Le Programme nord-américain de gestion de la fatigue : pour éveiller les conducteurs à l’importance du repos

Photo : Shutterstock
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Un bel après-midi de juin, après de longues heures de route le ramenant d’une livraison en Californie, le chauffeur d’un poids lourd s’endort au volant, alors qu’il n’est plus qu’à quelques kilomètres de chez lui. Il heurte de plein fouet une voiture venant en sens inverse et subit des blessures qui le laissent paraplégique. Ailleurs, à minuit, un soir de novembre, trois techniciens quittent l’abattoir isolé qui les emploie, après un quart de travail plutôt éreintant.

Ils montent dans le véhicule de l’un d’eux pour rentrer à la maison. Peu après, la voiture dérape et se fracasse sur un arbre. Le conducteur meurt des suites de l’accident et ses collègues sont gravement blessés.

Les données de la Société d’assurance automobile du Québec (SAAQ) indiquent que chaque année, en moyenne 95 personnes décèdent et 9 227 personnes sont blessées dans un accident lié à la fatigue durant la période de 2009 à 2013. Avec la vitesse, la distraction et l’alcool, la fatigue est une des principales causes des accidents routiers. Quant aux accidents mortels survenus dans le contexte du travail, la CSST rapporte que de 25 à 30 % d’entre eux se produisent sur la route. De plus, 20 % des accidents de véhicules lourds sont liés à la fatigue. Fait étonnant, 76 % des accidents routiers du travail ont lieu le jour, alors que la chaussée est plane et droite dans 58 % des cas.

On recense des tragédies de ce type partout en Amérique du Nord. Dans un monde où surmenage et horaires chargés sont quasiment devenus la norme, la fatigue peut nuire à la sécurité de tous les travailleurs. Elle s’avère bien sûr particulièrement dangereuse pour les conducteurs professionnels, davantage présents sur la route, dont les longues heures de travail se découpent parfois en fonction d’horaires irréguliers qui perturbent leur rythme biologique.

En fait, si les conducteurs professionnels et les livreurs sont les plus touchés, avec près du quart des accidents routiers du travail, une recherche de l’IRSST1 note que les policiers et les détectives, les manœuvres et les manutentionnaires, les chauffeurs d’autobus et le personnel médical constituent les trois quarts des événements de ce type.

Réglementer ne suffit pas

Alors que les heures de conduite, de travail et de repos des conducteurs de véhicules lourds sont réglementées, pourquoi faudrait-il mettre en place un programme de gestion de la fatigue ? « La réglementation est essentielle, reconnaît Marie-Andrée Bédard, conseillère en sécurité routière à la SAAQ, mais qui ne peut à elle seule éliminer tous les risques d’accidents dus à la fatigue au volant. La réglementation ne peut pas dire aux gens que le sommeil est une nécessité, au même titre que manger ou boire, et qu’il faut en faire une priorité. »

Ces constats ont amené des partenaires2 des secteurs public et privé, tant américains que canadiens, dont la SAAQ et la CSST, à s’associer pour concevoir le Programme nord-américain de gestion de la fatigue (PNAGF). Il s’agit d’une formation en ligne, dont l’objectif est de relever le défi que représente la prévention des accidents routiers attribuables au manque de sommeil. Bien qu’il s’adresse d’abord aux conducteurs de véhicules lourds, il contient de l’information pertinente pour tous ceux qui ont à conduire dans le cadre de leur travail.

En analysant la grande diversité des facteurs de risque en jeu, la recherche qui a mené à la création de ce programme a approfondi la problématique de la fatigue au volant, ce qui a permis d’élaborer une approche globale comportant des stratégies préventives. Le résultat de ce travail, qui s’est échelonné sur plusieurs années et dont les éléments ont été évalués par des experts, a pris corps dans un site Web destiné aux conducteurs et à leur famille, aux transporteurs, aux expéditeurs, aux réceptionnaires et aux responsables de la sécurité dans les entreprises (www.pnagf.com ).

La fatigue au volant, toute une problématique

C’est une question complexe, selon Marie-André Bédard, de la SAAQ, une grande question sociale et de santé publique. « La SAAQ essaie d’aider les gens à reconnaître les signes objectifs de la fatigue, dit-elle, et non à se fier à des suppositions. » Par exemple, ce n’est pas parce qu’on conduit depuis peu de temps qu’on n’est pas fatigué, même si l’on ne s’en rend pas compte. Il faut donc apprendre à reconnaître les premiers indices d’une diminution de l’attention et des réflexes, soit des bâillements fréquents, des picotements oculaires, les yeux qui ferment d’eux-mêmes, de l’inconfort postural, de la difficulté à se concentrer et des réactions plus lentes, entre autres. Le sens commun prescrit alors de s’arrêter dans un endroit sûr pour se reposer. « Les gens doivent prendre conscience du fait que dormir n’est pas une perte de temps, affirme la conseillère. Avec les obligations familiales, professionnelles et sociales qui se multiplient, ils ont parfois tendance à rogner leur sommeil, ou alors à être tellement en mode alerte que lorsque vient l’heure du coucher, ils n’arrivent pas à s’endormir ou dorment très mal. »

