La gestion intégrée des risques : pour concilier impératifs de SST et de performance

Photo : ÉTS
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Qu’ils soient opérationnels, technologiques, légaux, environnementaux, sociaux ou qu’ils menacent la santé et la sécurité des travailleurs, les risques de toutes sortes font partie du quotidien des entreprises. Sylvie Nadeau, ingénieure industrielle, docteure en génie électrique et professeure titulaire au Département de génie mécanique de l’École de technologie supérieure, dirige l’Équipe de recherche en santé et sécurité du travail de cette institution en collaboration avec Prs Hallé et Morency.

En mai dernier, l’Association québécoise pour l’hygiène, la santé et la sécurité du travail décernait le prix Antoine-Aumont à cette équipe pour souligner sa contribution remarquable à la prévention des accidents et des maladies du travail. La chercheuse donne ici un aperçu de ses travaux en gestion intégrée des risques, un domaine auquel elle s’intéresse depuis plusieurs années.

Qu’est-ce que la gestion intégrée des risques en SST ?

[Sylvie Nadeau] En termes simples, il s’agit d’intégrer dans un seul et même modèle les divers risques liés aux opérations d’une entreprise, par exemple les coûts de production variables et les arrêts d’exploitation, et les risques pour la SST. Peu importe le milieu, on essaie de faire des arbitrages entre tous ces risques, qui peuvent freiner la productivité. Partant de l’hypothèse que la SST ne doit pas contrecarrer les indicateurs de compétitivité, on crée toute la chaîne, depuis la recherche fondamentale jusqu’à la mise en application des interventions sur le terrain.

Ce type de gestion repose donc sur une analyse globale de toute l’activité de l’entreprise ?

[S.N.] Oui, et ça rend les choses un peu compliquées, car les entreprises actuelles sont des systèmes sociotechniques complexes, c’est-à-dire dont les fonctions sont de plus en plus interreliées. Leurs risques sont liés les uns aux autres. Les outils dont on dispose pour des systèmes beaucoup plus simples ne conviennent donc plus. Il reste beaucoup de travail à faire pour développer les connaissances fondamentales permettant de résoudre des problèmes ou de prendre des décisions dans ces systèmes complexes. On peut aller vers le quantitatif, ce qui mène à l’intelligence artificielle et donc, dans des modèles extrêmement sophistiqués, comme l’Optimisation par Essaim Particulaire (OEP), mais on perd alors la richesse du qualitatif, c’est pourquoi j’explore souvent des pistes comme l’ingénierie de la résilience, par exemple la Méthode d’Analyse de la Résonance Fonctionnelle (FRAM)1, pour tenter d’aller chercher la richesse des modèles mixtes.

L’analyse permet-elle de brosser un portrait complet de l’entreprise, des risques que pose chacune de ses activités et de l’interaction entre eux ?

[S.N.] Tout à fait, incluant les effets de renforcement. Peu importe la lunette d’approche qu’on utilise pour mener nos études, on constate des effets de renforcement entre les divers risques de SST, mais aussi avec les risques liés aux opérations. On peut ainsi parfois montrer que dans certaines situations, les risques de SST ont vraiment une grande influence sur les indicateurs de performance de l’entreprise et que, s’ils ne sont pas gérés correctement, ils réduisent effectivement sa productivité.

Comment une entreprise peut-elle aborder la gestion des risques et quelles embûches est-elle susceptible de rencontrer en cours de route ?

