Pesticides : prévenir l'exposition chez les producteurs de pommes

producteurs de pommes
Pierre Charbonneau

Une recherche menée chez les producteurs de pommes du Québec a permis d’améliorer les connaissances sur l’exposition des travailleurs aux pesticides ainsi que sur les équipements de protection individuelle (EPI) pour s’en protéger dans ce contexte particulier.

On compte plus de 500 entreprises pomicoles au Québec, la plupart étant de petite taille. Les producteurs subissent une forte pression économique, en raison notamment du coût de la terre, des équipements, des arbres et des pesticides. Les exigences des consommateurs, le contexte environnemental, les nouveaux parasites, le gel, la grêle, la concentration et la proximité des vergers s’ajoutent aux contraintes financières. Même si les producteurs du Québec adoptent de plus en plus les principes de la production fruitière intégrée (PFI) , ils doivent souvent faire emploi de pesticides, qui présentent des risques élevés, pour assurer la rentabilité de leur exploitation.

Au Canada, les produits de traitements phytosanitaires utilisés en agriculture sont réglementés par les administrations fédérale et provinciales. Alors que les pesticides ont pour fonction de lutter contre les parasites des cultures, ils peuvent avoir des effets, à court et à long termes, sur la santé des personnes qui y sont exposées, majoritairement par contact avec la peau.

Les pomiculteurs sont-ils protégés ?

Au moment où Ludovic Tuduri est arrivé à l’IRSST, en 2011, les chercheurs commençaient à remettre en question l’efficacité de certains types d’EPI recommandés contre les pesticides. Or, comme il l’explique, « même s’il y avait des questions sur leurs capacités de protection, ce qu’on trouvait dans la littérature scientifique, c’est que, efficaces ou pas, les EPI n’étaient pas portés... »

Voilà pourquoi l’IRSST a d’abord voulu faire un état des lieux, dans un cadre multidisciplinaire. En faisant ainsi appel dès le début aux compétences de chercheurs des domaines de la prévention des risques chimiques et biologiques, de la sociologie, de l’ergonomie et de la toxicologie, cette étude pouvait mieux cibler les déterminants de la situation actuelle et proposer des actions pour l’améliorer.

Pesticides pommes
Pierre Charbonneau

Un portrait de la situation

« L’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire du Canada, poursuit Ludovic Tuduri, est celle qui autorise la mise en marché des produits antiparasitaires. Pour chaque homologation d’un produit, une évaluation du risque est effectuée pour établir si on peut l’utiliser, dans quelles conditions, et en se protégeant de quelle façon. Il s’ensuit une prescription, qui apparaît sur les étiquettes des produits phytopharmaceutiques. Est-ce que ce système fonctionne ? Est-ce que les EPI décrits offrent une protection efficace ? Sont-ils utilisés sur le terrain ? Dans le cas contraire, quelles hypothèses expliquent cela ? Notre étude brosse un portrait d’ensemble de la situation.

« De manière générale, en hygiène du travail, on commence par l’élimination à la source ou la substitution. Puis, on poursuit avec des mesures de protection collective, ou des mesures administratives, pour terminer avec les EPI. On arrive à la conclusion, avec nos travaux sur le sujet, qu’en agriculture, la maîtrise de l’exposition aux pesticides est presque entièrement basée sur le port des EPI.

« Le défi pour la prévention, c’est que le milieu se compose surtout de petites entreprises et que souvent, tous les efforts reposent sur une seule paire d’épaules. Le souci numéro un du pomiculteur, c’est de faire vivre sa ferme. À ce compte-là, il est prêt à faire des compromis. Il a besoin des pesticides pour produire et peut avoir tendance à sous-estimer les risques pour sa santé. Durant la saison des pulvérisations, les journées sont longues et il y a beaucoup d’imprévus. Il faut tenir compte de cet aspect de la réalité quotidienne des producteurs de pommes. »

Des solutions à l’horizon

L’approche multidisciplinaire constitue un point fort de l’étude. « On ne traite pas de l’EPI en tant que tel, mais de la protection individuelle. Les EPI ne sont que des outils. Ce serait facile et erroné de mettre la faute sur les pomiculteurs, en disant qu’ils ne se protègent pas. Mais quand on analyse de plus près tout le système, on se rend compte que plusieurs acteurs doivent apporter chacun une petite pierre à l’édifice, pour favoriser la protection des travailleurs et leur conformité.

