Lésions professionnelles au Québec en 2010-2012 : Diversifier les indicateurs pour dresser un portrait plus complet

Lésions professionnelles au Québec
Les travailleurs de 55 ans ou plus subissent moins souvent une lésion professionnelle, mais quand cela survient, il s’agit plus fréquemment d’une lésion permanente et la durée d’absence est plus longue. Photo:IStock

Il y a plus de 30 ans que l’IRSST réalise, à intervalle régulier, un portrait statistique de la situation des accidents et des maladies professionnelles indemnisés au Québec.

En identifiant les groupes de travailleurs les plus à risque et les caractéristiques des lésions, ces études constituent de précieuses sources d’information pour la planification des activités de prévention et de recherche.

Le nombre de lésions en baisse

L’IRSST vient ainsi de publier son profil statistique pour la période 2010-2012. Le démographe Patrice Duguay, professionnel scientifique et chef d’équipe à l’Institut en explique le contenu et les résultats. « Tout d’abord, on constate que le nombre de lésions professionnelles indemnisées continue de baisser et que le taux de fréquence de ces lésions poursuit sa baisse lui aussi, de façon globale. On observe cette même tendance dans les autres provinces canadiennes depuis la fin des années 1980. » Le nombre de lésions n’est toutefois qu’un indicateur parmi tant d’autres dans l’étude.

« Les indicateurs sont un peu comme des signaux d’alarme, des drapeaux rouges. Plus il y a de drapeaux levés, plus le risque est grand. » – Patrice Duguay

« Les indicateurs sont un peu comme des signaux d’alarme, des drapeaux rouges. Plus il y a de drapeaux levés, plus le risque est grand. Le secteur des entrepreneurs spécialisés de la construction, avec ses 13 drapeaux levés sur un potentiel de 15, arrive en tête de liste. »

Moins de lésions, mais de plus longue durée

« La diminution du nombre de lésions se manifeste davantage dans celles qui sont de courte durée, poursuit Patrice Duguay. La durée moyenne d’indemnisation a donc eu tendance à croître par rapport à la période 2005-2007. En 2010-2012, cela donne 101 jours d’indemnisation par lésion en moyenne, comparativement à 88 dans la période précédente. C’est quand même notable en cinq ans. Cela suit une tendance installée au cours des 10 dernières années, et qui s’est peut-être accentuée. »

Voilà bien un exemple de l’utilité des profils statistiques, car face à de tels résultats, on peut se demander s’il ne convient pas aussi de diriger la prévention en fonction de paramètres autres que la seule fréquence. « On pourrait regarder quels types de lésions nécessitent les absences les plus longues, indique Patrice Duguay, et cibler les actions en conséquence. Pour faire cela, on peut aller chercher dans les tableaux du second document qui couvre la période 2010-2012 (voir Pour en savoir plus, RA-963). Celui-ci présente le classement des secteurs d’activité économique et des catégories professionnelles en fonction de différents indicateurs, dont la durée moyenne d’indemnisation. »

L’étude comporte en effet deux parties. Dans la première, on trouve tous les éléments d’un rapport de recherche type, la méthode et l’analyse des résultats. Mais les auteurs ont aussi produit un second volume « pour que les gens d’une industrie particulière puissent savoir où ils se situent en matière de risque, de gravité, de coûts. Ils peuvent aller consulter ces tableaux ; ils auront besoin de connaître les codes d’activités du Système de classification des industries de l’Amérique du Nord (SCIAN) de leurs secteurs, qui servent de repères dans les tableaux ».

Qui dit portrait statistique dit indicateurs

Impossible de parler d’un portrait statistique sans aborder le sujet des indicateurs, essentiels pour quantifier ou qualifier un état ou un phénomène, ainsi que son évolution ou son importance relative. En faire la liste, c’est aussi faire état de la richesse d’information que présente l’étude de l’IRSST et de ce que le lecteur peut y trouver.

Le taux de fréquence des lésions constitue un bon estimateur du risque ; il correspond au nombre annuel moyen de lésions professionnelles, divisé par le nombre annuel moyen de travailleurs en équivalent temps complet (ETC), ce qui tient compte des heures travaillées. L’étude utilise les taux de fréquence des lésions ayant entraîné une perte de temps indemnisée, des lésions acceptées et des maladies professionnelles
acceptées.

La durée moyenne d’indemnisation est un indicateur de gravité ; elle est calculée en divisant le nombre de jours perdus et indemnisés par le nombre de nouveaux cas de lésions ayant occasionné ces jours perdus. D’autres indicateurs de gravité sont aussi produits : la proportion de cas comptant plus de 180 jours indemnisés, la proportion de lésions accompagnées d’une atteinte permanente à l’intégrité physique et psychique et le taux de cette atteinte.

Le taux de fréquence-gravité est un indicateur synthétique ; il combine le taux de fréquence et la durée moyenne d’indemnisation. L’étude l’établit, entre autres, pour les femmes, les hommes, les 15 à 24 ans et les 55 ans ou plus.

Le coût moyen est aussi un indicateur synthétique, soit une estimation globale des coûts humains et financiers des lésions professionnelles acceptées.

Finalement, le siège de la lésion (p. ex. : dos, bras, main, etc.), sa nature, le genre d’accident ou d’exposition et l’agent causal sont des indicateurs descriptifs, qui permettent d’obtenir encore plus d’information.

