Sécurité et ergonomie à bord des homardiers : Des chercheurs déterminent des critères d’aménagement pour certains postes

homardiers
Les travaux d’une équipe de recherche, financés par l’IRSST, ont permis d’élaborer des critères pour aménager certains postes de travail des homardiers de façon plus sécuritaire et ergonomique. Source: Merinov

Au début de chaque saison de pêche, les homardiers prennent la mer pour installer les lignes de casiers. De l’avis de tous, il s’agit du moment le plus dangereux de l’année pour les pêcheurs. Chaque ligne comporte plusieurs casiers reliés par un cordage et se termine par une bouée marquant son emplacement.

Pour retirer les casiers de l’eau, l’homme d’équipage doit d’abord attraper la bouée et le cordage, puis l’engager dans un haleur (treuil) qui tire le tout vers le bateau. Il doit ensuite monter les lourds casiers à bord, les placer sur une surface de travail, les vider et y remettre de la bouette (les appâts). Cela fait, le pêcheur replonge les casiers dans l’eau, tandis que le bateau avance. Toutes ces activités s’effectuent sur une surface glissante, mouvante et encombrée de cordages, souvent dans des conditions difficiles. Il y a quelques années, cherchant à prévenir entre autres les chutes par-dessus bord, la CNESST a demandé à l’IRSST d’examiner la question pour améliorer la sécurité à bord de ces bateaux. C’est ainsi que s’est enclenché un cycle complet d’analyse de l’activité des pêcheurs, de recherches et de recommandations, pour réduire les risques que pose leur travail. La plus récente de ces études définit des critères de conception pour l’aménagement sécuritaire et ergonomique des deux principaux postes de travail à bord des homardiers.

homardiers
Au moment propice, à l’aide de sa gaffe (instrument formé d’une perche ayant à son extrémité une pointe et un croc servant à accrocher quelque chose) l’aide-pêcheur saisit la bouée, l’apporte à l’intérieur du bateau, prend du mou sur le cordage et l’insère dans les assiettes du haleur. 

Un solide travail d’équipe

Jean-Guy Richard et Sylvie Montreuil de l’Université Laval ont travaillé de très près avec des pêcheurs selon une approche d’ergonomie participative. Cette collaboration a été rendue possible, notamment, grâce à un partenariat étroit avec des chercheurs de Merinov, le centre intégré de recherche appliquée dans les domaines de la pêche, de l’aquaculture, de la transformation et de la valorisation des produits aquatiques, qui possède une expertise en conception et en aménagement de bateaux.

Pour réaliser la recherche initiale, dont les résultats ont été publiés en 2014, les chercheurs sont montés à bord des homardiers afin de mieux comprendre les activités des pêcheurs et les risques auxquels ils s’exposent. Deux pistes s’offraient alors pour favoriser la prévention : la sensibilisation des capitaines et des membres d’équipage, pour qu’ils adoptent des méthodes plus sécuritaires, et un meilleur aménagement de certains postes de travail. Sylvie Montreuil poursuit : « À partir des résultats de la première étude, l’IRSST a produit une vidéo de sensibilisation sur les pratiques de sécurité optimales sur les homardiers en s’appuyant sur l’expérience des pêcheurs et d’experts membres du comité de suivi ainsi que sur nos observations en mer. Puis nous avons réalisé un inventaire des équipements, parce qu’il fallait avoir une très bonne connaissance des caractéristiques des homardiers des Îles-de-la-Madeleine et de la Gaspésie qui participeraient aux essais avant de pouvoir dégager et tester des solutions concrètes. »

Michel Tremblay, de Merinov, a collaboré en première ligne à chacune de ces recherches, autant à terre qu’en mer, avec son supérieur immédiat, Francis Coulombe. « Il y a plein d’autres choses qui se corrigent en changeant les habitudes de travail, mais du côté de l’aménagement physique, nous avons isolé certains facteurs et décidé, pour la dernière étude, de nous concentrer sur le haleur, la table de travail et le câble qui traîne, qui constitue en fait le plus grand risque pour les chutes en mer. »

Risques et solutions

Dans le cas de la tâche qui consiste à attraper la bouée avec une gaffe, les chercheurs proposent d’augmenter la hauteur du carreau (la portion plate du haut de la coque ou du bord, ou plat-bord) en y installant un support à casier plus élevé pour ainsi améliorer l’appui et la stabilité du pêcheur lorsqu’il exécute cette tâche. Cela contribue à renforcer la sécurité au moment d’attraper la bouée ou lors d’interventions particulières, en cas d’incidents notamment. De plus, un support à casier muni d’une goulotte permet d’éliminer tout cordage sur le pont, ce qui réduit considérablement les risques d’entraînement lors de la remise à l’eau des casiers. Afin de réduire l’effort nécessaire pour les rapporter et les déposer sur le carreau, la table ou le support du bateau, l’étude propose deux types de haleurs. « Aux Îles-de-la-Madeleine, explique Jean-Guy Richard, nous avons développé un concept d’aménagement assez novateur et qui nous apparaît très prometteur. En Gaspésie, nous sommes partis d’un système qui existait, un haleur incliné, en hauteur, qui a été amélioré.

