Recherche à l’IRSST : Bilan 2013-2017 – Partie 1

charge dos
La responsable du champ Prévention durable en SST et environnement de travail estime que « des travaux majeurs concernant l’utilisation de la modélisation biomécanique pour évaluer la charge au dos et les mouvements de l’épaule auront des retombées dans les milieux de travail. Les chercheurs de l’IRSST figurent parmi les leaders de ces questions », complète-t-elle. Source:IStock

L’article Recherche à l’IRSST – Bilan 2013-2017 publié dans le numéro du printemps 2018 est subdivisé en quatre, selon les champs de recherche prioritaires de l’Institut. Le présent texte est le premier de deux. Il est consacré aux champs de recherche Prévention durable en SST et environnement de travail et Prévention des risques mécaniques et physiques. Le texte sur les champs de recherche Prévention des risques biologiques et chimiques et Réadaptation au travail ont été mis en ligne le 13 mars 2018.

Répondre le plus précisément et le plus adéquatement possible aux nouveaux besoins de connaissances scientifiques et à ceux qu’expriment ses partenaires et ses clients ne peut se faire sans une bonne planification.

À l’IRSST, celle-ci est élaborée sur une période de cinq ans. Ces plans quinquennaux sont bâtis à partir des besoins des milieux, des portraits statistiques des lésions professionnelles, des résultats de la veille scientifique, d’un étalonnage avec les centres de recherche en santé et en sécurité du travail (SST) ailleurs dans le monde, ainsi qu’avec les constats d’un comité d’évaluation indépendant. Ils tiennent compte des problématiques actuelles et émergentes. Les changements organisationnels, démographiques et technologiques vécus dans les entreprises au cours des dernières années, ainsi que l’évolution des marchés, le déplacement des emplois du secteur manufacturier vers celui des services ou l’apport des nouvelles technologies, influencent la SST. Lorsqu’elle établit ses priorités, la Direction scientifique de l’Institut, appuyée par les responsables de champ, tient compte de tous ces facteurs. Au fil des années, le développement de l’expertise des chercheurs de l’IRSST et la diversification des besoins des milieux de travail ont permis d’affiner les programmations de recherche.

Le plan quinquennal 2013-2017 est maintenant complété. À la fin de l’année dernière, les chercheurs responsables des quatre champs de recherche prioritaires de l’Institut ont accepté de faire l’exercice difficile de dresser un bilan des principales réalisations des cinq dernières années. Pour mieux cerner ce vaste sujet, les discussions se sont concentrées sur les questions suivantes : Quelles ont été les principales retombées des programmations thématiques pour les milieux de travail ? Les principales avancées scientifiques ? Des collaborations particulières ontelles été établies ? Qu’en est-il de la relève en recherche ?

Au début de l’année 2012, soit avant la mise en route du plan quinquennal 2013-2017, les champs de recherche prioritaire de l’IRSST ont été remodelés, réduisant leur nombre de sept à quatre. Les objectifs et les axes de recherche de chacun d’eux ont été revus afin de préciser les domaines de développement à privilégier et de délimiter leur sphère d’action. Les quatre champs de recherche prioritaires sont les suivants :

  • Prévention des risques chimiques et biologiques : anciennement connu sous le nom « Substances chimiques et agents biologiques », auquel un volet sur la protection respiratoire a été ajouté ;
  • Prévention des risques mécaniques et physiques : obtenu par la fusion des champs « Bruit et vibrations », « Équipements de protection » et « Sécurité des outils, des machines et des procédés industriels » ;
  • Prévention durable en SST et environnement de travail : obtenu par la fusion des champs « Contexte de travail et SST » et « Troubles musculosquelettiques » ;
  • Réadaptation au travail est demeuré à peu près inchangé.
SST

Les recherches du champ Prévention durable en SST et environnement de travail visent à déterminer les pistes de solution pouvant contribuer à augmenter les effets positifs des changements qui surviennent dans les entreprises québécoises ou à en réduire les effets négatifs. En raison du caractère multifactoriel des problématiques, les difficultés et les solutions peuvent être associées à des facteurs personnels ou professionnels, ou encore à une combinaison des deux.

