Regard sur 25 ans de prévention

Diplômé en géologie des travaux publics de l’École Polytechnique de Montréal, l’ingénieur André Turcot entreprend sa carrière chez Hydro-Québec. Il participe ensuite aux travaux de la baie James pour le compte de Lavalin, puis entre à la CSST en 1984, où il dirige l’équipe Construction depuis 2006. Il témoigne des changements qui ont marqué l’approche en santé et en sécurité du travail (SST) pendant ces années.

 

André Turcot
André Turcot

[Prévention au travail] : Comment les interventions de la CSST sur le terrain ont-elles évolué depuis 25 ans ?

[André Turcot] : À cette époque, les plans d’action n’existaient pas. Il y avait bien des lignes directrices globales, mais pas de cibles provinciales. On visait des clientèles à risque, mais sans parler de certains dangers courants. Dans le secteur de la construction, celui que je connais le mieux, des régions ciblaient les tranchées, d’autres, les chutes de hauteur. Le Manuel d’opération disait à l’inspecteur comment rendre le service aux clients, mais le choix des aspects incontournables sur lesquels focaliser lors d’une intervention était laissé aux directions régionales. Il y avait donc moins de cohérence et d’uniformité quant aux signaux à envoyer à la clientèle.

[PT] : En quoi la formation des nouveaux inspecteurs diffère-t-elle de celle que vous avez reçue lorsque vous êtes entré en fonction ?

[AT] : La formation et l’encadrement d’un nouvel inspecteur sont de loin supérieurs. Lorsque je suis arrivé à la CSST, on nous donnait la pile des lois et des règlements à lire. On recevait quelques cours de nature plus technique, mais la plupart portaient sur la réglementation, dont on nous faisait la lecture. Aujourd’hui, la période initiale d’un inspecteur est très bien encadrée, avec beaucoup de formation et un plan de développement. Le nouveau venu est parrainé par un inspecteur chevronné, qu’il accompagne dans ses interventions. Après les six premiers mois, sa formation continue, avec des volets techniques, sur la ventilation et l’entreposage des produits chimiques par exemple, mais aussi d’autres sur des interventions moins courantes, comme le traitement des refus de travail et l’enquête d’accident.

[PT] : Les rapports d’enquête d’accident n’ont-ils pas aussi beaucoup changé ?

[AT] : Avant 2000, les rapports d’enquête étaient dirigés vers le milieu de travail concerné et les inspecteurs mettaient beaucoup d’énergie à leur donner un peu d’ampleur. De plus, il ne fallait pas parler aux journalistes. Aujourd’hui, on publie les rapports dépersonnalisés, avec au minimum un communiqué de presse, et on les affiche sur Internet. Cela permet à nos partenaires que sont les associations sectorielles paritaires (ASP) et les associations tant patronales que syndicales de s’en servir à des fins de prévention. C’est une belle avancée. Cet outil de sensibilisation formidable permet aussi à la CSST d’assurer son leadership. Au lieu de passer sous le radar, on présente les dangers et les causes d’accident dont il faut se méfier. Ce message fait ainsi du chemin.

[PT] : Les efforts de sensibilisation ont-ils changé l’approche face à la SST ?

[AT] : En général, oui. Même s’il reste encore beaucoup de travail à faire, on a avancé. La diffusion du plan d’action Construction a fait connaître les dangers associés aux effondrements et aux lignes électriques, les dangers de chute, ceux de la silice et de l’amiante, etc. En 1997, ce plan comportait une cible et d’autres s’y sont ajoutées avec le temps, mais il y a une stabilité, alors qu’avant, les cibles changeaient selon les régions et les événements. Cette continuité dans le temps passe le message qu’il est nécessaire de trouver des solutions permanentes.

[PT] : Les plans d’action de la CSST, Construction, Machines et Jeunes, ont donc permis d’améliorer les choses ?

[AT] : Ils permettent de diffuser largement un message commun, c’est-à-dire qu’on n’est pas là pour prendre les milieux de travail en défaut, mais que les inspecteurs ont le mandat de vérifier qu’il y a une gestion de la santé et de la sécurité efficace relativement aux dangers dans leur secteur et que quelques-uns de ces dangers sont incontournables, mais intolérables. Ce message fort donne un point focal à tous. Les ASP produisent des guides et leurs conseillers peuvent mieux aider leurs clientèles à trouver des solutions spécifiques aux techniques qu’ils utilisent pour produire un bien ou un service. Cela donne donc une ligne de conduite à l’ensemble des milieux de travail, des partenaires et des inspecteurs et permet à la CSST d’assumer son leadership.

[PT] : Les partenariats de la CSST se sont-ils intensifiés pendant ce quart de siècle ?

[AT] : Je ne suis pas sur la première ligne du partenariat, mais je constate que la diffusion des rapports d’enquête permet aux partenaires de mieux soutenir leurs clientèles. Ce n’est pas un travail d’équipe main dans la main, mais c’est une course à relais. Et le relais se passe maintenant, tandis qu’avant, il fallait que celui qui l’attendait le cherche, parce qu’on ne le lui donnait pas facilement.

[PT] : Après 29 ans à la CSST, comment envisagez-vous l’avenir de la prévention ?

[AT] : Personnellement, je suis optimiste. Sans dire que tout va bien dans tous les milieux de travail, la CSST passe un message fort et soutient ses clientèles. Ses partenaires mettent de l’avant des solutions et, pour moi, c’est bon signe. Cela ne veut pas dire qu’on pourra se mettre à la retraite demain matin. Il y aura toujours de nouveaux employeurs et de nouveaux travailleurs, et il y aura toujours des dangers. La conscience des risques de part et d’autre, la collaboration de travailleurs et d’employeurs à la recherche de solutions efficaces pour les éviter, l’application de moyens spécifiques au milieu… j’ai vu une amélioration à ces points de vue. Mais en enlevant les premiers arbres de la forêt, on voit ceux qui sont derrière. Alors que le travail de l’inspecteur était autrefois axé sur des dangers de premier degré, on sait aujourd’hui qu’il en existe d’autres qui rendent malade différemment. Pensons à la décision de la Commission des lésions professionnelles, en 2000, sur le harcèlement et la violence en milieu de travail. Avant, bien que ces questions étaient dans notre mandat, elles n’étaient pas une priorité. On dit maintenant que chaque milieu de travail doit avoir des politiques et des procédures pour les contrer et s’assurer de les appliquer. Il faut que ce soit structuré. Ce danger n’est pas palpable, mais insidieux, et c’est pourquoi c’est plus procédural. Il y a aussi les nouveaux développements, comme les nanotechnologies, qui ne sont pas encore très implantées dans les milieux de travail. L’IRSST fait des recherches là-dessus et ici, à la Direction adjointe de l’hygiène du travail, des gens en font leur quotidien, alors qu’il y a cinq ans, ce n’était même pas dans notre langage. C’est devenu une préoccupation et lorsque ces technologies se répandront, nous serons prêts à diffuser des messages de prévention. À mon avis, tout a évolué en 25 ans. Mais un historien nous rappellerait peut-être que le passé étant garant de l’avenir, il ne faut pas perdre la cible des yeux trop longtemps, au risque de reculer.

Plan d'action Construction 2013

 
Photo : CSST
La diffusion du plan d’action Construction a fait connaître les dangers associés aux effondrements et aux lignes électriques, les dangers de chute, ceux de la silice et de l’amiante, etc.