Lésion avec atteinte permanente à l’intégrité physique ou psychique : Les groupes les plus à risque, les variables qui influencent le risque

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Photo:IStock

Les lésions professionnelles qui laissent une atteinte permanente à l’intégrité physique ou psychique (APIPP) de travailleurs constituaient 12 % de tous les accidents traumatiques (AT) et troubles musculosquelettiques (TMS) que la CNESST a accepté en 2012.

Une recherche de l’IRSST permet d’en savoir un peu plus sur ce type de lésions et sur les facteurs qui y sont associés.

Ces lésions représentaient la moitié des jours indemnisés et des débours que la Commission a versés pour l’ensemble des AT et des TMS survenus cette année-là. Ce n’est guère étonnant, la durée d’absence moyenne liée à ces cas étant longue, puisqu’il s’agit généralement de problèmes ayant de graves conséquences. « Prenons l’exemple d’un travailleur de la construction qui se fracture deux vertèbres lors d’une chute, propose le démographe Marc-Antoine Busque, coauteur du rapport Lésion avec atteinte permanente à l’intégrité physique ou psychique – Analyse du risque au Québec. Un tel accident pourrait l’obliger à changer d’emploi, peut-être même de secteur d’activité économique. Dans un tel cas, le processus de réadaptation professionnelle peut être long et entraîner des coûts élevés. »

Se poser les bonnes questions

Qui des hommes et des femmes risque davantage de subir une lésion professionnelle menant à une atteinte permanente à l’intégrité physique ou psychique ? Qu’en est-il des plus jeunes travailleurs ou des plus âgés ? Y a-t-il un lien entre la catégorie professionnelle, le secteur d’activité économique dans lequel ils évoluent et l’incidence des lésions ? Comment la situation a-t-elle changé au cours des 10 dernières années ? Voilà le genre de questions qui animaient les auteurs lorsqu’ils ont entrepris leur recherche. « Nous voulions déterminer quelles caractéristiques étaient les plus fortement associées au risque de lésion en étudiant quatre variables, soit l’âge, le sexe, la catégorie professionnelle et l’industrie, scindées pour notre modèle statistique en neuf regroupements couvrant l’ensemble des activités économiques », indique Marc-Antoine Busque.

Quelques mots sur la méthode et le lexique...

Les analyses reposent sur le taux de fréquence ETC, qui représente le nombre de lésions par 1 000 travailleurs en équivalent temps complet (ETC). Ces taux ont été analysés à l’aide de modèles statistiques permettant d’évaluer leur association avec le groupe d’âge, le sexe, la catégorie professionnelle et l’industrie. Cela permet d’estimer, par exemple, l’effet de l’âge sur le taux de fréquence de lésion avec APIPP en contrôlant l’effet lié aux trois autres variables. Le rapport entre le taux estimé pour chaque groupe d’âge et celui désigné comme groupe de référence fournit alors un risque relatif rajusté. Au long du texte, on verra :

  • APIPP Atteinte permanente à l’intégrité physique ou psychique
  • AT Accident traumatique
  • TMS Trouble musculosquelettique

La variable âge

Pour la période 2010-2012, les travailleurs âgés de 55 ans ou plus présentaient deux fois plus de risque de subir un accident traumatique laissant une atteinte permanente que ceux de 15 à 24 ans. Ce lien entre le groupe d’âge et le risque diffère cependant selon le sexe. Ainsi, les femmes de 55 ans ou plus ont un risque trois fois plus élevé de subir un tel accident que celles qui ont de 15 à 24 ans. Cet écart est inférieur à deux fois chez les hommes pour les mêmes groupes d’âge.

Cette augmentation du risque selon l’âge prévaut également pour les TMS avec atteinte permanente, mais l’effet est amplifié alors que les travailleurs plus âgés présentent un risque six fois supérieur par rapport aux 15 à 24 ans. L’association entre l’âge et le risque ne diffère cependant pas de façon statistiquement significative entre les hommes et les femmes.

La variable sexe

L’analyse selon le sexe indique que le risque d’accident avec APIPP des femmes représentait 76 % de celui des hommes en 2010- 2012. L’effet associé au sexe varie cependant selon le groupe d’âge, la catégorie professionnelle et l’industrie.

