Révolution 4.0 : à l’aube d’une nouvelle SST ? - Aperçu du colloque annuel de l’IRSST

Révolutions 4.0
Source:Dominique Desjardins, IRSST

Révolution 4.0 : à l’aube d’une nouvelle SST ? était le thème du colloque annuel que l’IRSST tenait en novembre 2017, un thème choisi pour susciter la réflexion sur les effets de cette révolution sur la santé et la sécurité du travail, la prévention, la réadaptation et la recherche. Plus de 200 personnes issues des milieux de travail et de la science y ont assisté.

Les organisations sont-elles prêtes ?

Geneviève Lefebvre, du CEFRIO, assure la direction du projet PME 2.0 qui a accompagné plus de 260 entreprises dans leur transformation numérique depuis 2012. Elle intervient dans les questions d’adoption des technologies de l’information, la transformation des modèles d’affaires, l’effet du commerce électronique ainsi que le déploiement du concept d’usine de l’avenir. Elle collabore avec les gestionnaires et les travailleurs au développement des compétences numériques du personnel pour accroître l’autonomie des entreprises en matière de technologies.

« En 2012, dit-elle, nous regardions davantage les systèmes, l’intégration des départements et la vision des dirigeants. Depuis 2015, nous nous intéressons plus finement aux processus, aux façons de faire pour cibler les gains potentiels d’une communication entre les personnes, les machines et les produits. La vision de l’entreprise demeure fondamentale ; l’apport des employés à la transition vers le 4.0 est crucial. Ils ont une connaissance fine des processus, des enjeux et sont les mieux placés pour évaluer et expérimenter les solutions numériques. »

Les technologies perturbatrices

Gregory Murray et Matthieu Pelard, de la Chaire de recherche du Canada sur la mondialisation et le travail de l’Université de Montréal, ont présenté les conséquences négatives des technologies perturbatrices sur les acteurs du monde du travail à l’ère numérique. Ils ont fait part de leurs réflexions sur les effets négatifs et positifs des trois types d’intelligences découlant de la révolution 4.0 : assistée, augmentée, autonome.

Ils ont fait état de deux visions : le narratif techno-optimiste, qui voit un cycle de perturbations et d’adaptations, et le narratif technopessimiste, qui voit plutôt un cycle de destructions et de transformations. Ils ont détaillé les enjeux pour le monde du travail en abordant les emplois vulnérables, les effets sur les compétences et la formation, les conditions, les institutions et la démocratie.

Les enjeux pour la santé au travail

Agnès Aublet-Cuvelier est responsable du Département Homme au travail de l’INRSFrance, qui étudie notamment les nouvelles technologies les plus marquantes (l’internet des objets, les machines apprenantes, la robotique collaborative, les exosquelettes, la géolocalisation...) en relation avec les enjeux de prévention des risques professionnels. Elle insiste sur la nécessité de réfléchir aux limites avant de les implanter. Elle cite plusieurs exemples tirés des secteurs du transport, des services et de l’industrie où de nouvelles technologies ont été implantées avec plus ou moins de succès. Elle invite à la vigilance, tout en considérant que les technologies avancées constituent des opportunités à saisir pour la prévention des risques professionnels. Elle fait également ressortir l’importance du rôle des préventeurs qui accompagnent les milieux de travail dans cette évolution.

Pour les travailleurs atteints de surdité

François Bergeron, chercheur au Centre interdisciplinaire de recherche en réadaptation et insertion sociale (CIRRIS) et directeur scientifique du Centre québécois d’expertise en implant cochléaire, a présenté le système Immersion 360 qui peut reproduire virtuellement des environnements sonores réalistes en clinique. Actuellement, ce système permet la reproduction de neuf environnements sonores typiques du quotidien (voiture, restaurant, garage, etc.).

Une trentaine de personnes du Québec et de la France ont participé aux travaux de normalisation d’Immersion 360 pour évaluer la perception auditive dans ces environnements. Les résultats obtenus confirment l’efficacité du système pour situer les capacités réelles de reconnaissance de la parole dans la vie quotidienne. Le chercheur travaille actuellement à bonifier la banque d’environnements sonores industriels du système, incluant en particulier des contextes industriels, afin de créer des applications cliniques d’évaluation et de réadaptation spécifiques aux travailleurs ayant développé une surdité.

