Solvants toxiques : des solutions de remplacement selon l'utilisation

L’article 39 du Règlement sur la santé et la sécurité du travail prévoit des obligations aux employeurs en matière de remplacement des matières dangereuses. Autant que possible, ces substances, sources de gaz, de fumées, de vapeurs, de poussières ou de brouillards, doivent être remplacées par des matières qui ne le sont pas ou le sont moins.

Or, les chefs de petites entreprises se sentent parfois dépourvus lorsqu’ils partent à la recherche de produits ou de procédés de substitution aux solvants toxiques et inflammables qui compromettent à la fois la santé de leurs travailleurs et l’environnement. Les 12 fiches de substitution par utilisation, mises en ligne sur le site Web Solub de l’IRSST en 2016, leur proposent des pistes de solution, qu’il s’agisse du nettoyage d’asphalte, du décapage de meubles ou du dégraissage de pièces mécaniques, pour ne donner que ces exemples.

Michel Gérin et Denis Bégin, tous deux chercheurs au Département de santé environnementale et santé au travail de l’École de santé publique de l’Université de Montréal, sont des pionniers en matière de produits et de procédés de substitution. Plusieurs des travaux qu’ils dirigent depuis 1992 ont été financés par l’IRSST. Le site Web Solub, lancé en 2011, s’adresse aux intervenants en santé et en sécurité du travail qui veulent entreprendre un projet de remplacement d’un solvant organique. Il propose une démarche de substitution en neuf étapes menant à l’implantation d’une solution adaptée à un milieu de travail donné. Les intervenants y trouvent des outils pratiques et des ressources pertinentes pour chacune des étapes.

Ce site Web doit néanmoins être constamment actualisé et enrichi, compte tenu de l’évolution des connaissances. La publication des 12 fiches constitue un complément très utile à la démarche en neuf étapes. « Les sujets choisis portent sur des procédés courants au Québec et visent à résoudre le problème d’exposition de travailleurs à des solvants dangereux, explique Michel Gérin. Un processus de consultation a d’abord été mis en place par l’IRSST afin de s’assurer que les fiches, leur contenu et leur structure répondent aux besoins des intervenants. Elles couvrent une large gamme d’utilisations pour lesquelles il existe des informations fiables sur des solutions réalistes. » La plupart des références proposées dans la bibliographie comportent d’ailleurs un hyperlien donnant accès au document d’origine, pour les lecteurs qui souhaitent en savoir davantage.

Le format de fiches individuelles téléchargeables a été choisi parce qu’il est le mieux adapté à la structure d’un site Web. « Il n’y a cependant eu aucun compromis en ce qui a trait à la qualité scientifique, souligne le chercheur. Toutes les fiches ont été soumises à une évaluation par des pairs, comme c’est le cas pour les rapports de recherche. »

Plutôt que de classer les fiches selon le secteur d’activité, par exemple la construction, les chercheurs de l’Université de Montréal ont opté pour le classement par procédé ou type d’utilisation. Ainsi, on parlera de décapage de graffitis ou de dégraissage de pièces métalliques, des problèmes qui ne sont pas exclusifs à un domaine en particulier et englobent un plus large spectre d’entreprises.

Des solutions « vertes » ? Oui, mais...

