Les cégeps, les collèges et les centres de formation professionnelle sécurisent leurs machines

Les 268 cégeps, collèges et centres de formation professionnelle privés et publics du Québec ont vécu une opération d'envergure de sécurisation des machines entre 2011 et 2014. C'est un des résultats de l'entente signée en 2005 entre le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) et la CSST, qui vise à intégrer la santé et la sécurité du travail dans la formation des futurs travailleurs.

 Ce projet est en fait international : le Québec et plusieurs pays s'y sont engagés en signant le Protocole de Québec pour l'intégration de compétences en santé et sécurité du travail (SST) dans l'enseignement et la formation professionnels et techniques, lors d'un colloque international en SST se déroulant au Québec en 2003. Depuis, les milieux de formation professionnelle et technique du Québec prennent de plus en plus en charge la SST dans leurs institutions et doivent faire preuve de créativité pour trouver des solutions adaptées à leurs formations. Le magazine Prévention au travail a rencontré des acteurs travaillant au projet, dont le personnel de deux établissements d'enseignement qui vivent cette transition.

Le Collège Ahuntsic, situé à Montréal, offre de nombreux programmes de formation technique : technologie du génie civil, techniques de laboratoire, en mécanique du bâtiment, en génie industriel, etc. Le Centre d'électrotechnologie Pearson, quant à lui, est situé à Lachine et spécialisé dans la formation professionnelle en télécommunications, en électricité et en informatique. Les salles de classe de ces programmes sont remplies de grosses machines à l'usage complexe et dangereux lorsque les mesures de sécurité nécessaires ne sont pas prises. Les deux institutions d'enseignement ont donc eu bien du pain sur la planche lorsque la CSST et le MELS ont lancé la phase de sécurisation des machines dans les institutions d'enseignement. Les élèves ont vu leurs locaux se transformer et les professeurs ont dû adapter leur enseignement à ces normes en SST.

Sur la porte de la salle de cours du programme de techniques de l'impression, au Collège Ahuntsic, des affiches indiquent l'équipement de protection individuelle à utiliser et les consignes à respecter quand on entre dans le local. Une fois à l'intérieur, en s'approchant des grosses presses, on remarque la présence de gros boutons « marche » et « arrêt », qui ont été ajoutés sur certaines machines. « Il y avait un danger que les vêtements se coincent dans les boutons originaux, qui étaient de petits interrupteurs », précise Benoît Pothier, coordonnateur du Département d'impression du Collège Ahuntsic. « Nous avons aussi remplacé les anciens capteurs par ceux-ci », indique Pierre-Martin Morais, régisseur au Service de la maintenance du Collège Ahuntsic, en pointant un petit cube noir, qui fait en sorte qu'une fois la grille ouverte, la machine cesse de fonctionner. « Les anciens capteurs étaient trop faciles à enlever », justifie Benoît Pothier. Des gardes de matériaux de plastique transparent ou de métal ont également été ajoutés pour limiter l'accès à certaines zones dangereuses des presses.

Les enseignants ont dû s'adapter aux différents ajouts faits sur les machines. « Ça changeait les pratiques d'enseignement, car on venait bloquer des endroits visuellement, expose Michel Poncelet, directeur du Service des ressources matérielles du Collège Ahuntsic. Par exemple, sur cette machine d'impression, un grillage avait été installé. Ça empêchait les élèves de voir le mécanisme en action, puisque lorsqu'ils ouvraient le grillage, le mécanisme arrêtait de fonctionner. Avec les enseignants, nous avons donc trouvé une solution : mettre une vitre de matériaux de plastique transparent plutôt qu'un grillage. » Il ajoute que dans tous les départements, les techniciens, les enseignants et lui-même ont cherché des solutions qui sécurisent l'équipement sans nuire à l'enseignement.

Bruit, électricité et champ magnétique

« Ici, on trouve des machines assez dangereuses qui n'étaient pas sécurisées à l'époque », se remémore M. Poncelet en entrant dans le laboratoire de béton agrégat. Depuis, les machines ont été sécurisées et couvertes de boîtes bleues pour l'acoustique. Le directeur du Service des ressources matérielles s'approche d'une petite pièce située au fond de l'atelier, à l'écart, dans laquelle on trouve une machine appelée « Los Angeles ». Les cylindres de cet appareil tournent à une vitesse importante pour fragmenter un granulat. « Quand elle tourne, c'est très dangereux de se faire entraîner, prévient le directeur du Service des ressources matérielles. On a donc entouré la machine de quatre murets, et ajouté un système de sécurité qui fait en sorte que le technicien du laboratoire ne peut démarrer l'appareil qu'au moment où l'étudiant a fermé la porte. »

