Incapacité lombaire fonctionnelle : Mieux comprendre pour mieux intervenir

Incapacité lombaire fonctionnelle
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Les douleurs lombaires sont le deuxième motif de consultation médicale et la principale lésion de nature musculosquelettique chez les travailleurs, en particulier les plus âgés, une réalité qui risque de s’amplifier avec le vieillissement de la population. Ajoutons à cela le fait que la prévalence à vie des lombalgies varie de 70 % à 85 % dans les sociétés industrialisées.

C’est dans ce contexte qu’une équipe de chercheurs de l’Université du Québec à Trois-Rivières, dirigée par le kinésiologue Martin Descarreaux, a soumis 100 travailleurs ayant des antécédents de lombalgie non spécifique à des évaluations cliniques et neuromécaniques en vue de mieux connaître les phénomènes qui influent sur l’évolution de leurs incapacités fonctionnelles.

Prévention au travail - Quel était le principal objectif de votre étude ?

Martin Descarreaux - En nous basant sur des travaux plus fondamentaux, nous avons recruté des gens qui fonctionnaient bien, qui étaient au travail, mais qui avaient connu des épisodes de lombalgie incapacitante dans le passé, pour essayer d’identifier les facteurs qui jouent un rôle dans le fait qu’ils sont susceptibles de subir d’autres épisodes incapacitants. On sait que le meilleur prédicteur d’un épisode de lombalgie, c’est d’en avoir déjà connu un. Et donc, sachant que la prévalence est très élevée et que d’autres chercheurs étudient les cas plus lourds, nous nous sommes intéressés aux travailleurs qui, malgré des épisodes répétés de lombalgie, maintiennent leurs activités professionnelles et de
la vie quotidienne.

PT -  À quels types d’évaluations avez-vous soumis les participants ?

MD - Elles étaient de deux natures, soit des évaluations cliniques traditionnelles, avec des questionnaires de douleur et d’incapacité, et d’autres permettant d’évaluer les traits psychologiques, comme l’anxiété, les comportements d’appréhension, d’évitement, d’hypervigilance et de réaction catastrophique, ainsi que le questionnaire STarTBack qui permet une évaluation biopsychosociale générale. Nous avons aussi mesuré en laboratoire l’activité musculaire du bas du dos des participants au moyen d’électromyogrammes (EMG) pendant qu’ils exécutaient certaines tâches et fait des évaluations sensorielles quantitatives pour déterminer les seuils douloureux et les mécanismes de modulation de la douleur.

Nous leur avons fait passer la batterie de tests à trois reprises, en plus de leur soumettre un questionnaire mensuel sur la douleur.

PT - Qu’est-ce que ces mesures tant physiologiques que psychologiques vous ont permis de constater ?

L’étude ouvre la porte à des recherches cliniques qui s’intéresseraient à intervenir physiquement auprès des patients lombalgiques et, si nécessaire et pertinent, à intervenir aussi psychologiquement.

MD - Notre hypothèse était que les mesures physiques allaient nous aider à mieux prédire quels travailleurs seraient susceptibles d’avoir des incapacités fonctionnelles, mais cela ne s’est pas produit. Nos travaux antérieurs laissaient croire que les mécanismes de la modulation de la douleur et l’EMG pouvaient aider à classer et à bien identifier les patients lombalgiques, mais cela ne semble pas être un prédicteur d’épisodes futurs. Par contre, ces évaluations nous ont permis de bien documenter ce dont nous nous doutions déjà, c’est-à-dire que les facteurs psychologiques contribuent à prédire l’incapacité et l’absentéisme, et c’est effectivement ce que nous avons observé dans ce devis longitudinal de 18 mois.

PT - Les facteurs associés à l’incapacité et à l’absentéisme seraient donc davantage d’ordre psychologique que physique ?

MD - Tout à fait, sauf pour ce qui est de la douleur d’origine qui prédit les incapacités fonctionnelles futures. Pour le reste, ce sont tous des facteurs psychologiques, probablement reliés entre eux, qui interviennent. Les résultats du questionnaire STarTBack, qui évalue à la fois la douleur et l’incapacité en plus des composantes psychologiques, étaient fortement associés à l’absentéisme. À 15 mois entre autres, il s’agit d’un prédicteur significatif.

PT - En quoi les conclusions de cette étude pourraient-elles changer la façon d’aborder le traitement des travailleurs lombalgiques ?

MD - Il est difficile de tirer des conclusions sur les interventions parce que nous ne sommes pas intervenus. Par contre, l’étude nous dit qu’il faut trouver de meilleurs outils d’évaluation. Les questionnaires existants sont simples à appliquer, mais on les utilise très peu dans la pratique clinique. On dispose donc de beaucoup d’outils, mais on ne s’en sert pas. On reconnaît le fait que les facteurs psychologiques entrent en jeu chez les travailleurs ayant des douleurs chroniques plus graves, et c’est aussi le cas chez ceux qui ont des lombalgies légères ou modérées, mais récurrentes. Il ne faut donc pas négliger ces facteurs et il faut utiliser les outils d’évaluation pour dresser le portrait psychologique des lombalgiques.

PT - Cela ne suggère-t-il pas aussi qu’on pourrait améliorer les interventions cliniques ?

MD - Absolument. On sait d’ailleurs que certaines, comme les interventions cognitivocomportementales, donnent des effets intéressants. Notre étude ouvre la porte à des recherches cliniques qui s’intéresseraient à intervenir physiquement auprès des patients lombalgiques et, si nécessaire et pertinent, à intervenir aussi psychologiquement. Il peut parfois suffire de rassurer le patient, de l’informer de la trajectoire de sa maladie, de lui conseiller de rester actif plutôt que sédentaire. Il faut aussi savoir gérer les attentes des patients face à la récurrence des épisodes de lombalgie. Quand on sait qu’elles vont se reproduire, on ne gère pas le cas de la même façon. Mais on ne connaît pas les nombreux sous-groupes de patients lombalgiques qui existent, on ne sait pas ce qui les caractérise, et c’est donc très difficile de développer des interventions généralisables.

Il faut par conséquent poursuivre les recherches visant à identifier ces sous-groupes pour parvenir à faire de meilleures évaluations menant à de meilleures interventions.

Pour en savoir plus

DESCARREAUX, Martin, Vincent CANTIN, Mathieu PICHÉ, Jean-Daniel DUBOIS, Arnaud LARDON, Isabelle PAGÉ.
Déterminants cliniques et neuromécaniques du développement de l’incapacité lombaire chez les travailleurs, R-939, 65 pages.