Ateliers d’entretien mécanique : Feu vert à l’utilisation des biofontaines de dégraissage

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Dans toutes les biofontaines étudiées, sauf une dans laquelle un filtre régénère la bactérie inoculée au départ, Bacillus subtilis, les chercheurs ont observé que plusieurs autres microorganismes colonisent le milieu de culture avec le temps. Source : Pierre Charbonneau

Les solvants traditionnels, longtemps présents sur les tablettes des ateliers d’entretien mécanique, sont progressivement remplacés par des produits dégraissants dits plus « verts ». Si les premiers étaient efficaces, ils étaient également inflammables, potentiellement toxiques pour les travailleurs et dommageables pour l’environnement. Les fontaines biologiques, aussi appelées biofontaines, utilisent plutôt des bactéries en phases aqueuses pour dégrader les huiles et les graisses. Ces microorganismes seraient inoffensifs, selon leurs fabricants.

Une équipe de chercheurs de l’Université de Montréal et de l’IRSST s’est justement penchée sur cette question. « Cette recherche est en fait la suite de documents déjà publiés par l’Institut. Dans le rapport précédent, Risques associés aux préparations bactériennes et enzymatiques pour le dégraissage et le nettoyage, les auteurs ont fait une revue de la littérature scientifique et technique afin de regrouper les connaissances reliées aux risques associés à l’usage d’une biofontaine. Ils avaient aussi soulevé que l’utilisation d’une soufflette pour sécher les pièces pouvait générer des gouttelettes et se retrouver dans l’air. Mais nous n’avions pas d’informations concernant les risques d’exposition par inhalation des travailleurs », indique Maximilien Debia, chercheur et professeur agrégé au Département de santé environnementale et santé au travail de l’Université de Montréal.

Pour pallier ce manque d’information, l’équipe de recherche a travaillé en collaboration avec quatre entreprises qui utilisent des biofontaines de dégraissage. Cinq de ces appareils ont été échantillonnés sur une année complète. Un comité de suivi formé de représentants des milieux de travail a également été mis sur pied.

Deux objectifs ont été établis : déterminer la nature des bactéries contenues dans le liquide des biofontaines de dégraissage et évaluer l’exposition par inhalation des travailleurs aux bioaérosols lorsqu’ils utilisent ces biofontaines.

Un produit « sans danger »

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L’équipe de recherche a pris des échantillons d’air autour et sur les travailleurs appelés à nettoyer des pièces souillées à l’aide de la biofontaine pour évaluer l’exposition par inhalation pendant l’exécution de cette tâche. Source : Pierre Charbonneau

Les fabricants de dégraissants pour biofontaines affirment que les microorganismes contenus dans leurs préparations appartiennent au groupe de risque 1 , et seraient donc inoffensifs.

« On retrouve dans le liquide de dégraissage la bactérie Bacillus subtilis. Elle produit des enzymes qui vont aider à déloger les différentes souillures, comme les graisses et les huiles, qu’on peut retrouver sur les pièces métalliques. La bactérie est inoculée volontairement dans ce qu’on pourrait appeler un bouillon de culture, avec d’autres produits chimiques », explique Geneviève Marchand, microbiologiste et chercheuse à l’IRSST, qui a participé à l’étude.

« Les microorganismes appartenant au groupe de risque 1 représentent un faible risque de produire des infections chez les individus. L’échelle des groupes de risque va de 1 à 4, 4 étant le risque infectieux le plus élevé pour lequel les traitements ne sont pas disponibles. On parlerait alors du virus de l’Ebola, par exemple. Mais, en santé et sécurité du travail, il faut aller au-delà du simple risque infectieux puisque d’autres effets sur la santé sont possibles, notamment les risques immunologiques et toxiques », poursuit Geneviève Marchand.

En l’occurrence, est-ce que la bactérie inoculée au départ, Bacillus subtilis, est toujours celle que l’on trouve dans le milieu de culture après usage du liquide de dégraissage ? Ou bien est-ce que d’autres bactéries viennent la remplacer ?

60 espèces bactériennes identifiées

« Dans toutes les biofontaines étudiées, sauf une, où un filtre régénère l’inoculum (le produit utilisé à la base), nous avons pu observer que plein d’autres microorganismes finissent par coloniser le milieu de culture avec le temps », mentionne Geneviève Marchand.

Différentes méthodes d’échantillonnage ont été employées pour arriver à ces résultats. Un échantillon de 50 millilitres (ml) de liquide vierge a été prélevé lors de la première visite et 50 ml du dégraissant usé lors de chaque visite par la suite. Un appareil à lecture directe, l’UV-APS, permettait de détecter les bioaérosols en temps réel. Des échantillonnages d’air autour et sur les travailleurs appelés à nettoyer différentes pièces souillées à l’aide de la biofontaine ont aussi été effectués.

« Dans le liquide, nous avons pu observer que la flore bactérienne évolue rapidement. Plusieurs de ces microorganismes appartiennent au risque infectieux de groupe 2, dont la bactérie Pseudomonas aeruginosa. En ce qui concerne l’air ambiant, les concentrations de bioaérosols sont demeurées faibles », note la chercheuse.

En effet, les concentrations moyennes ambiantes mesurées durant cette étude étaient toutes largement inférieures aux différentes recommandations.

Protection cutanée recommandée

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Une fiche de prévention sur l’utilisation sécuritaire des fontaines biologiques de dégraissage avait été produite à la suite du premier rapport. L’étude menée par l’équipe de Maximilien Debia est venue confirmer les recommandations qu’on y trouve.

Pour éviter les risques d’irritation et d’infection cutanée, le port de gants et de lunettes est recommandé. « Selon les mesures obtenues et les observations faites, aucune donnée ne justifie le port d’une protection respiratoire. De plus, dans les cinq milieux étudiés, personne n’utilisait la soufflette de façon continue », souligne le chercheur.

Les résultats de cette recherche ont été bien utiles pour Martine Charette, conseillère en prévention chez Auto Prévention, et membre du comité de suivi de l’étude. « Lorsque les biofontaines sont arrivées sur le marché, nous avions peu de données de la part des fabricants. Certains nous disaient même qu’on pouvait s’y laver les mains sans problème ! », raconte Mme Charette.

La fiche de prévention de l’IRSST s’est avérée un bon outil, selon la conseillère. « Il y avait beaucoup de mythes à briser. Dans les ateliers de mécanique, ce n’est pas tout le monde qui comprend les risques de contamination bactérienne. La bonne nouvelle, c’est que les résultats de l’étude viennent renforcer le port de gants lors de l’usage d’une biofontaine, mais pas nécessairement celle d’un masque lors de l’usage de la soufflette, une étape qui pouvait ajouter une certaine lourdeur à la marche à suivre pour le travailleur. La fiche demeure un outil d’information très utile pour le bon usage des biofontaines », conclut-elle.

Pour en savoir plus

VILLENEUVE, Carol-Anne, Geneviève MARCHAND, Marie GARDETTE, Jacques LAVOIE, Denis BÉGIN, Maximilien DEBIA. Microorganismes dans les fontaines biologiques de dégraissage — Évaluation de l’exposition professionnelle dans les ateliers d’entretien mécanique, R-992, 65 pages.

BÉGIN, Denis, Michel GÉRIN, Jacques LAVOIE.Utilisation sécuritaire des fontaines biologiques de dégraissage — Fiche de prévention, RF-829, 5 pages.

BÉGIN, Denis, Michel GÉRIN, Jacques LAVOIE.Risques associés aux préparations bactériennes et enzymatiques pour le dégraissage et le nettoyage, R-829, 103 pages.