D’autres facteurs entrent en jeu dans la fatigue au volant, ajoute Sophie-Emmanuelle Robert, de la CSST : l’emploi et la nature du travail. Il s’agit donc de faire l’équation entre la tâche assignée, l’effort qu’elle exige du travailleur et la possibilité que celui-ci puisse se reposer ou pas. « Comme la CSST agit sur les risques de la nature du travail, rappelle la conseillère, on peut intervenir auprès des employeurs, entre autres pour qu’ils minimisent ces risques. » Mais la nature de l’individu joue également, lorsqu’une personne souffre d’insomnie ou d’apnée du sommeil, par exemple. Aussi, le risque s’accroît après dix-sept heures d’éveil, qu’on ait des problèmes de sommeil ou pas. « L’humain n’est pas fait pour rester éveillé 24 heures d’affilée, ajoute-t-elle. À cause de son cycle circadien, il est fait pour dormir la nuit et être éveillé le jour. Si son travail déséquilibre son cycle normal et qu’il a en plus des problèmes personnels qui nuisent à son sommeil, il sera bien sûr beaucoup plus à risque. »

www.saaq.gouv.qc.ca/fatigue

Un site en mouvement

Le site propose une formation interactive, répartie en dix modules, offrant de l’information vulgarisée, en français ou en anglais, sur les façons de gérer la fatigue et les troubles du sommeil. Chaque module est proposé en trois formats :

  1. L’apprentissage autonome. Il suffit de s’inscrire en ligne et de créer un compte personnel pour accéder à cette option, qui présente une narration audio et un support visuel. Chacun peut suivre la formation à son rythme et revenir au besoin sur les contenus. À l’intérieur de chacun des modules, les différentes leçons sont suivies d’un test. Un examen final est proposé en conclusion à chaque module.
  2. Il s’agit d’une présentation PowerPoint qu’on peut télécharger sur un poste de travail ou autre support (clé USB, cédérom, etc.). Cette option comprend la même matière que la précédente, mais pas d’examen final. Elle peut être avantageuse pour les personnes n’ayant pas toujours accès à une connexion Internet.
  3. La troisième option, une présentation PowerPoint dépourvue de narration, s’adresse aux entreprises qui souhaitent avoir recours à un formateur. Celui-ci peut s’approprier le contenu du programme et le transmettre à sa façon, en recourant au support visuel fourni.

Le site comporte aussi un manuel destiné aux gestionnaires de services de transport de même qu’un calculateur de rentabilité permettant d’évaluer les coûts et les avantages de l’implantation du PNAGF dans leur entreprise. Le programme a été « mis en place pour outiller davantage l’industrie du transport routier, note Marie-Andrée Bédard, dans l’objectif de créer une culture de sécurité à l’égard de la fatigue, pour faire en sorte qu’elle soit intégrée à la culture de l’entreprise ».

Alerte à la sécurité : créer une culture d’entreprise

Le Programme nord-américain de gestion de la fatigue présente :

  • des renseignements pour implanter une culture d’entreprise favorisant la réduction de la fatigue des conducteurs ;
  • une formation sur la gestion de la fatigue visant les conducteurs et leur famille, les dirigeants et les gestionnaires des services de transport, ainsi que les expéditeurs, les réceptionnaires et les répartiteurs ;
  • de l’information sur le dépistage et le traitement des troubles du sommeil ;
  • de l’information sur la planification des horaires et des trajets des conducteurs ;
  • des renseignements sur les techniques de gestion de la fatigue.

En collaboration avec la SAAQ, deux centres de formation3 offrent aux conducteurs et aux exploitants de véhicules lourds les services de formateurs habilités à transmettre le contenu du PNAGF, moyennant des frais. Les conducteurs qui suivent le programme peuvent aussi bénéficier d’une évaluation de leurs acquis.

Le PNAGF démontre que la fatigue a des incidences sur la santé mentale et physique, ainsi que sur la motivation au travail, mais que la responsabilité d’y veiller ne repose pas uniquement sur les épaules des conducteurs. « Tout le monde est interpelé, l’employeur, le gestionnaire, la personne qui planifie les horaires, les clients (expéditeurs et réceptionnaires), et même la famille du conducteur », signale la conseillère. Le programme illustre ainsi la nécessité que le contexte domestique permette aux chauffeurs d’équilibrer leur vie professionnelle et leurs obligations familiales pour qu’ils puissent bénéficier du repos essentiel au bon fonctionnement de leur organisme. Une meilleure connaissance des facteurs en cause facilite la gestion de la fatigue et, donc, des risques qu’elle présente. Agir en conséquence contribue à améliorer la qualité de vie des personnes, à diminuer la fréquence des accidents et, bien sûr, à réduire les coûts qu’ils impliquent.

Mis en ligne à l’été 2013, le site Web du PNAGF est principalement fréquenté par des internautes des États-Unis, du Canada et du Brésil. Les suivent des utilisateurs de l’Italie, de l’Australie, de l’Argentine, du Mexique, de l’Inde et de la France. Désireux d’accroître ce degré de fréquentation, le comité directeur a sollicité l’écho de gens du terrain, ce qui l’a mené à établir un plan d’action qui permettra de peaufiner certains éléments du programme. L’objectif est d’élargir encore davantage la voie du PNAGF, au bénéfice de tous, à commencer par les conducteurs, qui sauront ainsi comment mieux gérer leur fatigue pour éviter des accidents aux conséquences souvent tragiques.


  1. Accidents routiers au travail survenus au Québec de 2000 à 2008 – Caractéristiques et classification, R-792, IRSST.
  2. Le comité directeur du programme comprend des représentants de ces deux organismes québécois ainsi que de Transports Canada, de la Federal Motor Carrier Safety Administration, d’Alberta Transportation, de l’Alberta Workers’ Compensation Board, de l’Alberta Occupational Health and Safety, de l’Alberta Motor Transport Association et de l’American Transportation Research Institute. Des porte-parole de transporteurs québécois et albertains ont aussi été invités à y représenter l’industrie du transport.
  3. Centre de formation en transport de Charlesbourg : Cette adresse courriel est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. ;
    Centre de formation du transport routier Saint-Jérôme : Cette adresse courriel est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser..

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