« La réduction des efforts, c’est là où nous avons eu le plus de gain, poursuit-il. Soulever 275 casiers de 40 kilos chaque jour demande beaucoup d’efforts, alors les pêcheurs l’ont vraiment apprécié. Mais notre objectif premier était plutôt d’éliminer les cordages qui traînaient dans le fond du bateau à cause des risques élevés de se prendre les pieds dedans, de tomber ou d’être entraîné par-dessus bord. Le support à casier muni de goulottes qui guident et soutiennent le cordage, en plus d’un panneau qui l’empêche de s’accumuler au pied du haleur, c’est, pour nous, notre plus grand succès. »

pecheur
 

Un aménagement centré sur le pêcheur

« Nous avons beaucoup travaillé le concept, ajoute Michel Tremblay, de la table à dessin et des plans d’ingénierie jusqu’aux essais sur le terrain, toujours avec les pêcheurs. » L’objectif de définir des paramètres de conception a posé un défi, « puisque les bateaux sont vraiment très différents d’une région à l’autre, poursuit Jean-Guy Richard. Nous avons donc dégagé des concepts de base qui doivent être adaptés sur mesure ». Yves Anglehart, pêcheur de homard de Gascons, en Gaspésie, abonde dans ce sens. « Il faut écouter le pêcheur. C’est lui qui travaille avec le matériel et qui est sur l’eau. Chaque bateau est différent ; chaque pêcheur est différent, avec ses façons de travailler. Donc, des directives générales, globales, qui seront adaptées à chaque bateau ou équipage sont nécessaires. »

Yves Anglehart a participé aux deux études et à la vidéo de sensibilisation produite précédemment. « Puis, s’il y a une autre recherche, je serai là aussi, dit-il. J’ai vécu moi-même quelques incidents, j’ai versé dans les caps, puis j’ai vu deux noyades. Ça marque. Avec le projet, on a vu beaucoup de choses dont on ne s’apercevait même pas. Pour moi, ça a été très positif, parce que j’ai amélioré d’environ 75 % ma manière de travailler sur mon bateau. Il y a déjà plusieurs personnes sur les autres bateaux qui ont copié sur nous. Ils ont vu les améliorations. Je n’ai plus aucun câble dans les pieds. J’ai amélioré mon bateau pour mes hommes d’équipage. Le système fonctionne très, très bien ; ça va même mieux qu’avant pour la pêche ! »

casiers
Le support à casiers conçu comporte une goulotte, évasée à son entrée, dans laquelle se dépose le cordage. Celui-ci se trouve alors confiné à l’extérieur du poste de travail, et passe en hauteur, devant le préposé. Un panneau empêche la corde de s’accumuler au pied du haleur. 

Un milieu à convaincre

Selon les chercheurs, le transfert des connaissances acquises durant l’étude pourra s’appuyer sur la construction sociale réalisée tout au long de la recherche grâce à la démarche participative. Selon eux, il est essentiel de continuer d’utiliser une approche axée sur la collaboration, l’information et le soutien. C’est ce que pense aussi Yves Anglehart. « Ça va être difficile de changer la mentalité des pêcheurs, admet-il. Mais je trouve que c’est important de les sensibiliser, pas seulement les jeunes qui suivent des cours, mais aussi les personnes qui vieillissent, comme nous. » En outre, les conclusions de l’étude, tout comme la démarche utilisée, pourraient aisément s’adapter à d’autrestypes de pêches. Par ailleurs, conclut Michel Tremblay de Merinov, « nous travaillons en ce moment avec un chantier naval à la conception d’un nouveau petit homardier et nous allons appliquer ce que nous avons appris avec nos amis les pêcheurs. » Notons que les critères de conception sont présentés dans le rapport de recherche.

Source des photos : Steve Tozer et Merinov

Pour en savoir plus

COULOMBE, Francis, Sylvie MONTREUIL, Jean-Guy RICHARD, Michel TREMBLAY. Critères d’aménagement sécuritaire et ergonomique des postes de haleur et de support à casiers des homardiers du Québec, R-1003, 137 pages.