Au centre de formation Pearson, des pictogrammes ont fait leur apparition dans les ateliers, notamment à côté d'un sectionneur électrique de 208 de triphasé — appareil permettant d'isoler un circuit électrique. Ces pictogrammes indiquent la présence de 208 volts d'électricité dans le panneau concerné et la possibilité qu'un arc électrique se forme. « On a aussi fait ajouter un disjoncteur de panique, c'est-à-dire un arrêt d'urgence mis sur les appareils électriques au cas où il y aurait un problème », informe Fritz Lubin, enseignant et conseiller technique au Centre Pearson, qui a coordonné l'opération de sécurisation des machines. Dans une classe de plomberie et chauffage, un détecteur de monoxyde de carbone a été installé pour éviter que ce gaz se trouve en trop grande quantité dans l'air et provoque des intoxications. Plus loin, dans le département du programme de télécommunications, des cages de Faraday ont été installées autour des appareils desquels émanent des rayons pour respecter les taux de radioactivité permis. « Ces cages confinent le champ magnétique tout en laissant passer l'air, ce qui empêche une surchauffe des appareils », explique M. Lubin.

Et pour que les étudiants s'impliquent dans cette opération d'intégration de la SST, Fritz Lubin a mis sur pied un projet de capsules vidéo dans lesquelles les jeunes devaient expliquer comment effectuer une tâche donnée de façon sécuritaire. « Avant de commencer à travailler, nous nous assurons que le panneau a été mis hors tension », indique par exemple Tom, étudiant au Centre d'électrotechnologie Pearson, dans une vidéo expliquant des notions d'éclairage. Certaines de ces capsules, mises sur YouTube, ont été visionnées plus de 30 000 fois. Cette sensibilisation des étudiants a porté fruit, constate Fritz Lubin. « Certains m'ont raconté être arrivés dans un milieu de travail et avoir eu à travailler avec des machines qui n'étaient pas sécuritaires. Grâce à leur formation en SST, ils ont pu expliquer à leur superviseur pourquoi l'équipement en question n'était pas sécuritaire et ce qu'il faudrait plutôt utiliser. »

Le comité national, au coeur de l'intégration de la SST

Un comité bien spécial coordonne l’intégration de la SST dans les milieux de l’enseignement. Il s’agit du Comité national pour la formation à la prévention des risques professionnels, formé de représentants de la CSST, du MELS, du MESRS, de l’Association québécoise des cadres scolaires, de l’Association des collèges privés du Québec, de l’Association des commissions scolaires anglophones du Québec, de l’Association des directeurs généraux et directeurs généraux adjoints des commissions scolaires, de la Fédération des cégeps et de la Fédération des commissions scolaires du Québec. La réalisation du plan d’action du Comité national comporte des défis importants qui requièrent l’engagement de tous les partenaires du milieu de l’enseignement. C’est donc en équipe que le projet évolue d’une étape à une autre. Pour en savoir plus sur le Comité national et ses travaux : www.csst.qc.ca/jeunes/Pages/acces_jeunes.aspx .

Des changements essentiels

Au Collège Ahuntsic et au Centre Pearson, des investissements ont été nécessaires. Le jeu en vaut la chandelle, estime Bernard Boulé, qui représente l'Association québécoise des cadres scolaires au sein du Comité national pour la formation à la prévention des risques professionnels, qui coordonne l'intégration de la SST dans les établissements d'enseignement. « Le volet SST fait partie des compétences que les élèves doivent développer, dit-il d'un ton convaincu. On a la responsabilité comme institution d'enseignement d'être exemplaire, de se comparer aux meilleurs en matière de prévention et d'offrir des milieux sains et sécuritaires. »

Pour acheter le matériel nécessaire, les institutions d'enseignement ont bénéficié de plusieurs programmes financiers du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport consacrés à la mise à jour de l'équipement, tels que le MOAB, un mode d'allocations pour le parc mobilier des cégeps fourni par le MELS, et le MAO, une allocation pour les investissements dans le mobilier, l'appareillage et l'outillage pour les centres de formation professionnelle. Plusieurs institutions ont sollicité l'apport de leurs ressources internes, ce qui leur a permis d'économiser des fonds tout en mettant à profit l'expertise qu'elles possèdent.

Grands prix SST 2015: Récompenser les réalisations du milieu de l'éducation

Un tout nouveau prix sera remis lors du dixième Gala des Grands Prix SST, qui se déroule au printemps prochain : celui de la catégorie Éducation à la prévention. Cette récompense vise à reconnaître les efforts conjoints des enseignants, des gestionnaires, des élèves et des étudiants qui se démarquent par leurs engagements pour rendre leur milieu plus sécuritaire, en assurant la transmission et l’acquisition des savoirs de prévention liés à la SST. Les établissements d’enseignement publics et privés (primaire, secondaire, formation professionnelle et technique, collégial et universitaire), les commissions scolaires et les regroupements du milieu de l’éducation (comme les communautés de praticiens, les comités de travail et les regroupements d’enseignants) sont invités à soumettre leur candidature avant la fin de janvier 2015 au www.grandsprixsst.com .

