Surdité professionnelle : le boom d’un mal silencieux

Photo : Shutterstock
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Un ouvrier dévore la chaussée de son marteau-piqueur. Sur le trottoir d’en face, un piéton accélère le pas pour fuir ce vacarme assourdissant. L’ouvrier, lui, doit supporter le bruit jour après jour. Pas surprenant qu’après trente ans de métier, les sons ne lui parviennent plus distinctement. Il souffre de surdité professionnelle, une lésion sournoise, à développement lent, mal comprise par le travailleur et son entourage, une maladie en forte augmentation chez les travailleurs.

Lors du Forum santé et sécurité du travail qui s’est tenu le 6 mai au Centre des congrès de Québec, Pierre Deshaies et Richard Martin, respectivement médecin spécialiste en santé publique et en médecine préventive et conseiller scientifique à l’Institut national de santé publique (INSPQ), ont dressé un portrait de la surdité professionnelle, de sa cause principale, le bruit, et de ses autres effets sur la santé et la sécurité, et discuté de l’efficacité des mesures de prévention.

Nous percevons les sons grâce aux cellules ciliées qui tapissent la cochlée au fond de l’oreille. Lorsque l’onde sonore agite les cils, les cellules transforment la vibration des cils en signal nerveux, qu’elles transmettent au cerveau. Or, les cellules ciliées ne se régénèrent pas. Si les cils se brisent, les cellules dégénèrent, la surdité s’installe et elle est irréversible. Dans le cas de la surdité traumatique, c’est un bruit très fort et soudain qui brise les cellules ciliées. D’autres fois, la surdité est aggravée ou causée par des produits toxiques pour l’oreille comme certains solvants et métaux lourds. La surdité professionnelle est celle qui apparaît précocement chez le travailleur souvent exposé au bruit et qui se développe progressivement. Une analyse du fichier des lésions professionnelles de la CSST (transmis annuellement par la CSST à l’INSPQ) entre 1997 et 2012 révèle qu’elle représente 96 % des lésions à l’oreille.

Un mal en croissance

Ce que révèle surtout cette analyse, c’est l’augmentation du nombre de cas de surdité professionnelle : en 15 ans, ils ont triplé, passant de 1 540 à 4 672. Or le fichier de la CSST ne comporte que les cas déclarés et acceptés et il est à craindre que tous les travailleurs atteints ne signalent pas leur lésion. « C’est vraiment la pointe de l’iceberg, parce que ceux qui ne réclament pas ou qui ne sont pas couverts par la CSST n’apparaissent pas dans les statistiques », insiste Richard Martin. Pourtant, durant la même période, les lésions professionnelles dans leur ensemble ont diminué. En conséquence, la proportion des cas de surdité professionnelle est en augmentation. S’ils représentaient 1,1 % de toutes les lésions professionnelles déclarées et acceptées par la CSST en 1997, ils atteignaient 5,2 % en 2012. Et ni l’augmentation de la population, ni le vieillissement ou une amélioration des services ne semblent expliquer ce phénomène. « On pourrait penser que, dans les années antérieures, moins de gens déclaraient leur surdité parce qu’ils trouvaient que ça n’en valait pas la peine et que maintenant, ils sont plus nombreux à réclamer. Mais on ne pense pas que ça explique toute l’augmentation », estime Pierre Deshaies.

Le fichier de la CSST montre aussi que la surdité professionnelle est en hausse dans la plupart des régions du Québec et que le plus grand nombre de cas se trouve dans des secteurs d’activité comme la première transformation des métaux, la construction, le transport et l’entreposage, l’industrie papetière et le commerce. Les manutentionnaires, les ouvriers spécialisés sur des chaînes de montage, les soudeurs, les mécaniciens, les excavateurs… sont donc les plus touchés. Et sans surprise, comme ces métiers sont essentiellement masculins, 97,5 % des cas de surdité professionnelle touchent des hommes, souvent âgés de 55 à 64 ans.

