Une vie entière consacrée à la santé au travail

Photo : Marie-Josée Legault
Photo : Marie-Josée Legault

Avant de faire un doctorat en hygiène du travail, André Dufresne a d’abord travaillé dans l’industrie minière, puis a été chercheur à l’IRSST dans les années 1980. Il a ensuite enseigné à l’Université McGill. Nommé directeur du Département de santé environnementale et santé au travail de l’Université de Montréal, il a également été secrétaire de faculté et vice-doyen aux affaires professorales de l’École de santé publique de cette institution. Ayant vu son père agoniser des suites d’une silicose, cet homme de science a passé sa vie à chercher comment éviter à d’autres d’être victimes de ce type de maladies professionnelles, notamment en menant des études sur la rétention pulmonaire.

Ses pairs ont souligné son apport remarquable à l’avancement des connaissances : l’Association québécoise pour l’hygiène, la santé et la sécurité du travail lui a décerné le prix Antoine-Aumont en 2005, puis l’American Industrial Hygiene Association lui a attribué le prestigieux Donald E. Cummings Memorial Award au début de 2015. Retraité depuis 2014, André Dufresne continue d’agir comme professeur honoraire à l’Université de Montréal et comme membre du Conseil scientifique de l’IRSST. Il fait ici un retour sur plus de 35 ans voués à la recherche scientifique, visant à améliorer la santé et la sécurité des travailleurs.

[Prévention au travail] Qu’est-ce qui vous a mené au domaine de la santé au travail ?

[André Dufresne] J’ai d’abord fait un baccalauréat en biochimie et j’aspirais à cheminer vers des études supérieures en biophysique ou en chimie. Les processus primaires de la photosynthèse étaient ma passion à cette époque. Puis, j’ai décroché un emploi à l’Iron Ore, sur la Côte-Nord, où je travaillais en environnement. J’ai ensuite travaillé à la Sidbec Normines, où je jouais sur les deux créneaux qui m’intéressaient : l’environnement, l’hygiène du travail et le laboratoire. L’entreprise valorisait les programmes d’hygiène industrielle et j’ai eu la chance de suivre des formations dans cette discipline un peu partout. De plus, il y avait une équipe du tonnerre qui m’entourait et qui ne manquait pas d’idées en ce qui a trait à la maîtrise des agents chimiques et physiques. Je garde encore en mémoire les idées que M. Fernand Essiembre déposait sur mon bureau pour corriger des situations à risque dans le milieu de travail.

[PT] Comment êtes-vous passé du milieu minier à celui de la recherche scientifique ?

[AD] L’élément déclencheur, et je tiens à le dire, c’est Guy Perreault, chercheur à l’IRSST. Il insistait pour que je me joigne à l’Institut, qui était alors nouveau et avait besoin de quelqu’un qui s’intéressait entre autres aux poussières et aux métaux. J’ai hésité pendant quelque temps parce que, ayant un poste de superviseur à la Sidbec, je m’occupais à la fois du contrôle du procédé, de l’hygiène industrielle et de l’environnement, et parce que l’entreprise investissait pour qu’on s’attaque aux problèmes du bruit, des poussières et des émissions de gaz. Ça me passionnait. Mais Guy Perreault a réussi à me convaincre et, pour moi, arriver à l’IRSST, a été un point d’inflexion dans ma carrière, surtout dans le sens de la formation et de la recherche. J’ai adoré mon passage à l’Institut, travailler avec Pierre Beaulieu, Daniel Drolet, Jacques Lesage, et plus tard Chantal Dion. Avec un groupe de techniciens très qualifiés (Diane Cormier, Ginette Leclaire, Jocelyne Marion, Suzanne Paradis, Jacques Lauzon, qui étaient ma garde rapprochée), on formait une équipe formidable. Tout au long de ma carrière, j’ai été chanceux de côtoyer des personnes qui aimaient travailler en équipe. C’est fondamental en hygiène industrielle, un domaine qui fait appel à une diversité d’expertises, dont l’échantillonnage, la toxicologie, la physique, les mathématiques... L’hygiéniste est un généraliste qui connaît un petit peu de tout, mais qui ne peut pas tout connaître en profondeur. Il ne peut pas rester seul dans son coin et penser qu’il va faire avancer la santé et la sécurité du travail. Il doit travailler avec des techniciens, des infirmières, des médecins… C’est aussi un travail qui nous amène à faire de la formation continue, et même après avoir obtenu mon doctorat de l’Université McGill, j’allais régulièrement suivre des formations aux États-Unis, pour savoir ce qui se faisait de nouveau en rayonnement ionisant, en ergonomie, en ventilation, et ainsi de suite. J’ai toujours continué d’apprendre.

[PT] Comment la pratique de l’hygiène industrielle a-t-elle évolué depuis vos débuts, à la fin des années 1970 ?

