Se réinventer pour porter le flambeau de la prévention

Photo : Frédéric Laperle
Photo : Frédéric Laperle

Charpentier-menuisier passionné de son métier, Jonathan Plante n’a que 26 ans lorsque, le 12 mars 2007, il s’aventure sans harnais sur une passerelle dépourvue de garde-corps qui reliait le rez-de-chaussée à l’étage d’une maison. Il fait une chute de plus de 10 pieds et échappe miraculeusement à la mort. Il se retrouve cependant paraplégique, sa moelle épinière ayant été sectionnée, et est donc condamné à se déplacer en fauteuil roulant. N’étant pas de nature à se laisser abattre, il ne perd ni le cap, ni le moral, et réoriente sa vie professionnelle en retournant aux études. Puis, après avoir terminé son baccalauréat, Jonathan Plante fait un second virage à 180 degrés : il entreprend de raconter son expérience et les répercussions de son accident, devenant ainsi un porte-parole de la prévention.

  Son histoire est celle d’une renaissance. Elle témoigne de la résilience, de la détermination et de la motivation de tous les instants qu’un jeune accidenté du travail met à profit pour sensibiliser à la santé et à la sécurité aussi bien les gestionnaires et les travailleurs que les élèves du secondaire et des écoles de formation professionnelle un peu partout au Québec.

[Prévention au travail] Comment avez-vous réappris à vivre après avoir dû faire le deuil de votre métier, de vos rêves et de vos projets d’avenir ?

[Jonathan Plante] J’ai pris les choses une journée à la fois. Si quelqu’un qui veut escalader l’Everest regarde le sommet, ça lui paraîtra insurmontable. Mais s’il ne regarde que chacun des petits pas qu’il fait, ces pas le mèneront un après l’autre au sommet. Aujourd’hui, je me lève, il fait beau, je suis de bonne humeur, tout va bien, j’y vais à fond. Le lendemain matin, je me lève, il fait gris, je suis un peu fatigué, ça va moins bien, mais j’y vais quand même, en respectant mes limites.

[PT] Est-ce qu’il ne faut pas aussi un certain courage pour ne pas sombrer dans la dépression après un accident aux conséquences aussi graves qu’irréversibles ?

[JP] C’est ce que je croyais avant que ça m’arrive. Je pense m’être même déjà dit que j’aimerais mieux mourir plutôt que de me retrouver en fauteuil roulant. Si je ne l’ai pas fait, je m’accorde 25 % pour ma personnalité, car j’ai toujours été un fonceur en quête de solutions. Le reste du crédit va à mon entourage, dont le soutien a été essentiel pour moi et qui m’accompagne encore huit ans plus tard. Je suis particulièrement chanceux d’avoir à mes côtés une conjointe extraordinaire. Elle et moi formons une bonne équipe.

[PT] À quel autre métier vous êtes-vous préparé avant de décider de devenir un porte-parole de la prévention ?

[JP] Le lendemain de l’accident, j’ai décidé deux choses : étudier en finances et me servir de mon expérience pour que ça n’arrive pas à d’autres. Je suis allé à l’université faire un baccalauréat en administration des affaires avec un profil en finances de marché. Alors que je terminais mes études, j’ai reçu de belles offres d’emploi de trois grandes banques, mais avant de leur répondre, je me suis souvenu de la promesse que je m’étais faite. Je me suis aussi souvenu de ma rencontre avec Michel Juteau, un autre accidenté du travail devenu paraplégique et conférencier, qui m’avait dit qu’il cherchait une relève. Je l’ai donc appelé, il m’a pris sous son aile et j’ai commencé à travailler en collaboration avec lui. Sans lui, je ne crois pas que j’aurais eu le cran de me lancer dans le vide. Ma première conférence m’a donné la piqûre et j’ai découvert une nouvelle passion. Je fais cela à temps plein depuis plus de trois ans et je donne approximativement 150 conférences par année. Je viens aussi de démarrer une petite entreprise avec trois partenaires dans le secteur de la consultation en santé et en sécurité du travail ainsi qu’en environnement.

[PT] Vous dites qu’avant votre accident, vous ne croyiez pas aux publicités en faveur de la prévention. Pourquoi ?

[JP] C’est peut-être parce que je savais que les gens que je voyais à la télévision étaient des comédiens. Ce n’était pas réel pour moi. Rencontrer un gars comme moi à cette époque ne m’aurait peut-être pas changé, mais peut-être que de voir la réalité en face m’aurait allumé des lumières. Ceux qui pensent comme je le faisais avant mon accident se reconnaissent dans mon témoignage. Mon objectif n’est pas de sauver des vies, mais plutôt d’allumer des lumières.

