Substances cancérogènes : Mieux cibler les sources d’exposition

Le cancer est une maladie sournoise qui met habituellement plusieurs années à se manifester. Elle résulte dans certains cas de l’exposition des personnes atteintes à des substances présentes dans leur milieu de travail, ou encore de circonstances propres à leur emploi.

Si les niveaux d’exposition professionnelle aux substances chimiques tendent généralement à diminuer dans la majorité des secteurs d’activité économique des pays occidentaux, le nombre de substances et de conditions de travail considérées comme des cancérogènes certains ou probables continue en revanche d’augmenter. Or, il est difficile d’estimer le nombre de travailleurs québécois exposés à des cancérogènes, car cette donnée n’est pas systématiquement recueillie ou n’est pas disponible pour toutes les régions et pour toutes les substances. Il est généralement tout aussi difficile d’associer un cancer à une exposition particulière parce que plusieurs substances peuvent causer le même type de cancer et que la manifestation de la maladie n’est pas spécifique selon le facteur causal. La recherche s’efforce de mieux cerner cette problématique complexe en tentant de mettre en évidence les secteurs d’activité économique et les professions où les travailleurs québécois sont exposés de façon plus importante à des substances ou à des circonstances d’exposition cancérogènes.

À la suite de la publication en 2013 d’une étude de l’IRSST qui dressait un portrait de la population de travailleurs québécois exposés à 38 cancérogènes avérés ou probables, le milieu de la santé et de la sécurité du travail a exprimé le souhait d’obtenir davantage de précisions sur les secteurs et les sous-secteurs d’activité concernés ainsi que sur les groupes professionnels les plus vulnérables. Une nouvelle recherche, dirigée par France Labrèche, chercheuse à l’Institut, présente maintenant une analyse plus détaillée qui vise à répondre à cette demande.

En plus de mettre à jour les données ayant servi à réaliser la première étude, l’équipe de recherche a réussi à documenter l’exposition à quelques cancérogènes additionnels. L’initiative CARcinogen EXposure (CAREX) Canada a fourni le plus de données, qui ont été complétées par celles de l’Enquête québécoise sur la santé de la population de 2008, de l’Enquête québécoise sur des conditions de travail, d’emploi et de santé et de sécurité du travail et de l’enquête Surveillance médicale des expositions aux risques professionnels menée en France en 2010, ainsi que des travaux du Programme de matrices emplois-expositions en population générale de l’Institut de veille sanitaire français. Les chercheurs ont ainsi pu faire ressortir, pour 41 substances ou circonstances cancérogènes, la majorité des secteurs et des sous-secteurs d’activité où elles sont présentes. En faisant ensuite des croisements avec les données du recensement canadien, ils ont pu déterminer les professions qui leur sont associées, l’âge des travailleurs et la taille des entreprises des milieux touchés.

Les substances en question sont celles que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) classe parmi les cancérogènes avérés ou probables, dont, en tête de liste, le travail de nuit. Viennent ensuite neuf substances auxquelles les travailleurs québécois sont exposés en plus grande proportion : le rayonnement solaire, source du cancer de la peau (6,6 %), les émissions de moteurs diésels (4,9 %), les huiles minérales (2,4 %), utilisées cependant de moins en moins, comme c’est aussi le cas du benzène (2,1 %) dont la plupart des pays occidentaux réglementent la proportion de la teneur dans l’essence, les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) (2 %) que dégage toute combustion, aussi bien celle des moteurs que de la friture d’aliments, la silice cristalline (2 %), présente dans quasiment toutes les activités de construction, les poussières de bois (1,9 %), le plomb et ses composés inorganiques (1,6 %) et enfin, les rayonnements ionisants (1,2 %).

La multiexposition, un facteur aggravant

Bien que plusieurs sous-secteurs d’activité soient concernés par l’exposition à plusieurs substances cancérogènes, ceux de la fabrication, de la construction, des autres services de même que des soins de santé et d’assistance sociale le sont davantage, avec la présence de plus de 20 d’entre elles. « On se doute qu’être exposé à une substance cancérogène, ce n’est pas bon, mais l’être à deux, trois ou quatre, c’est pire, commente France Labrèche. Comme le cancer se produit habituellement à la suite d’une exposition qui date de 10, 20, 30 ou 40 ans, il est difficile de la documenter a posteriori, mais on sait qu’une bonne part de ces cancérogènes augmente le risque de développer un cancer du poumon. La multi-exposition peut donc être un facteur aggravant assez important. » C’est particulièrement le cas dans l’industrie chimique, dans celle du métal primaire, dans la construction, ainsi que dans la fabrication d’équipements de transport, de produits en plastique et de produits en métal. Les travailleurs les plus à risque sont ceux qui exercent des métiers spécialisés (opérateurs de machines de toutes sortes, soudeurs et opérateurs de machines à souder et à braser, notamment) et les manoeuvres de plusieurs sous-secteurs d’activité.