[S.N.] La gestion intégrée des risques est encore en émergence. Après plus d’une décennie de recherche, on commence à avoir des résultats et à pouvoir faire certaines recommandations, mais les entreprises doivent être accompagnées. Nos chercheurs l’ont fait dans différents secteurs où les gens avaient des soucis à la fois de SST et d’opérations. La principale embûche, c’est qu’il faut cueillir énormément d’information pour très bien décrire le système, puis utiliser des modèles assez sophistiqués pour traiter cette information. Certaines entreprises utilisent déjà des modèles d’intelligence artificielle, ce qui ne leur pose pas de problème, mais pour d’autres, c’est plus difficile, c’est pourquoi on explore d’autres modèles tels ceux de l’ingénierie de la résilience, qui pourraient permettre aux entreprises d’être plus autonomes. Il faut toutefois comprendre qu’on en est encore au stade de la recherche et qu’il y a beaucoup d’incertitude dans l’environnement des entreprises, que les choses changent très vite, ce qui rend plus compliqué le fait d’utiliser les nouveaux modèles pour tenter de bien représenter la réalité industrielle. On peut quand même faire une intervention intégrée pour résoudre un problème ponctuel dans une situation donnée et livrer des recommandations. On l’a fait entre autres dans le secteur du démantèlement des véhicules. Notre rapport a permis à ce milieu de prendre en compte non seulement ses risques en SST, mais aussi les particularités de son organisation du travail, son efficacité, son efficience, etc. On ne fait jamais une intervention en silo. Notre équipe interdisciplinaire peut très bien aborder des risques d’hygiène industrielle, des risques de sécurité et des risques ergonomiques dans la même intervention. En fait, on parle pratiquement d’intersectorialité dans certaines problématiques, par exemple celles des nanoparticules synthétiques. Les employeurs abordent donc les six grandes catégories de risques (chimiques, biologiques, physiques, ergonomiques, psychosociaux et liés à la sécurité), mais ce n’est pas fait de façon intégrée, ce qui mène à des recommandations pour chacune des catégories de risques. Il y a souvent des effets synergiques entre les risques et seule une intervention intégrée permet de contrôler ces effets.

Avez-vous d’autres exemples d’outils que vous avez créés dans ce domaine ?

[S.N.] On a fait de la recherche fondamentale dans le secteur des nanotechnologies, entre autres, et on a aussi produit des outils pour le cadenassage qui sont intégrés à la planification de la production. On a accompli des choses en gestion de projet dans le secteur minier et on explore actuellement une programmation substantielle dans celui de la maintenance des aéronefs. On se rapproche de la chaîne de transfert de niveau de maturité technologique, mais dans le cas de certains problèmes, il faut commencer à la base.

Quels avantages une entreprise peut-elle tirer d’une telle démarche ?

[S.N.] Elle va améliorer sa SST tout en améliorant sa productivité et sa compétitivité. Certaines entreprises veulent aller au-delà de la réglementation, bien faire les choses en SST tout en contribuant à l’atteinte de leurs objectifs. Elles y trouvent donc un avantage financier, de nouvelles connaissances et une façon différente d’aborder les risques. Il faut se préoccuper de l’humain à l’intérieur du système de l’entreprise plutôt que penser qu’il s’adaptera à ce système. C’est l’être humain qui donne de la souplesse aux systèmes et ne pas s’en occuper, c’est en quelque sorte renoncer à l’agilité, qui est la capacité de faire face à l’imprévu. Aucun robot, aucun automate ne peut réagir à l’imprévu. Donc, plus on pourra intégrer les impératifs de production aux considérations de SST, plus on fournira à l’humain des environnements adéquats, plus on sera agiles en termes de production.

Vous dites que c’est la lecture des romans d’Émile Zola qui a déclenché votre intérêt pour le sort des travailleurs. Comment cet écrivain du 19e siècle a-t-il pu influencer votre choix de carrière ?

[S.N.] Très jeune, j’ai dévoré les livres de Zola, qui fait des descriptions incroyables de différents milieux de travail, où l’on voit clairement les impératifs de production et les soucis de SST. J’avais aussi un père très curieux, qui nous amenait visiter des usines de toutes sortes lors des vacances estivales. Je me suis donc naturellement orientée vers le génie industriel, et tout de suite vers la SST. Depuis le début de ma carrière, je cherche l’équilibre entre les impératifs de production et la SST. Lorsque j’étais jeune ingénieure dans des usines, je me disais que tant qu’à améliorer la capacité de production, il fallait en profiter pour régler les soucis de SST que tel ou tel poste pouvait soulever, parce que c’était alors souvent plus simple de le justifier.

Quel effet le prix Antoine-Aumont a-t-il eu sur votre équipe ?

[S.N.] C’était très excitant et valorisant pour notre équipe de 17 personnes, qui a ainsi vu reconnaître sa contribution de plus de 20 ans à la SST. L’équipe en est à un moment charnière de son existence : la première génération, qui part à la retraite, a eu le sentiment du devoir accompli. Pour la deuxième génération, actuellement à la tête du groupe, c’est la reconnaissance des efforts en cours. Et pour la troisième, c’est la perspective d’un bel avenir qui s’annonce. Ce prix a donné une bouffée d’oxygène à toute l’équipe.


1. L’ingénierie de la résilience concerne les systèmes capables d’adapter leur fonctionnement en cas de changements ou de perturbations de manière à poursuivre leur activité même dans des conditions inattendues.