Travailleurs immigrés et SST - Des stratégies pour faciliter la prise en charge de la prévention

Ils viennent des quatre coins du globe. Ils ne connaissent souvent pas ou peu la langue et la culture de leur nouveau milieu, et encore moins ses  coutumes, règles et droits en matière de santé et de sécurité du travail (SST). Plusieurs d’entre eux occupent un emploi au bas de l’échelle, le plus souvent dans des établissements qui, pour différentes raisons, ne mettent pas la prévention au premier plan.

Pour leur part, des professionnels de la santé au travail du CSSS de la Montagne exercent leur action dans de petites entreprises (PE) montréalaises qui embauchent de ces immigrants. Cherchant à bonifier l’effet de leurs  interventions, ils ont fait appel à des chercheurs pour les éclairer.C’est ainsi que l’équipe de Sylvie Gravel, docteure en santé publique et professeure au Département d’organisation et ressources humaines de l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal, a recruté 28 PE comptant de 10 à 50 travailleurs. Les deux tiers de celles-ci emploient principalement des immigrants, le tiers restant, surtout des citoyens canadiens. L’objectif était de décrire le contexte de l’implantation de programmes de SST dans ces établissements, de documenter l’influence des parcours migratoires sur la dynamique de la prise en charge de la prévention et d’observer comment le caractère homogène ou hétérogène de la main-d’oeuvre aux niveaux hiérarchiques influence cette responsabilisation. Les chercheurs ont ainsi pu observer le choc des cultures et des valeurs relatives à la SST dans le milieu interculturel montréalais.

Des constats parfois étonnants

La recherche corrobore le fait que la composition ethnique de la main-d’oeuvre constitue un facteur marquant de la dynamique de la prise en charge de la SST et de la participation des travailleurs à cet égard. Cela signifie que l’appartenance des dirigeants, superviseurs et travailleurs à une culture étrangère homogène, à la culture canadienne ou à des souches culturelles mixtes influence leur attitude face à la prévention. Le profil que l’étude dépeint illustre l’existence de réseaux sociaux d’insertion des immigrants, ce qui soulève l’enjeu de la gestion de la SST dans des milieux multiethniques et multilingues.

Les chercheurs constatent que les dirigeants et les superviseurs issus de l’immigration ont une conception paternaliste de la SST, tandis que les travailleurs considèrent plus important d’être fidèles à l’employeur qui leur permet de participer à la vie active.

Les chercheurs constatent que si les dirigeants et superviseurs issus de l’immigration ont une conception plus paternaliste que paritaire de la SST, les travailleurs, eux, considèrent plus important d’être fidèles à l’employeur qui leur permet de participer à la vie active que de formuler des critiques envers leurs conditions de travail. Loin d’être un phénomène marginal, cette solidarité teinte les rapports entre patrons et employés, peu importe où ils se situent dans la hiérarchie. De l’avis des auteurs, il s’agit d’un paramètre que les professionnels de la SST devraient circonscrire et intégrer à leur approche pour en faire un levier de leur pratique, et non un obstacle. « On voit très clairement des réseaux d’insertion du marché du travail proches de leur communauté, où ce sont souvent des beaux-frères, des belles-soeurs, des amis, des voisins, euxmêmes patrons, qui embauchent les immigrants ou font en sorte que leur propre employeur puisse les embaucher, note Sylvie Gravel. Il y a donc un lien de loyauté que les travailleurs ne veulent pas compromettre. Par conséquent, il ne faut absolument pas s’inscrire dans un mode de contestation ou de revendication, mais plutôt de collaboration. »

Un opportunisme de bon aloi

L’enquête s’est déroulée au plus fort de la crise économique de 2008-2009, alors que plusieurs des PE participantes étaient menacées de fermeture et que de nombreux travailleurs risquaient d’être licenciés. Mais plutôt que de plier l’échine, elles ont fait preuve de résilience organisationnelle en profitant des programmes gouvernementaux qui favorisent le lien d’emploi. « Ce qui a été ingénieux, dit la chercheuse, c’est que plusieurs d’entre elles les ont utilisés pour faire différentes activités visant à maintenir en emploi des travailleurs qu’elles auraient congédiés autrement, entre autres de la formation en SST. » Ainsi, elles ont notamment fait de la francisation et mis à jour leurs pratiques de SST ou encore, adapté des formations aux besoins de leurs travailleurs immigrants et allophones.

La composition ethnique de la main-d’oeuvre constitue un facteur marquant de la dynamique de la prise en charge de la SST et de la participation des travailleurs à cet égard.

Les recommandations qui résultent de l’étude découlent d’ailleurs de ces meilleures pratiques, car l’équipe de recherche croit qu’il y a lieu de développer un tel « opportunisme », susceptible de donner aux PE des moyens de gérer la SST auxquelles elles n’auraient pas accès autrement. Sylvie Gravel estime que si la Loi sur la santé et la sécurité du travail (LSST) n’exclut  personne, il est néanmoins nécessaire de consentir des efforts particuliers pour lutter contre les inégalités qu’éprouvent notamment les travailleurs immigrants. Fondée dans la foulée de la recherche pour élaborer les actions retenues, une table de concertation se penche actuellement sur cette question. « Il est possible de mobiliser des acteurs qui n’ont jamais travaillé ensemble, dont ceux de l’immigration, de l’employabilité et de la santé et sécurité du travail, et sans doute de créer une certaine osmose pour faire en sorte que ce groupe en situation de vulnérabilité puisse bénéficier des mêmes droits que tous les autres travailleurs », affirme la chercheuse.