[PT] Comment réagissent les jeunes qui assistent à vos conférences ?

[JP] Mettre le pied dans les écoles secondaires et les centres de formation professionnelle est je crois une de mes plus belles réalisations parce que beaucoup de travailleurs m’ont dit qu’ils aimeraient que leurs jeunes puissent assister à ma conférence. Ils sont parfois 200 à 300 jeunes à m’écouter pendant une heure et demie, à me donner leur attention au point où on pourrait entendre une mouche voler. Je pense qu’à m’écouter, ils font une prise de conscience, et se demandent si cela vaut la peine de prendre des risques.

[PT] Quelles questions vous posent-ils le plus souvent ?

[JP] Dans les quelque 400 conférences que j’ai données, dans les milieux de travail et les milieux scolaires confondus, les gens posent peu de questions, parce qu’ils sont ébranlés par la réalité que je viens de leur montrer. Je ratisse large quand je leur parle des séquelles de mon accident, je me mets vraiment à nu. Ils posent parfois quelques questions sur ma vie personnelle, me demandent par exemple comment je fais pour conduire ma voiture, mais je pense qu’ils ont besoin de décanter un peu. Les questions viennent ensuite, quelques heures ou quelques jours plus tard, sur ma page Facebook. En novembre dernier, pendant ma tournée des écoles, j’ai rencontré environ 2 000 jeunes et j’ai ensuite reçu à peu près 500 messages. Je me considère extrêmement privilégié d’avoir un tel taux de réponse et je réponds à chacun personnellement.

[PT] Le contenu de votre message et la façon dont les gens y réagissent ont-ils changé au cours des années ?

[JP] Le contenu de ma conférence suit mon évolution. Je raconte l’avant, le pendant et l’après accident. C’est surtout en parlant de l’après que j’entre dans les émotions. Au début, ma conférence était plus générale, mais je l’ai peaufinée pour aller plus loin lorsque je voyais que je touchais une corde sensible. Ça arrive surtout lorsque je parle de mes enfants, des petits moments magiques que je ne connaîtrai jamais, comme avoir le bonheur d’aller patiner ou jouer dans la neige avec eux. Ces petites choses banales touchent les cordes sensibles des gens et quand je provoque des réactions fortes, je me dis que j’ai en partie atteint mon objectif.

[PT] Croyez-vous que votre message contribue à éviter que des gens subissent un accident comme le vôtre ou si les jeunes, en particulier, ont encore maintenant l’impression que cela n’arrive qu’aux autres ?

[JP] Je crois que je fais partie de la recette, que j’en suis un ingrédient. Une conférence ne change pas le monde, mais je pense qu’avec l’équipe de la CSST, en livrant le message au plus grand nombre de personnes possible, on réussit à faire progresser la prévention au Québec. Des gens comme moi viennent mettre des images sur le message que véhiculent tous les intervenants en santé et sécurité du travail. J’ai la belle part, puisque je n’ai pas à présenter de statistiques et de théories. C’est plus facile d’accrocher les jeunes quand le message repose sur une expérience vécue. Et je sens qu’ils évoluent un peu face à la prévention, mais la progression est lente. C’est normal, parce que c’est un changement de valeurs.

[PT] Que signifie aujourd’hui pour vous l’expression « prendre une chance » ?

[JP] C’est ne pas être conscient de ce qui peut découler de nos actions, ne pas prendre les trois secondes de recul qu’il faudrait pour penser aux conséquences possibles. Je dis souvent à ceux qui m’écoutent que ce qu’ils ont de plus précieux dans la vie ne tient qu’à un fil et que ce sont leurs décisions qui feront en sorte que le fil tiendra ou non.

[PT] Comment envisagez-vous l’évolution de la prévention comme valeur sociale ?

[JP] Je suis convaincu qu’on avance, qu’un changement de culture est en train de s’opérer au Québec. Les gens sont de plus en plus sensibles à la prévention. Les entreprises la considèrent de plus en plus comme un investissement, et non plus comme une dépense. Je trouve fantastique de voir que des gestionnaires ont pris conscience que le capital humain est leur plus grande richesse. Si on compare la situation avec ce qu’elle était il y a une trentaine d’années, on constate que beaucoup de chemin a été parcouru, mais aussi, qu’il reste encore beaucoup à faire. Je pense qu’on s’en va dans la bonne direction, mais qu’il ne faut surtout pas lâcher.


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