BiofontaineLes fiches contribuent à remplacer les utilisations dangereuses de solvants pétroliers ou chlorés classiques par des procédés ou des produits dits « verts » ou biosourcés : préparations à base d’eau ou produits de la lipochimie (chimie des huiles et graisses végétales) et de la sucrochimie (chimie des glucides). Elles décrivent les solvants toxiques liés aux utilisations visées, proposent des pistes de solutions de rechange et abordent les mesures de prévention à respecter, car les produits de substitution ne sont pas absolument inoffensifs pour autant. Il y a quand même des précautions à prendre, qu’il s’agisse de protection individuelle, de l’utilisation de ventilation ou de méthodes de manipulation particulières. Les fiches signalétiques ou les fiches de données de sécurité fournissent des renseignements sur les effets toxiques, les mesures de protection pour éviter une surexposition, les risques chimiques ou les procédures d’urgence relatives au produit à suivre « Il ne s’agit pas simplement de remplacer un litre d’un produit toxique par un litre du nouveau produit, observe Denis Bégin. Les services techniques du fournisseur doivent expliquer aux travailleurs la façon de les utiliser. Des études menées en Europe, au Danemark en particulier, ont prouvé que l’utilisation de nettoyants à base végétale en imprimerie offset n’était pas efficace sans la formation des travailleurs sur les façons d’utiliser ces nouveaux produits moins dangereux. » Au Québec, en vertu de l’article 62.1 de la Loi sur la santé et la sécurité du travail, un employeur ne peut permettre l’utilisation, la manutention, le stockage ou l’entreposage d’un produit dangereux sur un lieu de travail, à moins qu’il ne soit pourvu d’une étiquette et d’une fiche de données de sécurité et que le travailleur exposé à ce produit, ou susceptible de l’être, n’ait reçu la formation et l’information requises pour accomplir de façon sécuritaire les tâches qui lui sont confiées.

Les utilisateurs doivent aussi agir de façon écoresponsable. « Quand on dégraisse des pièces avec un nettoyant aqueux dans un garage ou un atelier d’entretien mécanique, par exemple, il ne s’agit pas de jeter tous les résidus à l’égout, que le produit soit biodégradable ou pas, poursuit Denis Bégin. Les solvants traditionnellement utilisés pour dégraisser contaminaient l’air des locaux de travail. Maintenant, nous avons souvent affaire à une problématique de résidus aqueux qu’il faut gérer afin de ne pas créer un problème environnemental. »

Revenir à la démarche en neuf étapes

SolvantsLa solution n’étant pas simple, les auteurs insistent sur le fait que les fiches ne doivent pas être utilisées seules. Elles s’inscrivent dans la démarche en neuf étapes clairement décrite sur le site Web Solub. Les intervenants en SST sauront bien l’interpréter et l’appliquer, puisqu’ils ont l’expertise nécessaire pour s’approprier les diverses solutions et décider laquelle est la mieux adaptée au problème à résoudre. « C’est dangereux de se lancer dans une solution sans bien comprendre la problématique ; on risque d’opter pour une mauvaise substitution en allant trop rapidement », insiste Denis Bégin.

D’où la nécessité de former un comité de substitution composé d’au moins trois personnes : un représentant de l’entreprise, un représentant du fournisseur du nouveau produit ou procédé, de même qu’un spécialiste en SST, quitte à retenir les services d’une personne-ressource externe, si la petite entreprise ne compte pas d’hygiéniste dans son équipe. Et Michel Gérin d’ajouter : « La démarche ne peut être le fait d’une seule personne qui ne possède qu’un seul type d’expertise. Il faut que d’autres personnes fassent partie de la solution, notamment pour considérer les aspects environnementaux, techniques et financiers. »

D’autres fiches sont-elles à prévoir ? « Il pourrait y en avoir d’autres, répond Michel Gérin, car il est dans l’intention de l’équipe de continuer à enrichir Solub, mais il est trop tôt pour se prononcer. Nous attendrons de recevoir d’abord les commentaires des utilisateurs. » Denis Bégin précise que la rédaction des 12 fiches a aussi été l’occasion de bonifier le site Web Solub, notamment en y ajoutant des études de cas et des nouvelles, dont l’annonce d’une version gratuite du logiciel américain PARIS III (Program Assisting the Replacement of Industrial Solvents) qui permet d’identifier un solvant unique ou un mélange de solvants techniquement performants et aptes à remplacer un solvant ou un mélange de solvants jugé inacceptable des points de vue environnemental et sanitaire.