules des gestionnaires, mais que peu d’entre eux y parvenaient avec succès, souvent faute de soutien, et surtout s’ils agissaient dans un contexte de changements organisationnels. C’est ce constat qui l’a conduite, maintenant qu’elle est professeure agrégée à la faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval, à s’adjoindre une équipe de scientifiques pour mener une étude exploratoire cherchant à définir les déterminants et les conditions de la réussite d’une opération visant à prévenir les risques psychosociaux, avec la collaboration d’établissements engagés dans cette voie. Le rapport, intitulé Conditions facilitant l’appropriation de démarches préventives en santé psychologique au travail par les gestionnaires, énonce quatre facteurs décisifs à cet effet.

Un effet domino

2016 santepsy dominoL’étude comprenait 25 entrevues individuelles avec des gestionnaires et des intervenants clés. Deux mesures par questionnaires ont été administrées à 118 gestionnaires. L’étude a permis de préciser dans quelles circonstances les gestionnaires peuvent mieux endosser la responsabilité qui leur incombe, soit d’écarter autant que possible les déclencheurs de problèmes de santé psychologique dans leur milieu. Ils doivent avant tout bénéficier de l’appui de la haute direction. Toutes les recherches concordent sur ce point. La particularité de celle-ci est d’avoir mis en évidence l’effet domino et l’importance du soutien accordé aux gestionnaires en matière de santé psychologique :

« Ce soutien crée un effet de cascade leur permettant d’adopter des pratiques de gestion qui favorisent la santé psychologique de leur personnel », affirme Caroline Biron. Il fait partie d’un plus grand ensemble de facteurs qui influencent l’adoption de pratiques de gestion favorisant la santé psychologique, ce qu’on appelle le climat de sécurité psychosociale d’une organisation, un concept qui a émergé des travaux de Maureen Dollard, en Australie, précise la chercheuse. Ce type de climat est caractérisé par un engagement fort de la direction face aux risques sur pied de ressources en prévention, et par le fait de consulter les gens et d’engager tout le monde dans l’intervention sur ces risques et dans la prévention des problèmes de santé psychologique. »

La marge de manoeuvre accordée aux gestionnaires se classe au deuxième rang des facteurs fondamentaux de la réussite, suivie du fait qu’ils aient déjà de bonnes relations avec leur personnel, puis celui d’être eux-mêmes en bonne santé psychologique. « Si mon supérieur me soutient, mon bien-être sera plus élevé, et l’inverse est aussi vrai, explique la chercheuse. Le gestionnaire aura tendance à soutenir ceux qui vont déjà bien. » La recherche de Caroline Biron et ses collègues confirme ainsi que l’adoption de pratiques de gestion propices à la santé psychologique passe d’abord et avant tout par l’appui de la direction, offrant ainsi aux gestionnaires la marge de manoeuvre nécessaire pour pouvoir intervenir. Par contre, ceux qui vivent de la détresse trouveront plus difficile de le faire. Ultimement, l’axiome duquel découle le succès d’une intervention destinée à améliorer le moral des troupes dans une organisation, c’est l’importance que les dirigeants y accordent. « Lorsque l’organisation se préoccupe de la santé psychologique, que le gestionnaire travaille dans un environnement psychosocial favorable caractérisé par un degré élevé d’autonomie, qu’il a des relations harmonieuses avec son équipe et est en bonne santé psychologique, il a en retour tendance à adopter des pratiques de gestion qui favorisent la santé psychologique du personnel. C’est l’effet domino », résume Caroline Biron.

Schéma logique de l'influence du climat de sécurité psychosocial sur l'adoption de pratiques en gestion favorisant la santé psychologique au travail

  1. Climat organisationnel favorable à la santé psychologique
  2. Environnement psychosocial du gestionnaire
  3. Santé psychologique du gestionnaire
  4. Adoption de pratiques de gestion favorisant la santé psychologique du personnel

Poursuivre le chantier

La spécialiste en management estime que cette recherche a contribué à déterminer les facteurs qui facilitent et entravent l’action des gestionnaires dans le contexte de démarches préventives en santé psychologique. Elle ouvre des avenues à des études futures pour enrichir et faciliter la conception, l’implantation, et l’évaluation de telles démarches en mettant l’accent sur le soutien offert aux gestionnaires. Avec les données recueillies grâce à cette activité scientifique, les chercheurs pourront se pencher sur les meilleures façons de les soutenir et de favoriser leur santé psychologique. « L’engagement de la direction demeure l’élément déterminant, qui influence toutes les autres parties de l’intervention, mais est-ce qu’on peut influencer le climat psychosocial, augmenter le degré d’engagement à la fois de la haute direction et des gestionnaires ? Est-ce que cela se transmet d’un niveau hiérarchique à l’autre ? » Autant de questions dont les réponses permettront éventuellement de mener le chantier à bonne fin.

