Troubles musculosquelettiques chez le personnel infirmier : Qu’est-ce qui nuit à la prévention?

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« On constate que le personnel soignant est conditionné à protéger le patient, mais pas nécessairement à se protéger. Il y a là tout un paradoxe ! » – Saliha Ziam - Source:iStock

Les troubles musculosquelettiques (TMS) affectent encore de nombreux travailleurs du réseau de la santé, notamment les 65 000 infirmières, infirmières auxiliaires et préposés aux bénéficiaires du Québec. En 2013, le secteur de la santé et des services sociaux a, à lui seul, enregistré 6 590 blessures de ce type.

Saliha Ziam, professeure en gestion des services de santé et des services sociaux à l’École des sciences de l’administration de l’Université TÉLUQ Explique que « ça, c’est lorsqu’elles sont comptabilisées, puisque les statistiques des réclamations excluent les événements sans perte de temps, non déclarés et ceux dont sont victimes les travailleurs non assurés. »

Si le personnel infirmier est aussi exposé aux TMS — aux lésions au dos en particulier (voir encadré) —, c’est essentiellement à cause des nombreuses tâches de manutention qu’il exécute quotidiennement (déplacements et soins aux patients). Bien qu’elles soient connues et amplement documentées, les mesures préventives des TMS ne sont pas systématiquement appliquées sur les lieux de travail. Plusieurs chercheurs en SST s’accordent à dire que la disponibilité des recherches sur la prévention ne garantit pas en soi leur application, souligne Saliha Ziam.

Avec ses collègues, la chercheuse a donc voulu comprendre pourquoi le personnel soignant a de la difficulté à appliquer les mesures préventives au travail. Pour réaliser cette recherche financée par l’IRSST, le groupe a collaboré avec un comité de suivi composé de représentants de l’Association paritaire pour la santé et la sécurité du travail du secteur affaires sociales (ASSTSAS), de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), de la Fédération de la santé et des services sociaux de la Confédération des syndicats nationaux (FSSS-CSN), de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), de l’Association québécoise d’établissements de santé et de services sociaux (AQESSS), remplacé par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). « Mieux connaître la réalité de la pratique des infirmières dans leurs milieux de travail nous permet d’adapter notre offre de service et de produits à leur endroit », affirme Diane Parent, directrice générale de l’ASSTSAS.

Transfert et application des connaissances

Saliha Ziam et son équipe se sont tournées vers les théories du transfert et de l’application des connaissances, notamment celles qui concernent la capacité d’absorption des connaissances et le modèle Promoting Action on Research Implementation in Health Services (PARIHS), pour mener leur étude. Cette littérature leur a permis de formuler plusieurs questions entourant les conditions d’application des pratiques préventives des TMS liés au travail. Est-ce parce que les infirmières ignorent les bonnes pratiques ? Ou parce que le contexte de travail ne permet tout simplement pas de les appliquer ? L’expérience et la formation du personnel ont-elles un rôle à jouer à cet égard ? Une dizaine d’hypothèses de travail ont ainsi été formulées.

Un examen exhaustif des principales pratiques préventives rapportées dans la littérature a d’abord été mené. L’objectif : définir la « recette » gagnante en matière de prévention des TMS. « De nos jours, les pratiques préventives des TMS s’articulent autour de programmes globaux plutôt que de mesures ciblées, à la pièce », commente Saliha Ziam. La formalisation de toutes les étapes de manutention, l’organisation ergonomique des espaces de travail, le recours à de l’équipement de manutention, l’offre de formations fidèles à la réalité et la présence en permanence d’une personne-ressource (ou pair leader) sur les lieux de travail sont toutes des mesures éprouvées qui aident à réduire l’incidence de TMS lorsqu’elles sont appliquées simultanément.

Pour brosser un portrait de la situation dans les milieux de soins au Québec, les scientifiques ont procédé par sondage en ligne. En tout, 399 membres du personnel infirmier exerçant dans différents établissements (CH, CHSLD, CLSC, etc.) du réseau de la santé et des services sociaux ont été interrogés sur le nombre d’heures de formation qu’ils ont reçue, sur les processus d’application des mesures préventives et ainsi de suite. Puis, deux groupes de discussion, composés respectivement de huit infirmières et de six gestionnaires, ont été constitués. Le but : confronter le portrait de la situation préalablement brossé à leur jugement afin de recueillir leurs impressions et leurs commentaires.

Aïe, mon dos !

