Sécurité des machines : perfectionner les outils d'estimation du risque

Sécurité des machines : perfectionner les outils d'estimation du risque

L’appréciation du risque constitue le point de départ de toute démarche de prévention. Elle permet de définir les actions les plus appropriées, sur les plans techniques, humains et organisationnels, pour éviter les accidents, de la conception des machines jusqu’à leur utilisation par les travailleurs.

Voilà pourquoi l’IRSST y consacre une partie de sa programmation de recherche en prévention des risques mécaniques et physiques.

L’estimation, une étape du processus

Dans sa norme ISO 12100:2010, l’Organisation internationale de normalisation définit les principes d’appréciation du risque à appliquer à la conception des machines. Ces dernières années, dans le contexte de la démarche globale illustrée à la figure 1, une équipe de recherche financée par l’Institut s’est plus particulièrement attardée à l’étape de l’estimation du risque. Il s’agit alors de déterminer la gravité potentielle d’un dommage et sa probabilité. Mais ce n’est pas toujours évident. Par exemple, si l’on sait que le dommage pourrait être la perte d’un doigt, quelle est la probabilité que cela se produise, une fois par année, par dix ans, par cent ans?

Une mauvaise estimation à cette étape peut mener à la mise en place de mesures inadéquates ou insuffisantes de réduction du risque que présente une machine. La figure 2 montre un exemple type d’un outil d’estimation du risque. Toutefois, les chercheurs ont établi qu’il en existe plus d’une centaine dans le domaine de la sécurité des machines, de forme et de composition variables. Sontils tous fiables, adaptés à la situation de travail ? Lequel choisir ? François Gauthier, de l’Université du Québec à Trois-Rivières, en parle ici.

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Des outils essentiels, mais imparfaits

« Dans une première étude sur le sujet financée par l’IRSST, les chercheurs ont recensé un grand nombre d’outils d’estimation du risque qui existent et déterminé leurs caractéristiques. Il y en avait plus d’une centaine. Une deuxième recherche a permis d’étudier plus à fond les particularités et les paramètres d’évaluation d’une trentaine de ces outils. Ils ont été testés avec des scénarios de situations dangereuses, pour comparer leurs résultats. C’est là qu’on s’est aperçu qu’une même situation dangereuse pouvait être évaluée au niveau de risque le plus faible par un certain outil et au niveau de risque le plus élevé par un autre, cela étant influencé par la façon dont ils étaient construits et formulés. De manière purement théorique, on pouvait obtenir des résultats allant d’un extrême à l’autre. »

Au cours de la deuxième étude, les chercheurs ont donc cerné certains défauts, autant dans la construction des outils que dans les paramètres d’évaluation, qui contribuaient aux écarts des résultats. Quel genre de défauts? Par exemple, vous devez évaluer la gravité d’un dommage et choisir entre 1- Blessure ou maladie modérée, 2- Blessure ou maladie grave, ou 3- Décès, blessure ou maladie très grave. Dans ce cas-ci, les niveaux de gravité sont insuffisamment définis et peuvent générer une évaluation imprécise, ou laisser l’analyste perplexe. Autre exemple? Vous devez déterminer la probabilité que le dommage se produise. Vous avez le choix entre Négligeable, Improbable, Possible, Probable et Très probable, sans plus d'indication.

La construction des outils d’estimation du risque exerce aussi une influence ; certains ont une forme matricielle, d’autres se présentent en graphe, ou sont constitués d’une combinaison des deux. Certaines architectures accordent plus d’influence à un paramètre, ce qui peut amplifier la divergence des résultats et diminuer la capacité à classer convenablement les scénarios, surtout en présence de défauts dans les paramètres les plus influents.

Conséquences réelles des défauts

François Gauthier a dirigé la troisième étude de la thématique de recherche, laquelle pousse l’analyse encore plus à fond. En fait, les outils d’estimation du risque servent à distinguer de manière qualitative les risques les plus critiques de ceux qui le sont moins. Pour qu’ils puissent s’acquitter de cette tâche, leur conception devrait faire en sorte que le niveau de risque qu’obtiennent différents utilisateurs pour un scénario donné, soit plus ou moins similaire. De même, les niveaux de risque évalués pour un même scénario au moyen de divers outils devraient présenter certaines similitudes. Enfin, différents outils devraient placer différents scénarios dans le même ordre. Voilà les éléments que cette récente étude a évalués.

