Travail agricole et pesticides : se donner les moyens d'évaluer l'exposition et les risques pour la santé

Travail agricole et pesticides
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Les pyréthrinoïdes figurent parmi les pesticides les plus utilisés en agriculture au Québec. Une équipe de recherche s’est intéressée à l’évaluation de l’exposition à ce type de produits et aux risques d’effets sur la santé des travailleurs. Elle souhaitait ainsi déterminer les activités les plus à risque, guider des actions de prévention et formuler des recommandations pour limiter l’exposition des travailleurs.

Au Québec, le secteur agricole emploie quelque 125 000 personnes, principalement en horticulture, en élevage et en production de grains et céréales. Ces cultures font pour la plupart usage de pesticides de synthèse. Leur application à la lance ou au pistolet, à l’atomiseur à dos ou au tracteur présente des risques d’exposition par voie respiratoire, orale ou cutanée. Les ouvriers affectés aux travaux dans les champs, entre les épandages, sont aussi sujets à une exposition par contact direct avec les plantes traitées. Même les travailleurs du secteur de la production animale courent ce risque, par inhalation ou contact cutané, à l’occasion des traitements du bétail avec des insecticides.

Les pyréthrinoïdes

Les pyréthrinoïdes regroupent diverses substances actives, employées pour leurs propriétés insecticides. Au Québec, les ventes de ces pesticides de synthèse ont considérablement augmenté de 2004 à 2010, contrairement à celles des autres pesticides. C’est qu’ils remplacent de plus en plus les insecticides organophosphorés, plus toxiques. Environ 614 insecticides homologués au Canada appartiennent à la classe des pyréthrinoïdes, alors qu’on en compte plus de 3 500 aux États- Unis. Ils exercent leur effet sur les insectes en inactivant les canaux ioniques impliqués dans l’activité nerveuse. Cette action neurotoxique a aussi été observée chez le rat et l’humain. L’exposition aux pyréthrinoïdes a de plus été reliée à des modifications des systèmes endocrinien et immunitaire.

Les pyréthrinoïdes servent à des fins domestiques, commerciales, industrielles, agricoles, vétérinaires et médicales. Ils combattent les insectes ravageurs en agriculture (pucerons et charançons), les insectes rampants ou volants dans les maisons (blattes, guêpes, fourmis et araignées), les parasites qui s’attaquent aux animaux (puces et tiques) et aux humains (poux), de même que les vecteurs de maladies infectieuses contrôlés par les services de santé publique (moustiques). La cyperméthrine et la perméthrine, ciblées par l’étude, comptent parmi les pyréthrinoïdes les plus vendus au Québec.

Attention, toxique

Fait important à souligner, les pyréthrinoïdes font partie des produits mesurés dans de grandes enquêtes de surveillance biologique canadiennes et américaines. Des études ont en effet montré la présence de plusieurs biomarqueurs d’exposition à ces insecticides dans la majorité de la population. L’ Agence de protection de l’environnement des États-Unis (US EPA) a établi à cet égard des doses de référence, sur la base d’études animales, pour prévenir les effets néfastes de l’ingestion aiguë et chronique de certains pyréthrinoïdes.

Une étude en trois volets

Toutefois, les phénomènes d’absorption, de distribution tissulaire, de métabolisme et d’excrétion de ces produits chez l’humain (la toxicocinétique), de même que l’exposition réelle des travailleurs à ces pesticides, restaient très peu documentés.

Dans un premier temps, une équipe de recherche de l’Université de Montréal, dirigée par Michèle Bouchard, a voulu caractériser l’évolution de la cyperméthrine et de la perméthrine dans l’organisme humain. Pour ce faire, des volontaires ont ingéré une faible dose de ces substances, pour ensuite faire l’objet de prélèvements répétés de sang et d’urine afin d’y détecter la présence de biomarqueurs d’exposition. Lorsqu’un produit pénètre dans l’organisme, il subit diverses transformations biochimiques. Les biomarqueurs d’exposition sont des métabolites, c’est-à-dire des substances issues de ces transformations.

Dans un deuxième temps, connaissant la dose exacte que les volontaires avaient ingérée, ainsi que les concentrations de métabolites mesurées à divers moments après leur exposition, les chercheurs ont pu construire un modèle toxicocinétique simulant l’absorption, la transformation et l’élimination des insecticides visés.

Finalement, une étude de surveillance biologique de travailleurs agricoles, dans leur milieu de travail, a permis de tester le modèle. Les chercheurs ont ainsi pu évaluer les doses auxquelles ces travailleurs avaient été exposés, ainsi que les voies d’exposition. En fait, le modèle permet de reconstruire le parcours inverse et, au moyen des données de biosurveillance, d’estimer les doses initiales et même les voies d’exposition.

Résultats

Le modèle élaboré par les chercheurs s’est révélé concluant. Il a correctement prédit les résultats de biosurveillance des deux insecticides dans l’urine des travailleurs ayant participé à l’étude et selon plusieurs voies d’exposition, pour divers scénarios temporels. Les scientifiques croient pouvoir ultimement l’adapter pour simuler l’action d’autres pyréthrinoïdes et de leurs métabolites dans l’organisme. Le modèle pourrait ainsi servir d’outil générique pour reconstruire les doses absorbées d’un ensemble de pyréthrinoïdes et pour déterminer les principales voies d’exposition.

La recherche en SST en soutien au secteur agricole

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Des projets menés ou financés par l’IRSST dans le champ de recherche Prévention des risques chimiques et biologiques concernent les travailleurs du secteur agricole. Certaines de ces études ont permis l’élaboration d’outils qui facilitent la recherche de solutions, notamment en ce qui a trait à l’exposition aux pesticides et aux coups de chaleur. Bien sûr, il existe des moyens pour se protéger, dont des équipements comme les gants ou les appareils de protection respiratoire, mais lesquels conviennent le mieux ?

L’Institut dédie une page de son site Web aux solutions que lui et d’autres organisations proposent.

La prévention, toujours

Les travailleurs affectés à l’épandage de pesticides ayant participé à l’étude ont généralement présenté des valeurs biologiques plus élevées que ceux qui effectuent des tâches telles que le désherbage, la récolte ou l’inspection des champs. Mais attention, l’étude a tout de même montré que le travail dans une zone traitée aux pesticides peut accroître l’exposition aux pyréthrinoïdes. Elle recommande donc la mise en oeuvre plus systématique des bonnes pratiques de travail et du port d’équipement de protection pour l’ensemble des agriculteurs.

Les chercheurs ont tout particulièrement noté le risque d’ingestion orale par inadvertance, lequel est directement relié aux pratiques et à l’hygiène de travail.

Des recommandations pour le suivi biologique

Une fois le modèle validé, il a servi à établir des valeurs biologiques de référence conformes aux recommandations de l’US EPA, qu’il s’agit de ne pas excéder si l’on veut prévenir des effets sur la santé. De plus, l’étude a permis aux chercheurs de formuler des recommandations détaillées pour un suivi biologique adéquat de l’exposition aux pyréthrinoïdes. Plusieurs des travailleurs y ayant participé présentaient des niveaux biologiques supérieurs aux concentrations observées dans la population canadienne en général. Il est toutefois rassurant de constater que ces valeurs se situaient toutes en dessous des concentrations seuils à ne pas dépasser pour limiter les risques pour la santé.