À lui seul, le tronc représente un peu plus de la moitié des lésions que des infirmières accidentées ont rapportées à la CNESST de 2007 à 2011, peut-on lire dans le rapport de recherche. Cette partie du corps, qui correspond à la région anatomique du dos, est suivie par les membres supérieurs et inférieurs qui, à eux seuls, représentent 20 % des lésions. La région lombaire est la partie du tronc la plus souvent touchée : elle est le siège de 24 % des lésions.

Pendant la même période, les blessures ou troubles traumatiques constituent les lésions au tronc les plus fréquentes, rapportées dans 74 % à 79 % des cas, selon les années. En outre, elles sont principalement attribuables (58 % en moyenne) à des réactions du corps et à des efforts plutôt qu’à tout autre mécanisme de blessure.

Comme la plupart des lésions de ce genre sont causées par un effort excessif (56 %), il y a lieu de s’interroger sur la cause. Dans le cas des infirmières, plus des deux tiers des cas de lésions sont attribuables à des personnes, des plantes, des animaux ou des minéraux. La différence est occasionnée notamment par des structures et des surfaces. Selon les données de 2011, une segmentation par agent causal de ces lésions démontre que 98 % d’entre elles étaient causées par des personnes, les 2 % restants étaient attribuables à d’autres agents externes.

Il ressort de ces chiffres que les lésions au dos sont principalement occasionnées par des tâches de manutention, que les infirmières effectuent incorrectement. « Certaines étapes sont probablement escamotées, pour toutes les raisons évoquées précédemment », dit Saliha Ziam, chercheuse principale de l’étude.

Changer les mentalités

Après l’analyse des réponses obtenues, il semble que ce soit surtout à l’étape de la mise en application des pratiques préventives de TMS plutôt qu’à celle de leur appropriation que les difficultés surviennent. Selon Saliha Ziam, cela suggère que les contraintes émanent essentiellement des milieux de travail.

« Par exemple, plusieurs infirmières déploraient avoir reçu des formations en matière de prévention dans un contexte autre que celui auquel elles font face quotidiennement, qui est bien plus exigeant. On parle d’un décalage important dû à une surcharge de travail, un manque de temps et d’espace adéquat pour agir ainsi qu’un désir de se conformer au rythme du travail », énumère-t-elle.

Parmi les autres contraintes citées, on pointe notamment une culture organisationnelle valorisant peu les comportements sécuritaires, un manque d’engagement de la direction à l’égard de la prévention des TMS ainsi qu’une absence de mécanismes de rétroaction qui favorisent l’appropriation des bonnes pratiques à cet égard. Interrogés sur les améliorations qu’ils souhaitaient voir dans leur milieu de travail, les répondants au sondage, de même que les membres des groupes de suivi, ont d’ailleurs insisté sur ces points. « On nous a beaucoup parlé de l’importance de changer les mentalités. Ce qu’on constate, c’est que le personnel soignant est conditionné à protéger le patient, mais pas nécessairement à se protéger. Il y a là tout un paradoxe ! », s’exclame la chercheuse.

Selon Diane Parent de l’ASSTSAS, ces données seront utiles pour « l’ensemble des parties prenantes intéressées par le sujet », des gestionnaires aux personnes responsables de la prévention des TMS en passant, bien sûr, par le personnel soignant. « La conscientisation doit se faire à tous les niveaux, surtout auprès des infirmières qui sont en première ligne et qui sont directement concernées par les TMS », pense quant à elle Saliha Ziam.

Plusieurs mesures seront mises en place prochainement afin que les résultats de cette étude filtrent jusqu’aux acteurs concernés. Au nombre d’elles, notons l’élaboration d’un outil pour les milieux de travail. « Nous devons aussi prévoir d’autres moyens pour sensibiliser les cégeps, les universités et les ordres professionnels à ces résultats. Il y a nécessité d’inclure davantage d’éléments de prévention des TMS dans les parcours de formation professionnelle », conclut Diane Parent.

Pour en savoir plus

ZIAM, Saliha, Sawsen LAKHAL, Éléna LAROCHE, Marie ALDERSON, Charles GAGNÉ. Application des pratiques préventives par les infirmières et infirmiers — La perspective innovante de la capacité d’absorption, R-985, 151 pages.

ZIAM, Saliha. Personnel infirmer et troubles musculosquelettiques : Comment favoriser l’application des pratiques préventives dans les milieux de travail ?, DS-1001, 18 pages. Également disponible en anglais.