« On souhaitait voir l’impact véritable de ces défauts en situation réelle d’utilisation, poursuit François Gauthier, par des gens réellement appelés, dans le cadre de leurs fonctions, à réaliser des estimations du risque. »

Ainsi, un échantillon représentatif d’intervenants en industrie, de préventeurs en santé et en sécurité du travail, de conseillers d’associations sectorielles paritaires, de formateurs et autres, provenant de différents secteurs, ont appliqué une sélection de six outils et de multiples paramètres d’estimation du risque à des scénarios concrets de situations dangereuses associées à des machines. Ils ont tous été invités à indiquer leur perception, leurs préférences et leurs motivations face aux divers choix s’offrant à eux dans le processus.

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Les résultats

Le rapport décortique toutes les estimations du risque pour mieux cerner les défauts d’estimation et pour déterminer à quel paramètre ou construction les attribuer. Il est très détaillé et exhaustif. « Le principal résultat de l’étude consiste en fait en une base de connaissances beaucoup plus approfondie, précise François Gauthier. Dans un deuxième temps, nous allons préparer un guide qui permettra aux gens d’évaluer l’outil qu’ils utilisent au quotidien, pour voir s’il est adéquat et l’améliorer au besoin. Ils pourraient même en créer un, à partir de zéro ; on donnerait les règles à suivre. »

Pourquoi pas un seul outil?

À voir la multitude d’outils existants et tous les défauts qui apparaissent dans l’étude, on se demande forcément s’il ne serait pas envisageable d’en utiliser un seul, qui fonctionne bien. Chacun doit-il disposer de son propre outil dans son propre milieu ? François Gauthier explique : « En fait, un outil d’évaluation du risque est quelque chose qui doit être un peu propre à chaque contexte d’évaluation, à chaque organisation. Les gens qui l’utilisent vont l’ajuster, l’adapter, le mettre à leur main. La raison pour laquelle il en existe autant est que, souvent, les organisations sont parties de l’outil de quelqu’un d’autre pour l’adapter à leur situation. Parfois, cependant, ils y ont intégré des défauts ou des modifications non souhaitables, mais ils l’ont fait pour se l’approprier. C’est pourquoi, à notre avis, essayer de vendre un outil en disant ‘Voici, nous avons créé l’outil parfait’, ce n’est pas la bonne chose à faire.

« La plupart des associations paritaires et les grandes organisations ou entreprises ont un outil d’analyse du risque. L’idée derrière tout ça n’a jamais été de concevoir et proposer un outil. Nous voulons plutôt donner aux gens tout ce qu’il faut pour qu’ils puissent évaluer leur propre outil, et détecter les défauts qui ont été recensés par les chercheurs et dont l’effet a pu être confirmé. Ils pourraient alors voir les défauts de leur outil (on donnerait des exemples des défauts et des effets) et les corriger.« Dans la construction des outils, il y a des défauts qui ont des effets sur l’estimation du risque.

Dans la très grande majorité des cas, ces défauts peuvent être corrigés facilement. Alors, on ne parle pas de défaire ce qui existe, mais d’apporter des corrections pour l’améliorer.

« Le travail que nous avons fait visait à bonifier les outils existants, conclut François Gauthier, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont inutiles ou contreproductifs. Malgré leurs défauts, malgré le fait qu’ils puissent évaluer des situations parfois à un risque un peu trop bas ou trop élevé, globalement, ces outils font un bon travail. Il vaut quand même mieux utiliser un outil qui n’est pas parfait que de ne pas en utiliser du tout. »

Pour en savoir plus

GAUTHIER, François, Yuvin CHINNIAH, Damien BURLET-VIENNEY, Barthélemy AUCOURT, Stéphane LAROUCHE. Sécurité des machines — Expérimentation pratique de paramètres et d’outils d’estimation du risque, R-940, 132 pages.