Prévention durable en SST et environnement de travail

La responsable de ce champ, la chercheuse Élise Ledoux, affirme que « les travaux qui ont permis des avancées dans l’intervention et la prise en charge de la SST dans les milieux de travail constituent un élément majeur du précédent plan quinquennal ». Elle ajoute qu’il faut aussi mettre de l’avant les avancées scientifiques importantes que les biomécaniciens ont réalisées dans le domaine de la modélisation biomécanique au niveau du dos. En effet, des travaux majeurs concernant l’utilisation de ce procédé pour évaluer la charge au dos et les mouvements de l’épaule auront éventuellement des retombées dans les milieux de travail. « Les recherches dans ce domaine s’inscrivent dans un courant international et les chercheurs de l’IRSST figurent parmi les leaders de ces questions », complète-t-elle.

La programmation thématique sur les TMS dans les centres d’appels d’urgence est, selon la responsable du champ, « un exemple emblématique de ce que peut être une programmation de recherche, construite dès le départ avec les principaux acteurs du secteur, qui s’est conclue en influençant même les façons dont on audite maintenant les centres 9-1-1 ». Elle a permis de mettre en valeur la tâche exigeante des travailleurs de première ligne que sont les préposés aux appels des centres d’urgence 9-1-1. « À travers ces recherches, nous avons découvert l’aspect essentiel du travail de ces personnes. » Cette programmation incluait l’un des premiers projets abordant de front les aspects de troubles musculosquelettiques (TMS) liés aux problématiques de santé psychologique. « Pour l’IRSST, il s’agissait d’un projet phare qui s’inscrivait, lui aussi, dans une mouvance internationale. » Ces recherches ont également mis en lumière l’importance de l’approche participative développée à l’IRSST impliquant des personnes ayant des rôles différents dans un même secteur d’activité.

Les recherches dans le domaine de la manutention manuelle constituent une façon avant-gardiste d’aborder la formation à cet égard, auparavant très centrée sur l’apprentissage de la sécurité basée sur une seule façon de faire. Les chercheurs ont réussi à développer une approche intégrée de la manutention. « Nous sommes entrés par la porte de la formation pour commencer à réfléchir à la manière de modifier aussi l’environnement de travail. Nous reconnaissons aussi que les enjeux de formation sont également des enjeux d’apprentissage d’un métier et d’apprentissage moteur. C’est de là que sont nées les formations de formateurs lors desquelles les chercheurs ont formé des intervenants sur les principes d’action de la manutention pour qu’ils puissent à leur tour former des travailleurs dans leur milieu de travail. »

Les travaux d’autres chercheurs ont porté sur la prévention en santé psychologique et sur la violence entre les membres d’une même organisation. L’un d’eux s’est intéressé aux gestionnaires de premier niveau et les résultats de ces recherches ont démontré l’importance de leur rôle tout en ciblant divers types d’acteurs clés. Issu d’autres travaux, concernant ceux-là les effets de la violence au travail, un site Web a été conçu pour aider les organisations à mettre en place une démarche de prévention de la violence en milieu de travail.

Les effets de l’organisation du travail sur la SST des infirmières qui offrent des soins de fin de vie ont également été étudiés et les résultats largement diffusés aux professionnels de la santé.

Une recherche majeure sur les conditions d’accueil et d’intégration des travailleurs miniers a été menée. Elle a donné lieu à la conception d’un outil d’autodiagnostic sur le sujet, auquel les associations patronales et syndicales du secteur ont collaboré de très près. L’outil a, par ailleurs, été adapté au secteur de la transformation du bois. « Certains projets ont un potentiel de transférabilité d’un milieu à un autre. C’est ce que nous allons tester avec celui-ci », annonce Élise Ledoux.

L’entente conclue avec l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) pour que l’IRSST puisse se joindre à lui dans l’Enquête sur le développement des enfants du Québec a ouvert l’accès à des données sur les trajectoires d’entrée sur le marché du travail et les problèmes de SST des nouveaux travailleurs de l’âge de 15 ans jusqu’à 25 ans.

Un outil sur la conciliation études travail a été créé avec la collaboration des instances de concertation régionales sur la persévérance scolaire et la réussite éducative à la suite de recherches menées sur la SST des jeunes étudiants travailleurs. Il a été mis en ligne d’abord pour les intervenants qui les côtoient afin qu’ils puissent les aider à prendre conscience des enjeux du cumul études et travail. L’outil constitue également un moyen de fournir des informations sur la SST, les services de la CNESST et les droits des travailleurs de façon plus large.