[AD] À cette époque, on était plutôt limités pour faire les prélèvements de gaz, de poussières et de vapeurs. On travaillait avec de gros bidules lourds qui ne permettaient pas vraiment les prélèvements personnels, à moins de suivre le travailleur pas à pas. On a maintenant des pompes minuscules qui sont de bien meilleure qualité pour les échantillonnages de différents types. On a des détecteurs qui font un travail extraordinaire, alors qu’autrefois, il fallait pratiquement un camion pour les déplacer. Les systèmes actuels pour échantillonner, mesurer et quantifier sont miniaturisés et les prélèvements, beaucoup plus personnels, sont bien davantage représentatifs de l’exposition des travailleurs. L’équipement des laboratoires s’est aussi grandement amélioré : tout est informatisé et les limites de détection sont incroyablement abaissées. On dispose de systèmes qui permettent de quantifier des expositions multiples et les tandems chromatographes / spectromètres de masse sont extraordinaires pour séparer et quantifier différents contaminants dans des quantités infimes.

[PT] Malgré les limites à l’époque, l’hygiène industrielle n’a-t-elle pas permis de régler plusieurs problèmes de santé liés au travail au cours de ces années ?

[AD] Oui, beaucoup de corrections ont été faites. Mais il n’est aujourd’hui à peu près plus nécessaire de faire des interventions dans des fonderies, comme lorsque j’étais à l’IRSST. Beaucoup de ces industries ayant fermé, l’hygiène du travail s’est déplacée vers les services. Il ne s’en faisait pas beaucoup dans les hôpitaux à l’époque, car on partait du principe que ces établissements existaient pour guérir et que les gens ne travaillaient pas là pour se rendre malades. On oubliait entre autres qu’il y avait des substances toxiques dans les laboratoires hospitaliers, des problèmes en lien avec la manutention et ainsi de suite. Il faut admettre qu’un certain type d’industrie a disparu, mais il faut quand même rester prudent. Les mines existeront toujours, l’industrie lourde a encore sa place, mais l’industrie du service a aussi ses problèmes. Prenons l’exemple de l’arrivée des ordinateurs dans les bureaux, et les problèmes musculosquelettiques qui ont suivi. Il y a aussi tous les problèmes de moisissures, aujourd’hui fréquents dans les services, dont des écoles.

[PT] Vous êtes retraité depuis peu de temps, mais ne restez-vous pas encore actif professionnellement ?

[AD] Ce qui m’occupe le plus, c’est le Conseil scientifique de l’Institut, qui tient de huit à dix réunions par année. Ça me permet de voir ce qui se passe en termes de recherche au Québec, d’échanger avec les parties patronale et syndicale, ainsi qu’avec les collègues scientifiques. Je fais également partie du sous-comité qui évalue la priorité et la pertinence des projets de recherche. Je constate la volonté de tous de ne pas mener de batailles inutiles et qu’il y a toujours moyen d’arriver à des consensus. C’est vraiment agréable de siéger à ce conseil. Depuis que je suis à la retraite, j’ai aussi accepté de donner quelques formations parce que c’est un plaisir de le faire.

[PT] Avez-vous une relève en santé au travail et vers quoi s’oriente maintenant cette discipline, notamment avec l’émergence des nanotechnologies ?

[AD] Tout le monde sait que Maximilien Debia, de l’Université de Montréal, est mon dauphin et que la relève de la recherche en nanotechnologies, c’est lui, avec aussi des personnes de l’École de technologie supérieure et de l’Université McGill. C’est un domaine où il y a de la recherche à faire pour au moins les dix prochaines années. Le problème des nanomatériaux sévit en particulier lorsqu’on parle de produits fibreux, fins. On sait d’ailleurs que certains ont le même comportement que la fibre d’amiante. Les chercheurs doivent donc être vraiment attentifs et trouver de nouveaux mécanismes de contrôle à la source pour protéger les travailleurs.

[PT] Comment réagissez-vous aux honneurs qu’on vous a décernés ?

[AD] C’est justement le terme qui me vient en tête, honneur. Que ce soit le prix Antoine-Aumont ou le Donald E. Cummings Memorial Award, la liste des lauréats compte des super stars de l’hygiène industrielle. Lorsque j’enseignais, je citais souvent la docteure Alice Hamilton, le premier médecin hygiéniste du travail à s’être intéressée aux problèmes des travailleurs dans différents milieux, et qui a reçu le prix de l’American Industrial Hygiene Association au milieu des années 1940. Imaginez avoir son nom sur la même liste qu’elle et que toutes les autres personnes que je considère comme des sommités ! C’est flatteur, il ne fait aucun doute, mais pour moi, je n’ai fait que mon travail. Et j’aimais faire ce travail, surtout parce que je le faisais en équipe. Je pense qui si l’on arrive à de pareils sommets, c’est parce qu’on a été entouré des bonnes personnes.