Découpage par catégorie professionnelle

L’étude classe les travailleurs selon le type d’industrie à laquelle ils appartiennent, mais aussi selon la catégorie professionnelle. Les trois catégories d’occupations sont essentiellement basées sur l’effort physique déployé : professions manuelles, non manuelles et, à un niveau intermédiaire, professions mixtes. Ce découpage s’avère extrêmement utile pour analyser les données puisque le risque varie énormément d’une catégorie à une autre. Patrice Duguay en donne plusieurs exemples.

Comparaison hommes-femmes

« Le taux de fréquence-gravité, explique le démographe, est un taux synthétique qui combine à la fois le risque et la gravité des lésions. Quand on regarde de façon globale, celui des hommes est supérieur à celui des femmes (environ 60 % de plus). Toutefois, en analysant par catégorie professionnelle — manuelle, mixte et non manuelle — on s’aperçoit que les femmes ont un taux semblable ou plus élevé qu’eux pour chacune des trois catégories. Il faut donc faire attention au chiffre global, qui peut masquer une réalité importante. »

Types d’industries et secteurs les plus à risque

« La même chose se produit dans l’évaluation par industrie. Si l’on ne tient pas compte des catégories professionnelles, on voit apparaître au sommet de la liste les secteurs habituels : mines, construction, manufacturier. Mais avec les catégories, d’autres industries apparaissent qui, en proportion, comptent un nombre plus petit de travailleurs manuels. Prenons l’exemple des secteurs des activités de soins de santé et de l’assistance sociale ; ils comptent de 125 000 à 180 000 personnes. S’il y a 10 % de travailleurs manuels, ça fait quand même beaucoup de monde pour lequel nous n’avons pas une mesure du risque spécifique. Sans la catégorie professionnelle, il n’est pas possible d’identifier ces groupes à risque qui sont ‘‘noyés’’ dans une industrie comptant un grand nombre de travailleurs moins à risque. »

En conséquence, les travailleurs manuels des entrepreneurs spécialisés de la construction, des mines et carrières, du pétrole et du gaz, des activités de soutien à l’agriculture et à la foresterie continuent d’être parmi ceux qui affichent les plus hauts taux de fréquence-gravité. Cela dit, les travailleurs manuels de la gestion des déchets et de l’assainissement, de l’hébergement, des magasins d’appareils électroniques et ménagers, des soins de santé et de l’assistance sociale, des services administratifs, de soutien et immobiliers, des secteurs des arts, spectacles et loisirs, ainsi que de l’administration publique ont, eux aussi, un taux au moins trois fois supérieur à la moyenne.

Différences selon l’âge

Toujours en tenant compte des catégories professionnelles, on voit que la durée d’absence caractérise beaucoup plus les groupes d’âge que le risque de lésion. Elle se situe à environ 50 jours chez les 15 à 24 ans et passe à 141 jours chez les 55 ans ou plus. « C’est une différence importante, peut-être liée à la capacité de récupération, mais aussi au fait que la proportion de lésions avec des incapacités permanentes est plus élevée chez les 55 ans ou plus. Ce sont des lésions plus graves et de plus longue durée. »

Des coûts inchangés

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Les hommes se retrouvent plus souvent que les femmes dans des situations plus à risque ; ils sont victimes de 66 % des lésions indemnisées acceptées.

C’est la première fois que l’indicateur de coût est intégré au profil statistique, puisque l’IRSST l’a élaboré en 2013. Au dire de Patrice Duguay, « c’est l’indicateur qui synthétise le mieux l’ensemble des conséquences des lésions professionnelles pour l’entreprise, pour le travailleur et pour la société. De façon globale, le coût total des lésions a peu changé depuis 2005-2007, même si leur nombre total a diminué. Comme la gravité moyenne a augmenté, le coût moyen par lésion a suivi. Ainsi, le coût humain et financier des lésions survenues au cours d’une année s’élève à 4,84 milliards de dollars (en dollars de 2011). Cela correspond à une moyenne de 52 500 $ par lésion professionnelle acceptée ».

L’indicateur de coût fait ressortir des éléments que les auteurs n’auraient pas vus autrement. Par exemple, le fait que le coût moyen des maladies professionnelles soit cinq fois élevé plus que celui des accidents. Alors que le nombre de lésions a diminué, les maladies professionnelles, elles, ont augmenté en nombre et en proportion comparativement à l’ensemble ; elles représentent maintenant 6 % des lésions. Ces chiffres s’expliquent en grande partie par les cas de surdité, qui constituent 79 % des maladies professionnelles et touchent davantage les hommes, et par les troubles musculosquelettiques, à 12 %, lesquels affectent davantage les femmes.

Pour en savoir plus

DUGUAY, Patrice, Alexandre BOUCHER, Pascale PRUD’HOMME, Marc-Antoine BUSQUE, Martin LEBEAU. Lésions professionnelles indemnisées au Québec en 2010-2012 – Profil statistique par industrie – catégorie professionnelle, R-963, 255 pages.

DUGUAY, Patrice, Alexandre BOUCHER, Pascale PRUD’HOMME, Marc-Antoine BUSQUE, Martin LEBEAU. Lésions professionnelles indemnisées au Québec en 2010-2012 – Tableaux de classement par industrie – catégorie professionnelle, RA-963, 215 pages.

Patrice Duguay présente les indicateurs statistiques sur vidéo

Site Web Statistiques sur mesure