Sensibiliser les travailleurs immigrants à la SST

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Tout comme les jeunes, les immigrants font partie d’une catégorie de travailleurs dits plus vulnérables. Ils doivent être sensibilisés en priorité aux dangers présents dans les milieux de travail. C’est particulièrement le cas de ceux qui viennent d’arriver ou qui sont ici depuis moins de cinq ans. « Leur vulnérabilité est liée à leur entrée dans un monde nouveau », résume Serge Trudel, conseiller en relation avec les partenaires à la Direction de la prévention-inspection et du partenariat de la CSST.

Monde nouveau, le nôtre, qui fait de son mieux pour que les travailleurs ne subissent pas un accident du travail. Des lois et des règlements prévoient des droits et des obligations en matière de santé et de sécurité du travail. À l’inverse, dans les sociétés d’où plusieurs travailleurs immigrants proviennent, travailler en sécurité est une notion qui, souvent, diffère de chez nous.

C’est par exemple le cas dans la communauté chinoise, comme l’explique l’intervenante sociale Gui Ying Wang, du centre Services à la famille chinoise du Grand Montréal, qui offre notamment du soutien individuel et familial. Elle a créé une formation en santé et sécurité du travail (SST) pour les arrivants chinois en rassemblant du matériel qui se trouve sur le site de la CSST. Elle en fait profiter environ 700 personnes par année. C’est en constatant que de nombreux travailleurs d’origine chinoise reviennent demander de l’aide après s’être blessés au travail qu’elle a réalisé qu’il y avait un besoin de sensibilisation de ce côté.

« Plusieurs immigrants chinois possèdent une haute scolarité, de niveau maîtrise ou doctorat. Ici, du moins au début, ils obtiennent souvent un emploi manuel. Ils jugent que c’est facile, mais n’ont aucune formation. Ils travaillent très vite pour montrer leur loyauté à l’entreprise, accumulent la fatigue et réunissent les conditions pour subir des accidents. »

Qu’on se soucie, ici, de leur sécurité au travail, première nouvelle pour ceux qui assistent aux formations ! Qu’on ait le droit de poser des questions à son employeur, qu’on ait à sa disposition de l’équipement de sécurité, qu’on puisse être indemnisé en cas d’accident du travail, voilà autant de nouveautés pour des milliers d’immigrants qui s’apprêtent à entrer sur le marché du travail québécois. Si personne ne s’occupait de les sensibiliser à l’importance de rendre les milieux de travail sécuritaires et les individus responsables, ils iraient au boulot sans s’en préoccuper et continueraient à faire augmenter le nombre d’accidents du travail, et parfois sans même savoir qu’ils peuvent être indemnisés et soutenus tout le long du processus de réparation de leur lésion professionnelle. Il faut arrêter ce cycle, surtout que l’immigration, loin de diminuer, est un phénomène qui est là pour rester.

Une formation plus consistante

Pour renverser la vapeur et protéger adéquatement les travailleurs immigrants, la CSST s’associe à une foule d’organismes qui viennent en aide aux immigrants. « C’est là qu’ils se rendent pour trouver du travail, et c’est donc là que nous les rejoignons, explique Serge Trudel. Tous ces groupes sont déjà bien organisés et structurés pour faciliter l’intégration des personnes immigrantes et les aider à comprendre le monde dans lequel elles arrivent. Ces groupes qui les aident servent donc de multiplicateurs et de relayeurs pour sensibiliser les futurs travailleurs immigrants à la SST. »

L’un des piliers dans l’aide aux immigrants, la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), qui regroupe 130 organismes s’occupant d’accueil, d’installation et d’intégration des personnes immigrantes, a été mise à contribution. Avec le soutien de la CSST, la TCRI a procédé à une évaluation des besoins en interviewant des personnes immigrantes et des intervenants. Elle a rassemblé une panoplie de documents et d’expertises. « Le matériel de sensibilisation et d’information que nous présentons désormais aux immigrants est issu de toutes ces démarches partenariales qui ont duré une année », indique Pascale Chanoux, coordonnatrice des volets « Employabilité » et « Régionalisation de l’immigration » à la TCRI.

Les formations initiales que donnaient jusqu’à tout récemment les différents services d’aide aux immigrants étaient plutôt courtes : 30 minutes ou une heure tout au plus. Aujourd’hui, avec le nouveau matériel, elle passe à environ quatre heures et comprend deux volets pour lesquels des besoins ont été constatés sur le terrain : prévention et réparation. « Ces nouvelles formations consacreront en gros 2,5 heures en prévention et 1,5 heure en réparation », indique Pascale Chanoux.