Des différences entre les hommes et les femmes ?

Les femmes constituent maintenant 48 % des travailleurs rémunérés. Leur répartition dans des industries et des professions est cependant assez différente de celle des hommes. Soixante-cinq pour cent ou plus de la main-d’oeuvre des secteurs des soins de santé et d’assistance sociale, des services d’enseignement ainsi que de la finance et des assurances est féminine. Dans le secteur de la fabrication, la proportion varie beaucoup, allant de 11 % dans la première transformation des métaux à 72 % dans la fabrication de vêtements. Quant au secteur des autres services (sauf l’administration publique), plus des trois quarts de la main-d’oeuvre des services personnels, de blanchissage et de ménages privés est composée de femmes. Ces profils d’emploi différents selon les sexes expliquent en grande partie que les femmes ne soient pas exposées aux mêmes cancérogènes que les hommes, ni dans les mêmes proportions. L’exposition aux cancérogènes est plus fréquente dans les secteurs d’activité à prédominance masculine, ce que rapportent notamment des enquêtes menées en Australie, en Nouvelle-Zélande et en France. Dans les secteurs qui comptent les plus grandes proportions de femmes, les principaux cancérogènes sont le travail de nuit, les radiations ionisantes et les cytostatiques, de même que le rayonnement solaire. Dans les secteurs composés majoritairement d’hommes, on trouve également le travail de nuit et le rayonnement solaire comme principaux cancérogènes, auxquels s’ajoutent les émissions de moteurs diésels, les poussières de bois, la silice, les huiles minérales et plusieurs métaux.

Des fiches parlantes

Par souci de satisfaire aux attentes des membres du comité de suivi de la recherche et à celles de la CNESST, ainsi qu’avec l’objectif de rendre les conclusions de leurs travaux accessibles au plus grand nombre, et plus spécifiquement aux milieux touchés, les chercheurs ont produit une série de fiches qui détaillent la situation dans 67 secteurs et soussecteurs. « Les milieux de travail ne savent pas toujours que telle ou telle substance est cancérogène, note France Labrèche. L’information contenue dans une fiche de deux ou trois pages peut leur donner une idée du nombre de personnes de leur secteur qui y sont exposées et leur fournir une liste de substances, par ordre d’importance, en proportion avec le nombre de ces travailleurs. On y a regroupé certains des secteurs en fonction de la dangerosité ou de la probabilité de l’exposition à plusieurs substances. » La chercheuse estime que ces fiches, qui font image en quelques tableaux et présentent la situation des milieux les plus concernés, permettront aux intervenants de prioriser leurs actions préventives pour mieux protéger la santé des travailleurs. « Ils pourront ainsi savoir où ils doivent consacrer leur énergie et investir en prévention », conclut-elle. En fait, la meilleure stratégie préventive consiste à repérer la présence des cancérogènes, puis à appliquer la démarche d’hygiène recommandée face à tout danger, soit viser l’exposition la plus basse possible selon le principe ALARA (as low as reasonably achievable) si l’élimination ou la substitution est impossible.

L’IRSST poursuit ses travaux relatifs aux cancers d’origine professionnelle en collaborant entre autres à un projet pancanadien sur l’estimation du fardeau qu’ils représentent. Il participe également à la production de fiches en association avec CAREX Canada et a entrepris quelques projets ciblés dans certains secteurs d’activité.

Pour en savoir plus

LABRÈCHE, France, Marc-Antoine BUSQUE, Brigitte ROBERGE, Danièle CHAMPOUX, Patrice DUGUAY. Exposition des travailleurs québécois à des cancérogènes : industries et leurs groupes professionnels, R-964, 116 pages.

LABRÈCHE, France, Marc-Antoine BUSQUE, Brigitte ROBERGE, Danièle CHAMPOUX, Patrice DUGUAY. Exposition des travailleurs québécois à des cancérogènes – Industries et groupes professionnels – Fiches, RA-964, 219 pages.