Ainsi, par rapport aux hommes du même âge, les femmes de 15 à 24 ans présentent un risque moitié moindre de subir un accident avec APIPP. Toutefois, aucune différence significative entre les sexes n’a été constatée chez les 55 ans ou plus. Il n’y a pas non plus d’écart significatif entre les hommes et les femmes qui occupent des emplois non manuels ainsi que dans la majorité des industries de services. Il existe cependant un risque plus grand pour les hommes des autres catégories professionnelles et des autres industries.

En ce qui a trait au risque de TMS avec APIPP, l’analyse n’a fait ressortir aucune différence significative entre les hommes et les femmes. Toutefois, l’effet du sexe fluctue en fonction de l’industrie. Ainsi, dans deux types d’industries productrices de biens, le risque des femmes est statistiquement inférieur à celui des hommes, alors qu’il est supérieur dans deux industries de services.

Les neuf catégories de la variable « Industrie »

  • Industries primaires et services publics
  • Construction
  • Fabrication, services de réparation et entretien
  • Commerce
  • Transport, entreposage et services de gestion des déchets
  • Soutien à la production
  • Administration publique et enseignement
  • Soins de santé et assistance sociale
  • Hébergement, restauration, services personnels et services aux organisations, arts et spectacles

La variable catégorie professionnelle

Les auteurs ont remarqué que la variable catégorie professionnelle présente l’effet le plus important sur le risque de lésion avec APIPP, autant pour les accidents que pour les TMS. Par rapport aux travailleurs non manuels, le risque des travailleurs manuels de subir un accident est neuf fois supérieur, alors que celui des travailleurs mixtes l’est de quatre fois.

L’écart est encore plus grand en ce qui a trait aux TMS, alors que ce risque relatif est de 13 pour les travailleurs manuels et de 4 pour les professions mixtes. Il diffère selon l’industrie, tant dans le cas des AT que dans celui des TMS. Dans chaque industrie cependant, le risque associé aux emplois manuels est le plus élevé, suivi de celui que représentent les emplois mixtes et non manuels. « Nous avons pu observer que la catégorie professionnelle est davantage liée au risque de lésion avec APIPP que le secteur d’activité dans lequel la personne travaille ou même que son âge, ce dont on se doutait, mais qu’on désirait confirmer avec un modèle permettant de contrôler l’effet des autres variables », indique Marc-Antoine Busque.

La variable industrie

Selon les estimations obtenues au moyen du modèle statistique, le risque relatif lié à l’industrie varie approximativement du simple au double entre les regroupements industriels, tant pour les AT que les TMS. Dans le cas des AT, aucune industrie ne présente un plus grand risque que celle de la fabrication, des services de réparation et de l’entretien.

En ce qui concerne les TMS avec APIPP, le secteur des soins de santé et d’assistance sociale présente le risque le plus élevé.

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Aucune industrie ne présente un risque plus grand d’accident traumatique que celui de la fabrication, des services de réparation et de l’entretien ; le secteur des soins de santé et de l’assistance sociale affiche, quant à lui, le risque le plus élevé de trouble musculosquelettique. Photo:IStock

Fréquence variable

Les auteurs ont aussi identifié des groupes cibles en utilisant un découpage par industrie plus détaillé que les neuf regroupements. Ils ont ainsi identifié 23 industries-catégories professionnelles chez les hommes et 22 chez les femmes où la fréquence des accidents avec atteinte permanente est deux fois supérieure au taux moyen de 2010-2012 (hommes : 3,8 ‰ ; femmes : 1,5 ‰). Bien qu’elles ne regroupent que 17 % des travailleurs, c’est là que se produisent 48 % des accidents avec APIPP chez les hommes. Ces proportions sont de 12 % et 39 % chez les femmes.

Pour ce qui est de la fréquence des TMS, 18 industries-catégories professionnelles pour les hommes et 9 pour les femmes, affichent un taux deux fois supérieur à la moyenne de 2010- 2012 (hommes : 1,4 ‰ ; femmes : 0,9 ‰). Elles correspondent à 16 % des travailleurs et à 45 % des TMS avec APIPP pour les hommes. Ces proportions sont de 8 % et 37 % pour les femmes.