C’est au moment où les immigrants terminent leur francisation qu’il est le plus opportun de leur parler de SST. Ils se débrouillent déjà mieux en français et peuvent comprendre les messages véhiculés. C’est aussi à ce moment-là qu’ils sont en recherche active d’emploi. Les nombreux organismes qui les aident à trouver du travail ou à préparer un CV en profitent donc pour leur fournir en même temps les notions de base qui leur seront utiles pour travailler en sécurité.

Bref portrait statistique des travailleurs immigrants

Le Québec accueille annuellement plus de 50 000 personnes immigrantes. Une grande proportion d’entre elles se retrouve sur le marché du travail, et 83 % de cette population déclare s’y destiner. Le taux d’emploi des personnes immigrantes et de la population en général est très semblable ; en 2013 par exemple, 57,2 % des personnes immigrantes déclaraient travailler, contre 60,3 % de l’ensemble de la population. En 2013 toujours, le taux de chômage des personnes récemment arrivées a fortement régressé, à 14,6 %, contre 20,8 % un an plus tôt. Signe que les immigrants intègrent encore plus rapidement le marché du travail.

« Il faut agir rapidement, ajoute Pascale Chanoux, car plusieurs immigrants, même très scolarisés, acceptent à très court terme toutes sortes d’emplois dans toutes sortes de conditions, certaines très mauvaises. N’ayant souvent aucune compétence pour les travaux manuels, ils sont victimes de blessures relativement graves en termes de posture, de troubles musculosquelettiques et de problèmes lombaires, par exemple. »

Le matériel

Le matériel en SST destiné à sensibiliser les immigrants repose sur des bases très concrètes. On les familiarise tout d’abord avec la terminologie spécifique à la SST et on leur explique s’ils sont protégés ou non selon les différents types d’employeurs qui les embauchent, y compris les agences de placement. On leur apprend à poser des questions légitimes aux employeurs concernant leur sécurité et on leur explique qu’ils ont le droit de le faire sans risquer de perdre leur emploi. Poser une question n’est pas un manque de loyauté, leur précise-t-on. En guise d’exercice, les formateurs leur montrent des petites annonces et, à la lecture des offres, leur demandent où sont les risques dans ces types d’emplois. « Nous voulons développer chez eux une forme de vigilance par rapport au travail manuel », explique Pascale Chanoux.

Le matériel comprend aussi beaucoup d’éléments visuels, plus faciles à saisir, et des vidéos présentant des personnes immigrantes ayant subi un accident du travail ou ayant contracté une maladie professionnelle. « Nous les utilisons à divers moments de la formation, explique Pascale Chanoux. Nous leur demandons ensuite : “Voilà ce qu’a vécu un de vos compatriotes ; que feriez-vous pour éviter ça, vous ?” » Les futurs travailleurs présents réalisent qu’un accident peut avoir beaucoup de répercussions sur une vie, et pour longtemps.

Dans la région de Granby, le taux d’embauche est élevé pour les travailleurs immigrants dans les industries agro-alimentaires et manufacturières, notamment par des agences de placement. S’ils y travaillent nombreux, ils s’y blessent aussi. « Nous utilisons les exemples d’accidents pour sensibiliser les arrivants sur la façon dont ils se produisent, sur leurs conséquences, sur les moyens à prendre pour les éviter », ajoute Lisette Richard, adjointe au service d’aide à l’emploi pour la Solidarité ethnique régionale de la Yamaska. Nous leur montrons aussi à évaluer les sources potentielles de danger quand ils arrivent dans un nouveau milieu de travail. En cas d’accident, on leur apprend qu’il y a une loi, qu’ils ont droit à la réparation. On leur montre les étapes à franchir pour se faire soigner et indemniser. Ils peuvent ainsi emmagasiner de l’information qui pourra servir en temps opportun. Ils savent maintenant que ça existe. »

Demander réparation

Les organismes communautaires ont rapidement découvert qu’outre la prévention, la réparation est aussi un volet très important pour la personne immigrante qui subit un accident du travail. La plupart du temps, un travailleur immigrant ne peut venir à bout des formulaires et de la bureaucratie. Il ne s’y retrouve pas et se sent complètement démuni. Il se retourne donc vers l’un des organismes qui l’a initialement aidé à trouver du travail et demande du soutien pour passer à travers le processus d’indemnisation.