Outiller les maîtres et les futurs maîtres

« Nous sommes en pleine évolution dans ce projet d'intégration de la SST dans les milieux de formation, rapporte Jean-Marc Bissonnette, directeur de l'adéquation formation-emploi au ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de la Science (MESRS). L'urgence initiale était de rendre conforme l'équipement utilisé dans les établissements d'enseignement. Ça, c'est presque terminé. Nous abordons actuellement les autres étapes, qui visent à assurer le transfert de connaissances et de savoir-faire en SST. » Marie Langis, directrice du partenariat à la CSST, renchérit en ce sens. « La sécurisation des machines est une étape majeure en matière d'intégration de la SST, mais il reste encore beaucoup de travail à accomplir pour assurer la prise en charge complète de la SST dans les établissements d'enseignement. » D'ailleurs, l'une des prochaines étapes consiste en l'adaptation de la formation des futurs enseignants qui font leur baccalauréat. « Il existe un cadre général dans lequel la SST doit leur être enseignée, mais le cursus de formation n'est pas uniforme dans toutes les universités, constate M. Bissonnette. Nous voulons nous assurer que l'ensemble des futurs enseignants reçoit une formation équivalente, assurant la transmission des notions en SST dans le parcours scolaire. » Pour ce faire, le MELS, le MESRS et la CSST travaillent en collaboration afin que soient pris en compte, dans la formation des maîtres, les risques liés à la SST inhérents à la pratique des métiers dans les centres de formation professionnelle.

Un autre volet de l'intégration de la SST à long terme dans les établissements d'enseignement est la formation des enseignants qui sont déjà sur le marché du travail. « Ils ont l'expérience terrain, mais ont parfois besoin d'aller chercher des compétences complémentaires en SST qui ne leur ont pas été transmises durant leur formation », précise Jean-Marc Bissonnette. Des enseignants, pour combler ce manque, ont proposé un projet de portail pour l'intégration et le partage de bonnes pratiques en SST dans les milieux de formation, appelé le Cyberespace d'innovation et d'intégration en santé et sécurité. L'élaboration et la mise en place du portail ont été soutenues par le MELS et le MESRS et coordonnées par l'Institut de technologie de Montréal. « Ce portail a été créé pour soutenir l'ensemble du réseau de l'éducation dans la prise en charge de la SST, indique M. Bissonnette. Il est en ligne et continue d'être alimenté en information par les enseignants et d'autres professionnels concernés par le dossier. » Les enseignants d'un même domaine peuvent ainsi partager leurs expertises et leurs expériences en SST.

En plus de ce portail, la CSST, le MELS et le MESRS — en collaboration avec les établissements d'enseignement — veulent mettre en place des « communautés de praticiens », c'est-à-dire « d'experts d'un domaine donné qui s'échangent les bonnes façons de faire pour uniformiser les méthodes de travail dans les établissements d'enseignement », explique Marie Langis. « Les enseignants se réunissent, s'échangent les méthodes sécuritaires de travail et enseignent les mêmes bonnes pratiques à leurs étudiants, détaille Pierre-Paul Vaudreuil, directeur en santé et sécurité à la CSST. Ils s'entendent sur la bonne machine à utiliser et la façon sécuritaire de s'en servir pour effectuer une tâche donnée. » Une telle communauté de praticiens existe notamment dans le secteur de l'ébénisterie.

Au sein des écoles, des démarches sont faites pour s'assurer que les enseignants sont à l'aise avec les notions en SST à intégrer à leurs cours. « Cette année, nous allons faire le tour de tous les départements pour recueillir les problèmes en SST et faire ressortir les meilleures pratiques, informe Richard Laroche, directeur adjoint des études au Collège Ahuntsic. Des conseillers pédagogiques vont aussi aider les enseignants dans l'intégration de la SST à leurs cours, et il y aura plusieurs formations. »

L'intégration à long terme de la SST dans l'enseignement comprend un autre volet : la conception d'une formation en SST pour soutenir les gestionnaires des centres de formation professionnelle et des cégeps. « Les gestionnaires ont vu le dossier de la SST devenir une de leurs responsabilités majeures. Plusieurs se sentaient démunis, car on n'est pas des spécialistes en prévention, on est des gestionnaires », admet Bernard Boulé. Les cadres scolaires ont donc participé à des groupes de travail, menés par la CSST, visant l'élaboration d'un plan d'action, la prise en charge de la SST et la conception d'une formation spécifique pour les gestionnaires.

« Il faut concevoir pour nos établissements un plan d'action qui va assurer la pérennité de tous les changements », assure M. Boulé. En effet, les gestionnaires ont le défi d'assurer une continuité dans la formation en SST des étudiants dans un contexte de renouvellement constant de la clientèle. C'est donc une autre année bien remplie qui attend les cégeps et les centres de formation professionnelle.