Les catégories professionnelles expliquées

Professions manuelles : professions dans lesquelles l’activité physique joue un rôle prédominant (métiers de la construction, manoeuvre, ouvrier spécialisé, aide-infirmière, opératrice de machine à coudre, etc.).
Professions mixtes : professions qui nécessitent l’exécution d’activités physiques légères et continues, ou intenses, mais ponctuelles (infirmière diplômée, coiffeur, technicien, caissier, agent de police, etc.).
Professions non manuelles : professions dans lesquelles l’activité physique joue un rôle mineur (personnel administratif, enseignant, avocat, etc.).

Taux de fréquence ETC des accidents traumatiques acceptés avec APIPP, par industrie-catégorie professionnelle, hommes, 2010-2012 (moyenne annuelle), en ordre décroissant

SC‑3*IndustrieCatégorie professionnelleAT avec APIPPETCTaux fréquence (‰)
115 Activités de soutien à l’agriculture et à la foresterie Manuelle 36 1061 33,6
412 Grossistes-distributeurs de produits pétroliers Manuelle 11 546 20,1
484 Transport par camion Mixte 15 831 18,0
212 Extraction minière et exploitation en carrière (sauf l’extraction de pétrole et de gaz) Manuelle 81 5949 13,6
238 Construction - Entrepreneurs spécialisés Manuelle 742 56283 13,2
562 Services de gestion des déchets et d’assainissement Manuelle 40 3174 12,5
326 Fabrication de produits en plastique et en caoutchouc Mixte 12 992 12,4
331 Première transformation des métaux Manuelle 144 11999 12,0
321; 337 Fabrication de produits en bois ; Fabrication de meubles et de produits connexes Manuelle 305 26029 11,7
327 Fabrication de produits minéraux non métalliques Manuelle 75 6052 11,5

* Correspond aux trois premiers chiffres du code du Système de classification des industries de l’Amérique du Nord (SCIAN).

Taux de fréquence ETC des accidents traumatiques acceptés avec APIPP, par industrie-catégorie professionnelle, femmes, 2010-2012 (moyenne annuelle), en ordre décroissant

SC‑3*IndustrieCatégorie professionnelleAT avec APIPPETCTaux fréquence (‰)
713; 711; 512; 712 Divertissement, loisirs et jeux de hasard et loteries ; Arts d'interprétation, sports-spectacles et activités connexes ; Industries du film et de l'enregistrement sonore ; Établissements du patrimoine Manuelle 15 952 15,8
321; 337 Fabrication de produits en bois ; Fabrication de meubles et de produits connexes Manuelle 42 3991 10,4
913 Administrations publiques locales, municipales et régionales Manuelle 13 1305 9,7
314; 313 Usines de produits textiles ; Usines de textiles Manuelle 11 1346 7,9
311; 312 Fabrication d'aliments ; Fabrication de boissons et de produits du tabac Manuelle 69 8961 7,7
813 Organismes religieux, fondations, groupes de citoyens et organisations professionnelles et similaires Manuelle 15 2003 7,7
721 Services d'hébergement Manuelle 27 3764 7,3
611 Services d'enseignement Manuelle 13 1857 6,8
326 Fabrication de produits en plastique et en caoutchouc Manuelle 22 3434 6,3
336 Fabrication de matériel de transport Manuelle 11 1930 5,5

* Correspond aux trois premiers chiffres du code du Système de classification des industries de l’Amérique du Nord (SCIAN).

Fréquence comparée

Les chercheurs ont également analysé l’évolution du taux de fréquence de lésions avec APIPP de 2003 à 2012. Il en ressort que les AT ont diminué à un rythme annuel moyen de 4,1 % et les TMS de 5,4 %, une différence statistiquement significative. Cette diminution a été statistiquement moins importante chez les travailleurs les plus âgés et chez les non manuels autant pour les AT que pour les TMS ainsi que chez les femmes dans le cas des AT. Par ailleurs, l’industrie des soins de santé et de l’assistance sociale est la seule dont le risque d’AT avec APIPP a augmenté au cours de la période et celle dont le risque de TMS avec APIPP a le moins fortement diminué.

Les modifications du tissu industriel et, dans une moindre mesure, les changements démographiques survenus de 2003 à 2012 semblent avoir contribué à accélérer la diminution du taux de fréquence ETC d’AT avec APIPP. Dans le cas des TMS, l’effet de ces changements serait beaucoup plus faible.

Pour en savoir plus

BUSQUE, Marc-Antoine, Patrice DUGUAY. Lésion avec atteinte permanente à l’intégrité physique ou psychique — Analyse du risque au Québec,, R-976, 91 pages.