Espaces clos : Un outil pour analyser les risques avant d'y entrer

Espaces clos - Un outil pou ranalyser les risques avant d'y entrer
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De nombreux dangers guettent les travailleurs qui doivent entrer dans des espaces clos. De telles enceintes fermées, courantes en industrie, sont les réservoirs, silos, cuves, puits d’accès, fosses, égouts, tuyaux et citernes. Le Règlement sur la santé et la sécurité du travail (RSST) et le Code de sécurité pour les travaux de construction (CSTC) prescrivent des obligations spécifiques aux espaces clos. De son côté, la norme CSA Z1006 sur la gestion du travail dans ces espaces présente des pratiques permettant de gérer ces situations de façon sécuritaire.

En principe, une personne qualifiée doit en faire une évaluation préalable pour qu’il soit possible de déterminer les moyens d’élimination ou de réduction du risque à prendre avant et pendant les travaux. En pratique toutefois, comme le révèle une récente étude de l’IRSST, de nombreux facteurs sont négligés. Pour y remédier, des chercheurs proposent un outil d’analyse des risques adapté aux interventions en espace clos.

Reconnaître les lacunes

Damien Burlet-Vienney est chercheur à l’IRSST. « Nous avons d’abord documenté les pratiques des entreprises en gestion des risques lors de leurs interventions en espace clos. » Par exemple, selon Ali Bahloul, également chercheur à l’Institut, « souvent aucun échantillonnage ni mesure des gaz n’était fait, les risques étaient mal évalués ou la ventilation inadéquate selon les travaux à exécuter ». Dans plus de la moitié des cas, l’octroi des permis d’entrée incluant le choix des moyens d’intervention et de réduction des risques n’était pas basé sur une analyse formalisée de la situation.

« En plus d’une revue de la littérature et des normes sur le sujet, nous avons aussi examiné 40 rapports d’accidents mortels publiés par la CNESST, poursuit Ali Bahloul. Cette analyse approfondie intéressera particulièrement les formateurs et les préventionnistes. »

Exemples de risques en espace clos

Les risques en espace clos sont souvent élevés à cause du confinement, de la ventilation naturelle déficiente, du travail isolé et des difficultés d’accès, de sauvetage et de communication.

Atmosphériques : déficience en oxygène, gaz, vapeurs ou poussières (asphyxie, intoxication, explosion)

Chimiques : produits présents ou introduits (brûlure chimique, dermatite, etc.)

Biologiques : animaux, insectes, microorganismes (morsure, piqûre, pathologies diverses)

Chutes : chute de hauteur, chute d’objet, chute de plain-pied (divers traumatismes)

Mécaniques : pièces d’équipement en mouvement, pièces coupantes, projection (entraînement, enchevêtrement, lacération)

Physiques : matières à écoulement libre, solides ou liquides (ensevelissement, noyade) ; électricité, bruit, vibrations, rayonnements, risque thermique (brûlure, coup de chaleur)

Ergonomiques : postures contraignantes, physiologie et psychologie du travailleur, vêtements portés (trouble musculosquelettique, etc.)

Des risques d’origines diverses

Jusqu’à présent, les phénomènes atmosphériques dangereux (intoxication, asphyxie, explosion ou incendie) et ceux qui sont associés aux matières à écoulement libre avaient monopolisé l’attention du milieu de la prévention. Or, un tiers des accidents liés à ces risques sont, dans les faits, attribuables à une activité de travail. Sept grandes familles de risques ont en fait été ciblées : atmosphériques, chimiques, biologiques, chutes, mécaniques, physiques et ergonomiques. Professeur agrégé à Polytechnique Montréal, Yuvin Chinniah se spécialise en sécurité des machines et en analyse de risque. « Il y a des dangers inhérents à l’espace clos, mais il faut aussi prendre en considération les risques qu’entraîne l’intervention qui y est spécifiquement menée. Prenons par exemple l’entrée d’un mécanicien ou d’un soudeur, comparativement à quelqu’un qui va juste prendre des mesures ou faire une inspection. Dans les deux cas, on a le même espace clos, mais les risques varient et nécessitent des mesures différentes. »

« Quels outils apporte-t-on, pour quels travaux, est-ce qu’on génère un contaminant ?, demande le spécialiste. L’outil d’analyse du risque que nous proposons permet d’obtenir une vue plus globale de la situation, en plus de ne rien oublier. »

