Les troubles musculosquelettiques et le travail saisonnier

Photo : Philippe Renault
Photo : Philippe Renault

Marie-Ève Major est professeure-chercheuse en ergonomie à la Faculté des Sciences de l'activité physique de l'Université de Sherbrooke. Diplômée en ergonomie à l'UQAM, elle travaille sur la prévention des troubles musculosquelettiques liés au travail, en particulier dans le secteur du travail saisonnier. Sa thèse de doctorat, pour laquelle elle était boursière de l'Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail, portait sur l'étude ergonomique du travail saisonnier et de ses effets sur les stratégies et les troubles musculosquelettiques de travailleuses d'usines de transformation du crabe.

Elle a occupé un poste d'ergonome et de chercheuse à l'Institut universitaire romand de Santé au Travail (Suisse) entre 2011 et 2012. Ses travaux portaient sur la prévention et sur la question du retour au travail à la suite d'un trouble musculosquelettique lié au travail. Elle a établi plusieurs collaborations avec les milieux de travail, notamment dans les secteurs de la viticulture et de l'agriculture.

Qu’est-ce qui caractérise le travail saisonnier ?

[M.-É. M.] C’est une forme du travail atypique, notamment en raison des modalités du temps de travail, qui est reconnue au sein du groupe « emploi temporaire ». Le travail saisonnier est principalement concentré dans certaines régions, en particulier dans les provinces maritimes et au Québec, où l’on trouve davantage de travailleurs saisonniers à long terme. Les emplois se trouvent généralement à l’extérieur des grands centres urbains, dans des régions rurales. De façon générale, l’emploi saisonnier est concentré dans cinq principaux secteurs industriels, soit la construction, les industries primaires, l’information, la culture et les loisirs, l’industrie de la fabrication, ainsi que le secteur de l’hébergement et de la restauration. Le nombre d’emplois saisonniers est particulièrement élevé dans le secteur primaire (agriculture, foresterie et pêche) ainsi que dans le secteur de la construction.

Vous avez réalisé une étude dans des entreprises de transformation du crabe. Comment s’est-elle déroulée ?

[M.-É. M.] Dans le cadre d’un projet de recherche-intervention en ergonomie, nous avons réalisé une étude de cas multiples dans un secteur donné, la transformation du crabe. La saison s’étend de fin mars-début avril à mi-juillet-début août, en fonction des régions. Différentes caractéristiques du travail ont été observées : répétition des gestes, postures debout, statiques, contraignantes, travail à la chaîne avec des cadences imposées, dans un environnement humide, froid et bruyant. Deux usines de deux provinces canadiennes différentes, Québec et Terre-Neuve, ont participé à l’étude. J’ai réalisé des observations de l’activité de travail, de l’organisation du travail et de la production, ainsi que des entretiens avec différents acteurs des entreprises : la direction et les travailleurs. Au début et à la fin de chaque journée, je faisais le point avec les salariés – ce sont essentiellement des femmes – sur leurs symptômes, l’évolution de ceux-ci en cours de journée et les stratégies qu’elles mettaient en place pour se maintenir au travail. Le rythme de travail est très intense, avec de grandes amplitudes horaires. Celles-ci peuvent atteindre jusqu’à 15 heures par jour et 80 heures par semaine. De même, il n’y a pas de distinction entre les jours de semaine et la fin de semaine. En haute saison, les travailleurs et les travailleuses peuvent travailler plusieurs jours consécutifs, sans jour de repos. Dans le cadre de cette étude, des travailleuses ont cumulé jusqu’à 21 jours consécutifs de travail sans interruption.

Ces résultats basés sur l’étude du travail réel nous ont permis de constater les fortes limites des données tirées des enquêtes en ce qui concerne le travail saisonnier. Au-delà du poste de travail qui lui est assigné, un travailleur saisonnier peut cumuler plusieurs postes de travail au cours d’une même journée, et le travail est caractérisé par de très grandes variabilité et imprévisibilité. De plus, ce ne sont pas tous les travailleurs saisonniers qui font appel à l’assurance-emploi, que ce soit par choix ou parce que leur emploi ne leur permet pas de cumuler suffisamment d’heures pour être admissibles. Les études basées sur des données de production ou sur des données agrégées de l’emploi et du chômage n’apportent qu’un portrait bien partiel de cette réalité, d’où la nécessité de recourir à des études de cas fondées sur une analyse de l’activité de travail pour mettre en évidence la dynamique du travail réel.

Qu’avez-vous observé ?