Une recension des écrits, la consultation de partenaires et une étude descriptive ont mis des chercheurs sur la piste d’une nouvelle programmation sur la sécurité routière au travail. Deux projets retenus à la suite d’un appel de propositions sont en cours. L’un s’intéresse aux travailleurs piétons et l’autre, aux livreurs à vélo. Une retombée inattendue de cette démarche est qu’elle a permis d’intéresser deux nouveaux chercheurs à la SST.

Recherches interchamps

« L’une des particularités de cette période quinquennale aura été la mise en place de recherches menées en collaboration avec d’autres champs de recherche prioritaires de l’Institut, donc entre chercheurs de disciplines différentes », croit Élise Ledoux.

L’une des expériences de travail conjoint de ce champ a porté sur les risques chimiques liés aux pesticides et les équipements de protection individuelle dans le contexte d’une recherche réalisée par un chimiste en collaboration avec une sociologue. Une ergonome y a également contribué dans le cours de ses études doctorales, faisant ainsi le pont entre la toxicologie et l’ergonomie.

méca phys

« Une programmation thématique est un cadre structuré que nous nous donnons pour répondre à des questions de recherche bien identifiées et ainsi faire avancer les connaissances dans un domaine relativement précis », explique le chercheur Franck Sgard, responsable du champ Prévention des risques mécaniques et physiques. Selon lui, pour qu’une programmation soit vivante, « il est important qu’un chercheur de l’Institut assume le leadership afin de tenter de susciter l’intérêt de chercheurs d’autres organisations et d’étudiants ».

Prévention des risques mécaniques et physiques

Lorsqu’il dresse le bilan de son champ pour le plan quinquennal 2013-2017, Franck Sgard constate que les outils créés à l’intention des milieux de travail ont parfois dépassé les attentes. Cela s’est notamment produit dans la programmation sur l’appréciation des risques associés aux machines. « Dans certains cas, nous sommes allés plus loin que ce que nous avions prévu », affirme-t-il. C’est ce qui s’est produit avec un outil Web pratique nommé E.CLOS, conçu pour évaluer les risques et sélectionner les moyens de prévention appropriés avant d’entrer dans un espace clos. Deux professionnels scientifiques de l’Institut ont par ailleurs terminé des études doctorales dans le cadre de cette programmation. L’un a étudié la sécurité des espaces clos ; l’autre s’est intéressé à l’estimation quantitative du risque lié aux machines en exploitant des rapports d’enquêtes d’accidents et l’analyse logique de données.

La majeure partie des recherches de la programmation thématique sur le cadenassage a été complétée. L’une d’elles a porté sur l’implantation du cadenassage des équipements mobiles dans le secteur municipal, qui pose des difficultés particulières comparativement au cas des équipements fixes.

Les chercheurs intéressés par les vibrations que génèrent les outils portatifs ont particulièrement étudié les aspects biomécaniques et le diagnostic du syndrome de Raynaud. Une fiche d’information sur le sujet a ensuite été produite. Un banc d’essai pour mesurer les vibrations qu’émettent les cloueuses pneumatiques a été construit en collaboration avec l’École de technologie supérieure, et des travaux sont en cours pour optimiser son fonctionnement.

La programmation sur les écrans et matériaux acoustiques pour le contrôle du bruit a cependant souffert du trop petit nombre de chercheurs et d’industriels souhaitant s’engager dans des recherches dans ce domaine. Le responsable du champ précise : « Nous avons tout de même réalisé un prototype de sonde pour mieux évaluer l’absorption acoustique des matériaux en laboratoire et sur le terrain. »

Jusqu’à maintenant, ce sont les performances acoustiques des protecteurs auditifs qui ont suscité l’intérêt des chercheurs en ce qui a trait à l’évaluation et la modélisation de la protection auditive individuelle. Les travaux réalisés ont procuré plusieurs retombées importantes, « qui suscitent aussi bien l’intérêt des milieux de travail que des manufacturiers », complète Franck Sgard. Les études sur le comportement physique de ces protecteurs auditifs se poursuivront et les chercheurs souhaitent maintenant tenir également compte du facteur humain. « Notre objectif est de fournir les informations et outils nécessaires aux manufacturiers pour qu’ils puissent concevoir des bouchons permettant une atténuation sonore adaptée, mais aussi plus confortables. Nous souhaitons que les milieux de travail puissent choisir les protecteurs adéquats en fonction de l’environnement des travailleurs. » Une collaboration en ce sens a été établie avec le Centre de recherche en imagerie numérique de l’Université d’Aix-Marseille, le Centre de recherche du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CRCHUM) et l’Université de Sheffield au Royaume-Uni. Le statut de professeur associé de scientifiques de l’IRSST permet d’obtenir des fonds du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG), rendant possibles des études plus fondamentales qui renforcent l’aspect appliqué de celles qui sont menées ici. Dans le contexte de ces travaux, un stagiaire postdoctoral a été formé et trois doctorants sont actuellement en formation. Enfin, le laboratoire ICAR s’est vu doter d’un laboratoire de caractérisation de matériaux acoustiques qui permettra d’alimenter les modèles prévisionnels.