La multidisciplinarité au service de la prévention

L’originalité et l’exhaustivité de l’approche adoptée pour l’étude reposent sur sa multidisciplinarité. Un risque n’existe jamais seul, ni indépendamment des autres ; ils sont en constante interaction. « Nous avons fait appel à des principes d’analyse du risque normalement employés en sécurité des machines, précise Yuvin Chinniah, pour les transposer en hygiène industrielle. Nous disposions  d’une expertise en sécurité des machines et analyse de risques, en ventilation mécanique et risques atmosphériques, avec Ali Bahloul, de même qu’en hygiène industrielle, avec la professionnelle scientifique Brigitte Roberge, de l’IRSST. »

Pratique pour analyser les risques

Se basant sur l’ensemble des données récoltées au cours de l’étude, les chercheurs ont élaboré un outil complet d’analyse du risque en cinq étapes. La première consiste en un questionnaire comportant 26 questions. Au moyen des réponses obtenues et d’un tableau de conversion, l’utilisateur évalue ensuite quels phénomènes dangereux potentiels sont associés à l’intervention planifiée. À la troisième étape, une matrice lui permet d’estimer les risques en fonction de la gravité et de la probabilité d’occurrence des dommages. Finalement, la quatrième étape lui offre une synthèse graphique de l’estimation du risque à l’aide d’un diagramme de type « radar », dont les sept branches correspondent aux sept  grandes familles de risques. À la dernière étape, l’utilisateur dispose de toute l’information nécessaire pour déterminer quelles mesures prendre afin d’éliminer les risques à la source, sinon de les réduire avant d’entrer dans un espace clos. Dans une démarche de rétroaction, il refait par la suite tout le processus pour évaluer les risques résiduels. Il peut alors reporter les résultats sur le graphique synthèse afin de démontrer l’efficacité des mesures de réduction du risque envisagées.

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Exemple de synthèse de l'estimation du risque avant et après réduction de celui-ci.

Un outil testé en entreprise

Damien Burlet-Vienney s’est rendu sur le terrain. « Les entreprises qui ont testé l’outil l’ont trouvé très exhaustif et se sont montrées extrêmement intéressées. Les intervenants ont particulièrement apprécié le questionnaire de départ puisqu’il sera directement applicable dans leur organisation. Ils ont aussi beaucoup aimé le diagramme synthèse à la fin, qui leur permettait de communiquer le risque à la fois aux travailleurs et aux décideurs, pour justifier les coûts, notamment. Il facilite la communication et la synthèse et démontre la diligence raisonnable. »

« Certains ont trouvé l’outil complet, peut-être un peu trop long et complexe pour leurs besoins et leurs ressources, poursuit le chercheur, mais il est possible de se servir uniquement du questionnaire de la première étape, qui permet d’identifier tous les risques. Pour de plus petites entreprises par exemple, utiliser seulement ce questionnaire, c’est déjà une plus-value, et les moyens de prévention seront mieux ciblés... »

Bientôt une version informatique

Les utilisateurs, tout comme les membres du comité de suivi de l’étude, ont exprimé leur désir de pouvoir disposer d’une version informatique de l’outil d’analyse du risque modulable en fonction de leurs besoins et plus facile à utiliser que la version « papier ». Leur souhait sera exaucé, puisque l’outil fait en ce moment l’objet d’une adaptation numérique.

Passer du sauvetage à la prévention

Yuvin Chinniah tient à préciser qu’en général, « dans la réglementation, les programmes de santé et sécurité du travail, et la pratique sur le terrain, on met beaucoup d’attention sur le sauvetage. Mais ce n’est pas une méthode de gestion du risque efficace ; on ne veut pas qu’il y ait de sauvetage ». Il faut donc passer en mode prévention, autant dans les milieux de travail qu’en recherche. « On s’est rendu compte qu’il n’y avait pas de norme pour la conception des espaces clos qui permettrait de faire de la prévention à la source, par exemple, en y intégrant des systèmes de ventilation fixes, ou encore en plaçant certains équipements à l’extérieur de ces espaces clos. Nous aimerions donc travailler à la définition de critères pour des espaces clos sécuritaires, peut-être jusqu’à une éventuelle normalisation. »

Pour en savoir plus

CHINNIAH, Yuvin, Ali BAHLOUL, Damien BURLET-VIENNEY, Brigitte ROBERGE. Développement d’un outil d’analyse du risque et de catégorisation des interventions en espace clos, Rapport-928, 126 pages.

Conférence de Damien Burlet-Vienney et Ali Bahloul : La ventilation dans les espaces clos.

Synthèse de Damien Burlet-Vienney : Qu'est-ce qu'un espace clos?