[M.-É. M.] L’intensité de travail s’avère plus importante dès la reprise de la saison, c’est-à-dire dans les deux ou trois premières semaines d’activité, période durant laquelle le nombre maximal d’heures est aussi atteint. Ensuite, le rythme diminue progressivement au fil de la saison, avec des pointes imprévisibles liées aux conditions météorologiques et à la gestion des ressources naturelles. Les stratégies créées par les travailleuses pour compenser la douleur sont multiples et diverses. Certaines modifient leur façon de réaliser le travail ou effectuent des requêtes auprès de leurs supérieurs pour changer de poste de travail. D’autres ont une approche plus personnelle et médicale se traduisant par une importante consommation de médicaments. Certaines de ces stratégies, comme les rotations de postes, semblent s’avérer bénéfiques pour la santé. D’autres, en revanche, sont plus à risque, comme travailler avec le bras gauche pour compenser les douleurs au bras droit. Et il y a des aspects trompeurs : des salariées ne prennent pas de médicaments, non pas parce qu’elles ne ressentent pas de douleurs, mais parce qu’elles en ont tellement consommé par le passé qu’elles ne les supportent plus.

Si l’on regarde les parcours professionnels, les travailleurs ont dans ces entreprises entre 7 et 29 ans d’ancienneté. On constate une chronicité des douleurs d’une saison à l’autre. Résultat : les troubles musculosquelettiques (TMS) s’installent et s’amplifient. Malgré cette chronicité, les gens reviennent travailler chaque saison, car ils n’ont pas d’autres choix. Peu ou pas d’emplois alternatifs existent dans ces régions.

Un questionnaire d’indice d’effet de la douleur sur la qualité de vie a montré que des incapacités s’installaient dans le quotidien. Il est fréquent que ces incapacités aillent jusqu’à toucher l’organisation même de la vie de famille. Dans certains cas, afin de soulager la travailleuse ou le travailleur, c’est au conjoint qu’il revient de faire les courses ou de préparer les repas. L’une des salariées disait qu’elle ne pouvait plus se coiffer, une autre qu’elle ne pouvait plus prendre son petit-fils dans ses bras. Les travailleurs ont la capacité de se construire des marges de manœuvre sous la forme de compromis visant à gérer leurs douleurs. Mais ces stratégies sont mises en place pour demeurer au travail et n’ont pas toujours le potentiel de prévenir, ou du moins de ne pas aggraver les TMS. En ce sens, il s’avère risqué, en matière de prévention, de se reposer uniquement sur les capacités des travailleurs. Il est essentiel de mettre en oeuvre des actions de prévention au sein des entreprises qui viseront la reconnaissance des déterminants à l’origine des difficultés connues par les travailleurs en vue d’une amélioration des conditions et de l’organisation du travail en partenariat avec ces milieux.

À la suite de ces observations, avez-vous trouvé des pistes d’amélioration ?

[M.-É. M.] Des pistes d’amélioration ont effectivement été privilégiées. À la suite de ce choix, en partenariat avec la direction et les travailleurs, des projets d’amélioration des conditions de travail ont été élaborés. Des projets de transformation et de conception ont été réalisés, entre autres sur le plan de l’aménagement des postes de travail. Notamment, l’un des projets concernait le poste d’empaquetage où les sections de crabes sont triées et emballées dans des paniers selon leur taille. Afin d’améliorer la visibilité, et ainsi diminuer la répétitivité des mouvements occasionnant une surcharge musculosquelettique, les sections de crabes arrivent désormais mieux éparpillées sur le convoyeur. Avec l’aide des contremaîtres des postes en amont, il a été possible d’harmoniser la vitesse de travail aux différents postes de travail afin d’éviter les répercussions de brusques accélérations de rythme à certains postes. Autre solution mise en place : la conception d’une nouvelle table d’empaquetage pour qu’il ne soit plus nécessaire de soulever les paniers de crabes pouvant peser jusqu’à 15 kg, ni de soulever la balance. D’autres pistes ont également été explorées, comme vérifier l’état des brosses, de façon à ce qu’elles nettoient mieux les sections de crabes, évitant ainsi aux empaqueteuses de repasser derrière le travail réalisé. Enfin, en connaissant l’activité de travail réelle et ses exigences, il a été possible de penser à une formule de rotation des postes permettant de diminuer la surcharge musculosquelettique. Cumulés, ces projets de transformation et de conception ont eu des effets importants sur les conditions de travail et sur les troubles musculosquelettiques rapportés par les travailleurs et les travailleuses saisonniers.

Plus largement, pour une prévention durable des TMS, il faut prendre en compte les différents déterminants qui sont extérieurs au milieu de travail à proprement parler, mais qui ont des répercussions sur l’activité de travail. Et ce, sans négliger l’activité hors saison. Il faut avoir en tête que les saisonniers passent du jour au lendemain d’une période d’inactivité à une période d’intense activité très répétitive, ce qui est très éprouvant pour le corps, même pour les personnes en très bonne condition physique. Cette dimension doit aussi être prise en compte. Toute amélioration doit également passer par l’évolution des politiques publiques dans le cadre d’une approche paritaire. Enfin, il est essentiel de trouver l’équilibre entre l’augmentation de la marge de manœuvre individuelle et la marge de manœuvre de l’organisation.

Ces propos ont été adaptés d’un article écrit par Cédric Duval et Céline Ravallec pour le magazine Travail et Sécurité, nº 752, juillet-août 2014, édité par l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles en France (www.travail-et-securite.fr ), avec l’accord de Marie-Ève Major.