Un vide à combler

De la même façon que le réseau de la santé s’est beaucoup investi pour que la population immigrante puisse accéder aux soins tout autant que les autres citoyens – et qu’il est imputable de donner des services avec le consentement éclairé des patients –, l’équipe de recherche considère que le milieu de la SST devrait également être imputable des pratiques de prévention et de suivi des démarches de réadaptation. « Même si la LSST assure la protection de la santé, de la sécurité et de l’intégrité physique des travailleurs, il reste un vide en termes d’imputabilité », juge Sylvie Gravel. Pour combler cette lacune, il faudrait circonscrire les catégories de travailleurs moins bien servis ou qui  utilisent davantage certains services que d’autres. Recueillir des données à ce propos permettrait de déterminer des actions appropriées, puis d’en mesurer les effets. En plus de la table de concertation créée au Québec pour établir un plan d’action visant à concrétiser les recommandations du rapport de recherche, un groupe de chercheurs de divers pays en reprennent les résultats pour vérifier l’influence de la composition homogène ou hétérogène du personnel des PE de régions du monde ayant recours à l’immigration pour combler leurs besoins de main-d’oeuvre. Les auteurs espèrent que ces travaux en cours à l’échelle nationale et internationale apporteront une contribution originale au développement d’une approche interculturelle de la gestion de la SST.

Des recommandations mobilisatrices

Estimant que la société a le devoir moral de traiter équitablement tous les travailleurs, peu importe leur origine ethnique, et d’implanter des leviers leur permettant d’exercer leurs droits sans distinction, l’équipe de recherche et les  membres de la table de concertation ont formulé les recommandations suivantes :

  1. Sensibiliser les professionnels de la SST à la réalité des immigrants, à leurs besoins et à leur capacité à exercer leurs droits en tant que travailleurs.
  2. Informer les professionnels des organismes d’insertion au marché du travail sur les droits et les obligations des immigrants en matière de SST et leur fournir des outils pertinents à leur transmettre à ce sujet.
  3. Produire des outils d’information et de sensibilisation sur la gestion de la SST à l’intention  des dirigeants qui emploient des travailleurs immigrés et de ceux qui sont issus de l’immigration, et leur procurer ces outils dès le démarrage de leur entreprise.
  4. Dresser un état des connaissances sur les inégalités sociales en matière de SST selon le statut migratoire (immigrants reçus, en attente de statut, réfugiés, aides-domestiques, travailleurs temporaires) et la situation d’emploi des travailleurs immigrants.

Ces recommandations ne s’adressent pas qu’aux seuls acteurs de la SST. Le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale et celui de l’Immigration, la CSST et les centres locaux d’emploi sont également interpellés. 

De bonnes pratiques inspirantes

Les petites entreprises qui ont participé à l’étude ont elles-mêmes conçu et appliqué ces pratiques. Les estimant généralisables, les chercheurs croient que ces initiatives pourraient inspirer d’autres organisations qui embauchent une main-d’oeuvre d’origine étrangère. Voici un aperçu des meilleures pratiques qu’ils ont retenues.

Formation adaptée et traduction simultanée font partie des initiatives que les chercheurs estiment généralisables et inspirantes pour les organisations qui embauchent une main-d’oeuvre d’origine étrangère.

Secteur d’activitéProfilBonnes pratiques
Fabrication de produits en métal Non syndiquée
44 employés, dont
34 % d’immigrants
Organise une formation sur le régime d’indemnisation et sur l’effet des absences prolongées sur les taux de cotisation pour mieux faire connaître l’assignation temporaire à son personnel
Fabrication de produits en métal Non syndiquée
50 employés, dont
39 % d’immigrants
Utilise diverses subventions pour maintenir son lien d’emploi avec ses travailleurs et pour mettre à jour leurs compétences et leur formation en SST
Caoutchouc et matières plastiques Non syndiquée
40 employés, dont
76 % d’immigrants
Adapte ses formations aux besoins de ses travailleurs et instaure la traduction simultanée dans ses activités d’information, d’enseignement et d’implantation de nouveaux outils et procédés
Aliments et boissons Non syndiquée
20 à 89 employés
selon la saison,
dont 80 % d’immigrants
Devant l’échec des formations en SST, désigne son plus ancien travailleur hispanophone pour les traduire et implante une formule de compagnonnage
Transport et entreposage Syndiquée
50 employés, dont
59 % d’immigrants
Instaure une formation en ligne sur la SST que ses  superviseurs, dirigeants et membres du comité de SST doivent suivre
Fabrication de produits en métal Syndiquée
14 employés, dont
75 % d’immigrants
Collabore de façon suivie, pendant deux ans, avec un conseiller de l’ASP pour créer un comité de SST et le consolider
Bois Non syndiquée
50 employés,
dont 75 % d’immigrants
Implante un programme de francisation intégrant les pratiques de SST relatives aux procédés et aux techniques de travail pour tout son personnel, dirigeants, superviseurs et travailleurs

 

Pour en savoir plus

GRAVEL, Sylvie, Gabrielle LEGENDRE, Jacques RHÉAUME, Gilles SÉGUIN, Charles GAGNÉ. Mesures de santé et de sécurité du travail dans les petites entreprises montréalaises embauchant une main-d’oeuvre immigrante – Les stratégies favorables à la prise en charge, Rapport R-793, 161 pages.