« Il faut se mettre à leur place pour comprendre à quel point toutes ces notions-là leur sont étrangères et formulées dans un langage qu’ils ne maîtrisent pas encore », insiste Lisette Richard. Les organismes n’ont pas forcément toujours le temps ni les ressources pour les aider, d’où la pertinence d’ajouter un volet d’indemnisation à la formation initiale en SST, au moins pour leur fournir la base.

« Les personnes immigrantes ont un pourcentage plus élevé d’accidents du travail et de maladies professionnelles et ce, malgré une sous-déclaration des événements accidentels, ajoute Pascale Chanoux. Souvent, elles ne déclarent pas, ou encore leur déclaration est refusée parce qu’elle n’est pas faite correctement. Dans l’un des modules de la formation, nous leur apprenons donc à remplir correctement les formulaires et nous montrons également aux intervenants à les accompagner de façon individuelle, au besoin, dans une déclaration d’accident, de manière à ce qu’elle puisse être considérée par la CSST. » C’est là une façon concrète d’aborder un chapitre plus compliqué où il est question de droits et d’affaires juridiques.

« L’information dont disposent plusieurs immigrants en matière d’indemnisation ou par exemple en matière de retrait préventif pour les femmes enceintes est parcellaire ou mal interprétée », ajoute Serge Trudel. La formation veut donner l’heure juste.

Outiller les employeurs

Autre lieu pertinent pour sensibiliser et former le travailleur immigrant à la SST : son nouveau milieu de travail. Le rôle de la Table de concertation pour l’amélioration de la santé et la sécurité du travail des travailleurs issus de l’immigration, à laquelle sont intégrés depuis deux ans la CSST, l’IRSST, l’Université du Québec à Montréal, des syndicats, des groupes communautaires et la TCRI, a justement été d’élaborer des outils pour aider les employeurs qui sont parfois eux-mêmes immigrants ou qui embauchent des travailleurs immigrants à bien faire leur devoir de sensibilisation.

La création d’une brochure destinée aux employeurs qui embauchent des immigrants est l’un des résultats de cette table (Formez et supervisez les travailleurs immigrants , disponible sur le site Internet de la CSST). « Nous indiquons aux employeurs ce qu’il importe de vérifier et de faire lorsqu’on embauche des travailleurs immigrants, résume Geneviève Coupal, conseillère aux entreprises, spécialiste nationale de la SST à la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, qui siège aussi à la table. En décembre 2014, au moyen de notre infolettre, nous avons rappelé aux 24 000 PME membres de la fédération l’existence de ce nouveau document important pour quiconque embauche des travailleurs immigrants. »

L’employeur y trouve résumés ses principaux devoirs, par exemple planifier l’arrivée du nouvel employé issu de l’immigration et le sensibiliser à la prévention dès sa première journée de travail de manière très concrète avec des exemples à l’appui plutôt qu’en lui parlant de lois et de règlements. Il importe aussi de le former aux méthodes et aux techniques de travail sécuritaires et de l’accompagner avant même de lui confier sa première tâche. Lui fournir un compagnon si possible de mêmes langue et culture est une très bonne idée. Toutes ces mesures n’empêchent pas que ce travailleur a aussi besoin d’être supervisé et évalué, et le tir, corrigé au besoin. L’employeur doit s’assurer que la barrière linguistique est franchie et que le travailleur a compris les mesures de sécurité et les applique réellement. Une chose très importante : durant cette période cruciale, le travailleur immigrant doit souvent être invité à formuler des questions ; c’est la façon de vaincre son hésitation à le faire.


Le Centre de documentation vous recommande

  • Rossenfosse, S., et autres. « Sécurité, sensibilisation, formation avec les personnes en difficulté langagière : dossier », Carnets du préventeur , no 130, févr. 2014, p. 13-20. [Cote : AP-604851]
  • Johnson, A. « Educated and empowered : increasing safety knowledge among immigrant workers », Safety and health , vol. 187, no. 6, June 2013, p. 58-60. [Cote : AP-604160]
  • CSST. « Travailleurs immigrants et SST : un nouveau continent à découvrir : dossier », Prévention au travail , vol. 21, no 3, été 2008, p. 7-14. [Cote : AP-600785]