Conséquences pécuniaires et humaines

La multiplication des cas de surdité professionnelle est un des facteurs qui a entraîné une augmentation de coûts d’indemnités et de frais médicaux versés par la CSST. Ils étaient de 6,5 millions de dollars en 1997 et ont atteint 28,1 millions en 2010. La surdité professionnelle ne pèse cependant que pour 0,7 % des déboursés totaux versés par la CSST, mais il faut se souvenir que ces coûts ne correspondent qu’aux cas nouvellement déclarés. Or, le caractère permanent et évolutif de la surdité impose un suivi et parfois un changement de prothèses auditives. « Il y a des coûts permanents qui s’ajoutent et qui augmentent le coût réel », souligne Pierre Deshaies. D’ailleurs, l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail a publié en 2013 une étude portant sur les coûts des lésions professionnelles au Québec entre 2005 et 2007. Dans cette étude, les auteurs tentent d’appréhender le coût sociétal des lésions. « Il y a ce que débourse la CSST, mais il y a aussi des coûts assumés par les travailleurs et la société », précise M. Deshaies. Et là, surprise ! Lorsque les auteurs comparent les lésions selon leur coût moyen, les troubles de l’oreille arrivent au premier rang, loin devant les fractures, les troubles mentaux et les blessures. Et ils représentent 8 % des coûts sociétaux totaux de l’ensemble des lésions. « Pour la CSST, le coût est peut-être relativement faible mais sur le plan sociétal, considérant la souffrance et l’incapacité que cause la surdité, la proportion des coûts est dix fois plus élevée », en conclut Pierre Deshaies.

En effet, si la surdité ne génère pas de douleur physique, elle crée des problèmes d’écoute et de communication qui se répercutent dans toutes les sphères de la vie. « Elle peut en arriver à briser la vie familiale et sociale, soutient Pierre Deshaies. C’est un long processus. Ça prend dix ans en moyenne entre le moment où la personne vit des problèmes et le moment où elle consulte. Dix ans de souffrance et de méconnaissance des problèmes de communication. » Le travailleur sourd qui peine à entendre et à communiquer tend à s’isoler. Ses collègues qui ignorent sa condition interprètent son isolement comme l’expression d’un caractère bougon. La communication est rompue au travail, mais aussi dans la famille. Sa conjointe se plaint de ne pas pouvoir écouter la télé en même temps que lui ou hésite à le laisser seul avec le bébé de crainte qu’il n’entende pas les pleurs. Son fils se croit renié par son père qui ne l’écoute pas. Devenu grand-papa, il s’attristera de ne pouvoir entendre sa petite-fille lui chanter une chanson.

Consulter le rapport de l'IRSST : Les coûts des lésions professionnelles au Québec, 2005-2007

Des mesures préventives

Les conséquences et les coûts justifient pleinement des mesures préventives pour réduire l’exposition des travailleurs au bruit.

L’étiquetage du niveau sonore des machines par les fabricants pourrait guider les responsables d’achats dans leurs choix. Malheureusement, contrairement à l’Europe, cet étiquetage n’est pas obligatoire au Canada. Toutefois, une entreprise peut toujours exiger de son client des machines moins bruyantes. Des exemples en Chaudière-Appalaches montrent que les fabricants se plient parfois à ce genre d’exigence. Le bruit peut encore être réduit à la source en encoffrant les machines. « La meilleure façon de faire taire une machine est de lui mettre une boîte par-dessus », observe Richard Martin. Il faut cependant s’assurer d’une ventilation adéquate pour éviter tout incendie, et tenir compte de la sécurité et de son entretien.

Bien que réduire le risque à la source soit préférable, la plupart des mesures de prévention de la surdité se concentrent sur les pièces d’équipement de protection personnel que sont les bouchons et les coquilles. Ils peuvent atténuer les bruits jusqu’à 20 dBA. « C’est assez important », remarque Richard Martin, qui précise que les travailleurs doivent recevoir une formation, particulièrement dans le cas des bouchons, pour que la protection soit appliquée. Il prévient aussi que, même s’ils atténuent le bruit, les protecteurs n’éliminent pas le risque de développer une surdité. Il mentionne aussi l’utilisation d’indicateurs de bruit qui alertent le travailleur lorsque le niveau sonore dépasse 85 dBA, lui rappelant qu’il doit porter ses protecteurs.

Richard Martin a présenté une vaste revue de littérature portant sur l’efficacité de ces différentes mesures à réduire l’exposition au bruit et le développement de la surdité. Or, si certaines mesures semblent prometteuses, aucune, prise séparément, ne semble réduire significativement le risque de surdité. Peut-être faudrait-il les assembler et les coordonner dans un programme de prévention qui sensibilise et mobilise l’employeur et les travailleurs au sein de l’entreprise? La solution réside peut-être dans un plan national impliquant l’ensemble des acteurs que sont le ministère de la Santé et des Services sociaux, la CSST, les associations sectorielles, patronales et syndicales, les milieux de recherche et d’enseignement, pour mettre en commun les expertises, accorder ensemble toutes ces mesures vers un objectif commun : garder ses oreilles intactes. Pareil objectif contribuerait aussi à prévenir les autres effets du bruit sur la santé (hypertension, naissance d’un bébé de petit poids) et la sécurité (risque accru d’accident), qui génèrent également des coûts.


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