machines
Le responsable du champ Prévention des risques mécaniques et physique constate que les outils créés à l’intention des milieux de travail ont parfois dépassé les attentes. Cela s’est notamment produit dans la programmation sur l’appréciation des risques associés aux machines. Source:IStock

 

Les objectifs initiaux que visaient les recherches sur les systèmes d’étançonnement et de blindage ont presque tous été atteints et une recherche sur la classification des sols est en cours. Selon le responsable du champ : « Les liens qu’entretient le chercheur avec les membres du comité de révision du Code de sécurité pour les travaux de construction constituent vraiment un aspect important de cette programmation parce que cela nous permet de demeurer informés des plus récents développements et d’influencer les décisions ».

La programmation sur la résistance des gants et des vêtements de protection aux agresseurs mécaniques et physiques est la plus ancienne de ce champ. Toutes les recherches prévues sur les gants sont complétées. Une entente a été conclue avec l’Université du Québec à Montréal (UQAM) pour la conception et l’utilisation du Laboratoire d’environnement contrôlé en vue de reproduire les conditions environnementales d’un milieu de travail et de mettre en relation l’effort physique d’un travailleur avec le port de vêtements ou d’équipements de protection. Cette recherche a permis la formation d’un stagiaire postdoctoral. « Les chercheurs vont maintenant s’intéresser davantage aux vêtements de protection, particulièrement ceux conçus à partir de nouvelles technologies, et aux textiles intelligents », annonce Franck Sgard.

Jusqu’à maintenant, les recherches sur la protection contre les chutes de hauteur ont surtout concerné les équipements de protection collective. Des documents sur les systèmes et la conception de cordes d’assurance horizontales, ainsi que les connecteurs d’ancrage et de fermes contreventées, utilisables par les milieux de travail sont maintenant disponibles. Les chercheurs se concentrent dorénavant sur les équipements de protection individuelle contre les chutes.

La publication d’un document sur le choix d’une chaussure résistante à la glissance constitue une réponse concrète aux besoins que les milieux de travail ont exprimés quant à la prévention des chutes et glissades en milieu extérieur. L’acquisition d’un banc d’essai a permis aux scientifiques de réaliser des tests sur différentes semelles. Des chercheurs de l’Institut continuent leur collaboration avec des collègues des universités McGill et de Toronto à une recherche sur la glissance.

Bien que récente, la programmation sur les signaux d’alarme sonores en milieu de travail a déjà généré beaucoup de connaissances. Une vidéo faisant entendre la différence entre les deux types d’alarmes les plus utilisées sur un chantier a dès lors connu du succès dans ces milieux. Les connaissances sur le fonctionnement de certains types d’alarmes et sur leur positionnement optimal sont suffisamment avancées pour que les chercheurs s’intéressent maintenant à leur conception.

L’arrivée des robots collaboratifs, communément appelés « cobots », dans l’industrie québécoise soulève d’importantes questions de SST. La nouvelle programmation sur l’implantation et l’utilisation sécuritaire de la robotique collaborative vise à développer des méthodes et des outils pour aider les entreprises à implanter et à utiliser ces équipements de manière sécuritaire et efficiente. Un premier rapport a été publié sur le sujet, à partir des témoignages et des expériences de travailleurs, d’utilisateurs et d’intégrateurs. Franck Sgard tient à souligner que « plusieurs autres recherches hors programmations thématiques ont été menées, par exemple en ce qui concerne la sécurité des ouvrages dans les mines ou les méthodes d’identification de sources sonores à base d’antennerie acoustique. De nombreux résultats de recherches menées par des chercheurs du champ ont fait l’objet de diffusion, ce qui nous assure que nos résultats parviennent aux milieux de travail », conclut-il.