Pour en savoir plus

BIRON, Caroline, France ST-HILAIRE, Geneviève BARIL-GINGRAS, Marie-Esther PARADIS, Shirley CHABOT, Rébecca LEFEBVRE, Hans IVERS, Michel VÉZINA, Pierre-Sébastien FOURNIER, Mahée GILBERT-OUIMET, Chantal BRISSON. Conditions facilitant l’appropriation de démarches préventives en santé psychologique au travail par les gestionnaires, Rapport R-921, 88 pages. irsst.qc.ca/publications-et-outils/publication/i/100867/n/demarchespreventives- sante-psychologique-au-travail

  • Vidéo : Caroline Biron répond aux questions sur les conditions qui facilitent l’appropriation de démarches préventives en santé psychologique au travail par les gestionnaires.

Le point de vue de Lucie Legault, conseillère à l’Association sectorielle paritaire pour la santé et la sécurité du travail du secteur des affaires sociales

La recherche de Mme Biron fait ressortir l’influence mutuelle et l’interdépendance des divers paliers et acteurs impliqués dans un milieu de travail.

Dans la perspective de la santé psychologique au travail, un haut dirigeant qui en reconnaît l’importance et s’engage à prévenir les risques psychosociaux en y investissant intérêt et ressources aura à coeur de s’assurer que ses gestionnaires ont ce qu’il leur faut pour exercer un leadership efficace (santé, volonté et capacité d’agir) à cet égard. Le cadre qui baigne dans une culture de prévention a plus de chance d’adopter des pratiques de gestion favorables à la santé psychologique de son personnel. D’autre part, comme la recherche le confirme, « On ne peut pas donner ce qu’on n’a pas », tant sur le plan individuel qu’organisationnel. C’est le cas, par exemple, du réseau de la santé et des services sociaux. À l’heure actuelle, le contexte, la nature, l’envergure des changements qui s’y opèrent et l’étendue des paliers qui sont touchés amènent de nombreuses personnes à tous les niveaux de gestion, incluant la haute direction, à devoir se recréer elles-mêmes un équilibre de vie par la mise en place de nouveaux repères et fonctionnements, tant sur le plan opérationnel que relationnel. Dans cette période de transition, les gestionnaires déjà attentifs à leur propre santé psychologique au travail, ceux qui sont déjà sensibilisés et outillés pour la prévention des risques psychosociaux, pourront peut-être rester vigilants et actifs face à la santé psychologique de leur personnel, mais pour d’autres, il faudra attendre le retour à un climat organisationnel plus stable et sécurisant pour faciliter la prise en charge de ces risques. L’ASSTSAS offre des services de soutien au changement et de l’accompagnement aux établissements du réseau de la santé et des services sociaux qui entreprennent des démarches de prévention de la santé psychologique au travail.

 Le point de vue de Diane Marier, responsable de la démarche Entreprise en santé à la Ville de Québec

« La Ville de Québec est engagée dans une démarche de la norme BNQ 9700-800, Entreprise en santé. À ce jour, 22 unités administratives sur 37 ont déjà obtenu la certification. Cette démarche, qui vise l’amélioration de la santé globale des employés, touche quatre sphères, dont celle des pratiques de gestion, qui semble la plus difficile à traiter pour les comités santé mieux-être au début de leur mandat. Le projet pilote a permis à des gestionnaires de recevoir une formation et des outils relatifs à la gestion des risques psychosociaux. Les participants ont surtout apprécié les séances où ils pouvaient échanger entre eux, mais il n’en demeure pas moins que pour agir sur ce genre de risques, nous devons être en mesure de les outiller et de les diriger vers les bonnes ressources, selon leurs besoins. Pour mieux cibler les actions, on essaie de les amener dans une démarche globale, plutôt que de faire des interventions à la pièce. Je fais le parallèle avec le bruit : il ne suffit pas de donner des bouchons aux employés, il faut chercher la source et agir. En santé psychologique, on peut, par exemple, offrir des ateliers sur la gestion du stress, mais on doit également chercher les causes et agir sur les sources du stress. Participer à cette recherche a permis de mieux comprendre la notion de risques psychosociaux, de mieux sensibiliser les gestionnaires et de mieux les accompagner dans leur démarche. »