« De plus, il y a clairement un manque d’information et de sensibilisation quant aux risques pour la santé que présente l’utilisation de pesticides. Notre objectif, en fait, c’est que les parties prenantes se saisissent des constats de l’étude pour reprendre le flambeau. D’ailleurs, des représentants de nombreux organismes ont participé à l’étude ou au comité de suivi, comme le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ), le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC), les Producteurs de pommes du Québec (PPQ), le Réseau-pommier, la Direction de la santé publique de la Montérégie, l’Union des producteurs agricoles, la CNESST et, bien sûr, tous les producteurs de pommes qui ont accueilli les chercheurs dans leurs installations.

« Il y a certainement un minimum à faire : mettre à jour la section EPI des étiquettes de produits pour les rendre plus claires. Il ne devrait pas y avoir d’équivoque sur le choix d’un vêtement de protection. Par exemple, les désignations doivent être normalisées. On voit encore sur certaines étiquettes des références à des appareils de protection respiratoire qui ne sont plus homologués ni offerts sur le marché sous l’appellation inscrite. Les appareils de protection respiratoire utilisés au Québec doivent tous être certifiés par le National Institute for Occupational Safety and Health (NIOSH). Pour les vêtements, toutefois, il n’y a aucune certification ; l’étiquette indique pantalon long, chemise à manches longues. Il existe plein de modèles de pantalons et de chemises et divers tissus. Certains protègent plus que d’autres. Il y a moyen de faire mieux de ce côté et c’est une avenue sur laquelle nous allons travailler. »

Une étude qui fait bouger les choses

Le producteur agricole François Blouin est chargé de la question des pesticides du regroupement des Producteurs de pommes du Québec (PPQ). Il a aidé les chercheurs à faire des liens avec des exploitants prêts à participer à l’étude sur le terrain. Il a de plus collaboré à la révision du questionnaire utilisé alors pour qu’il concorde avec la réalité des pomiculteurs.

« On s’en doutait, indique François Blouin, mais là, c’est démontré... Environ 50 % des producteurs suivent bien les normes de protection. Environ 25 % autres se montrent parfois négligents, dans certaines situations, par exemple quand ils travaillent toute la nuit. Les derniers 25 %, ce sont ceux qu’il faut absolument sensibiliser. Le regroupement a l’intention de s’associer avec les conseillers régionaux du MAPAQ, avec les conseillers de clubs d’encadrement technique et avec les grands distributeurs de vêtements de protection aussi. On voudrait peut-être monter un guide pour sensibiliser nos membres. Malgré le fait qu’ils soient obligés d’obtenir un certificat sur l’usage des pesticides et la SST – sans nécessairement suivre des cours – on dirait que le message ne passe pas toujours. » Ludovic Tuduri approuve : « Il semble bien, en effet, qu’il faille aussi revoir le contenu de la formation qui s’adresse aux utilisateurs de pesticides. »

Des EPI pour protéger sa peau

La sociologue Danièle Champoux et l’ergonome Caroline Jolly étaient également dans les vergers pour mener une seconde recherche. Elles se sont principalement intéressées à documenter ce qui facilite et nuit au port d’EPI, particulièrement les vêtements de protection. Leur rapport sera publié bientôt.

L’exposition aux pesticides par voie cutanée peut, en effet, s’avérer importante dans le cas des travailleurs agricoles, et ce, dans la majorité des cultures et pour une panoplie de tâches. Cependant, il est démontré que ces travailleurs n’utilisent pas les vêtements de protection de manière systématique. De plus, les vêtements de protection proposés pour le milieu agricole ont souvent été mis au point pour une utilisation industrielle.

Les résultats de cette seconde étude permettront d’enrichir les connaissances sur les pratiques de travail et de SST lors de l’utilisation de pesticides en agriculture. Ils pourraient également servir à alimenter des contenus de formation et de sensibilisation à l’exposition cutanée aux pesticides et au port d’équipements de protection.

Pour en savoir plus

TUDURI, Ludovic, Danièle CHAMPOUX, Caroline JOLLY, Jonathan CÔTÉ, Michèle BOUCHARD. Prévention des risques liés aux pesticides chez les producteurs de pommes — État des lieux et actions à mener pour une meilleure protection individuelle, R-941, 150 pages.