Méga données : kit de survie

Guillaume Chicoisne, directeur des programmes scientifiques à l’Institut de valorisation des données (IVADO) a insisté : « Le monde des données n’est pas le monde réel. Les données issues de la recherche constituent une façon de numériser le monde ». Il a expliqué la structure classique d’une banque de données avec ses trois phases : acquisition, traitement et interprétation. Il a fait une mise en garde quant aux responsabilités inhérentes à leur utilisation. « Vous avez besoin de professionnels pour traiter les données ; les professionnels ont besoin de vous pour les comprendre. Avec de grandes données viennent de grands pouvoirs, de grands problèmes et de grandes responsabilités. »

Quatre révolutions industrielles

mécanisation, énergie hydraulique
Source:Christopher Roser, All About Lean.com

Données d’hygiène du travail

Jérôme Lavoué, professeur agrégé au Département de santé environnementale et santé au travail de l’Université de Montréal et chercheur régulier au Centre de recherche du CHUM, a étudié diverses banques de données majeures de mesures d’exposition professionnelle constituées au Québec, en France, en Allemagne et aux États-Unis. Il affirme que le Québec compte un important bassin de données pouvant fournir de l’information à ce sujet. Il a présenté différents exemples de l’utilité des banques de données sur la connaissance de l’exposition industrielle : outils de prédiction des expositions, identification des coexpositions, matrices emploiexpositions. Il croit que « chaque mesure d’exposition devrait être archivée et documentée pour utilisation future afin de soutenir la prévention des maladies professionnelles ».

Cobots, risques et opportunités

Damien Burlet-Vienney, ingénieur et chercheur à l’IRSST, a présenté les travaux de l’Institut sur les robots collaboratifs (cobots). Deux millions de robots seraient actuellement en activité dans le monde, dont 7 300 au Québec, répartis dans les entreprises manufacturières. Sur le marché de la robotique, la cobotique est une branche en émergence. Le chercheur indique que, pour l’instant, il s’agit davantage de partage d’espace (cohabitation) que de réelle collaboration. Il a expliqué les modes de fonctionnement collaboratif : arrêt de sécurité contrôlé, contrôle de la vitesse et de la distance de séparation, limitation de la puissance et de la force, et guidage manuel. « Le travail avec les cobots n’est pas sans risque, mais il offre des opportunités. » Il a insisté sur l’importance d’une analyse des risques avant d’implanter la cobotique en entreprise.

Polytechnique Industrie 4.0

Yuvin Chinniah, professeur titulaire de génie industriel à Polytechnique Montréal, a fait part de ses réflexions sur les thèmes de recherche que soulève la révolution 4.0. Il est temps, selon lui, de s’intéresser à l’ergonomie occupationnelle et cognitive, au rôle et à la place de l’humain dans ce contexte. Il a présenté Labo Poly Industries 4.0, une activité visant à former des étudiants en matière de technologies et des concepts qui soustendent l’Industrie 4.0, à accompagner les responsables des entreprises manufacturières et les consultants du Québec pour améliorer leurs pratiques et à développer des projets de recherche qui permettent d’améliorer et de valider la mise en oeuvre de stratégies 4.0. Ce laboratoire compte actuellement 22 professeurs et 7 chercheurs associés.

Les avatars

Denys Denis, ergonome et chercheur, et Christian Larue, ingénieur à l’IRSST, ont présenté leurs travaux sur l’utilisation d’avatars dans les recherches en ergonomie appliquée aux manutentionnaires. Leur objectif est de permettre aux travailleurs d’avoir une meilleure perception de leurs propres mouvements et aux chercheurs de jeter un regard nouveau sur les savoir-faire des manutentionnaires. En offrant différents angles de vue accompagnés d’informations ciblées, l’utilisation d’avatars rend visibles certains principes d’action, dont le positionnement des structures lombaires, l’équilibre et les possibilités de réaction, la vitesse du mouvement et sa dynamique. « L’intégration d’éléments d’intelligence artificielle pourrait faciliter les analyses de mouvements et permettre de mieux comprendre les techniques de manutention et leurs effets. » Trois défis se posent : passer de la réalité « parallèle » à la réalité « augmentée », intégrer des éléments d’intelligence artificielle pour faciliter l’utilisation de cette technologie et développer des métriques pour évaluer les principes d’action.

Textiles intelligents

Justine Decaens, chef de groupe textile intelligent au Groupe CTT, s’intéresse aux textiles qui détectent, réagissent et s’adaptent. Près de 400 brevets liés à ces textiles ont été délivrés en 2016. Elle a présenté différentes applications, dont la thermorégulation pour les personnes qui doivent passer d’un milieu froid à un milieu tempéré ou qui pratiquent des activités physiques en alternance d’intensité et de repos. Elle a également donné l’exemple de sangles et de harnais munis d’indicateurs de fin de vie pour les personnes qui travaillent en hauteur. Selon elle, les défis que pose l’utilisation de textiles intelligents ont trait aux coûts, aux effets sur la santé, aux risques d’interférence ou d’incompatibilité et à l’absence de méthodes d’essais normalisés. »

Pour en savoir plus