Les communautés de pratique et la SST

Depuis quelques années, les communautés de pratique sont de plus en plus populaires dans les organisations et dament de plus en plus

le pion aux traditionnelles communautés d’intérêts, communautés d’apprentissage ou groupes de travail, desquels elles se différencient d’ailleurs à bien des égards. D’abord conçues pour des projets en technologie de l’information, elles sont dorénavant instaurées dans de nombreux domaines, notamment en prévention de la santé et de la sécurité du travail. Un groupe d’enseignants des métiers du bois du Québec a mis sur pied une communauté de pratique ayant pour objectif de normaliser des pratiques sécuritaires d’utilisation des machines-outils du bois. Les bénéfices pour chacun des participants dépassent largement l’utilisation sécuritaire des machines…

 

Photo : CSST

Photo : CSST

Le Comité de standardisation des pratiques sécuritaires des machines-outils du bois (CSPS MOB) a été mis sur pied en 2008. Ses membres proviennent de treize écoles et de programmes de formation divers : ébénisterie, charpenterie-menuiserie, lutherie, arts, design. Deux conseillères en prévention jeunesse de la CSST en font également partie.

Mais qu’est précisément une communauté de pratique ? D’après Étienne Wenger, chercheur suisse et père du concept, c’est « un groupe dont les membres s’engagent régulièrement dans des activités de partage de connaissances et d’apprentissage à partir d’intérêts communs ». La communauté de pratique, aussi parfois appelée communauté de praticiens, réunit des individus qui ont une expertise ou une pratique professionnelle commune. La communauté de pratique permet à ses membres d’échanger, de partager sur des situations, des problèmes qu’ils rencontrent, des outils qu’ils utilisent ou encore des pratiques qu’ils ont retenues. Elle recense et codifie les meilleures pratiques pour faire émerger une intelligence collective sur la finalité partagée, notamment par la création de supports tangibles tels que des guides, des recueils, des wikis et des vidéos qui permettent aux résultats des travaux d’être utilisés comme documents de référence. Cela constitue en quelque sorte une mémoire collective.

Normaliser des pratiques sécuritaires

Le CSPS MOB se réunit quatre fois par année dans un des établissements des enseignants participants. Les objectifs de cette communauté de pratique sont nombreux. Il s’agit d’établir un réseau d’échange sur l’utilisation sécuritaire des nombreuses machines-outils, de standardiser les procédures, de colliger du matériel pédagogique et de rendre l’information accessible par toute la communauté. 

La rencontre se passe en deux temps. Une première partie se déroule dans une salle de classe. Les membres y suivent un ordre du jour. Des points purement formels y sont abordés, comme l’adoption de l’ordre du jour et du compte rendu de la précédente rencontre, ainsi que la désignation de la date, du lieu et du sujet de la prochaine rencontre. Cette formalité de circonstance laisse alors place à des échanges des plus intéressants entre les membres, qui travaillent, entre autres choses, sur un projet de création d’un outil pédagogique portant sur la sécurité des toupies fixes, des toupies portatives et des affleureuses. Les rencontres sont un moment privilégié durant lequel les membres peuvent échanger leurs idées et mettre en commun leurs expériences. Pour Paul Cyrenne, du Centre de formation professionnelle Léonard-De Vinci, « la participation au Comité permet de briser l’isolement des enseignants et de rencontrer ses pairs ». Les membres peuvent échanger sur des acquisitions matérielles, comme les scies à ruban ou les différents modèles d’aspirateurs d’air. Tous bénéficient alors des expériences et des commentaires faits sur les différents produits dont il est question. C’est un gain de temps important pour les enseignants, leurs élèves et leurs écoles, car ils sont en mesure de proposer et de sélectionner rapidement des produits de qualité qui répondent aux normes, et dont l’usage a déjà été validé par une autre école. Ils mutualisent leurs expériences, puis une fois de retour dans leurs milieux d’enseignement, ils font des recommandations aux équipes pédagogiques. « Avec le Comité, les centres de formation participants bénéficient de l’expérience de treize centres de formation », mentionne Richard Caya, du Centre de formation professionnelle Pierre-Dupuy. Et ces recommandations se trouvent à avoir beaucoup de poids, car elles proviennent du Comité.

La seconde partie se déroule dans l’atelier d’ébénisterie-menuiserie pour des travaux pratiques. Munis de leur équipement de protection individuelle que sont les lunettes protectrices et les chaussures de sécurité, les membres exécutent différentes tâches avec des toupies fixes et portatives et avec des affleureuses. Ces exercices visent à valider le contenu d’un projet de recueil qui sera produit et qui traitera des règles de sécurité de base pour les toupies et les affleureuses. En plus du document pédagogique à venir, les travaux de ce comité ont déjà permis l’idéation, la réalisation et la diffusion d’un document sur les règles de sécurité dans les ateliers ainsi que la diffusion sur le Web de 21 capsules vidéo présentant les pratiques sécuritaires sur les machines-outils du bois. Ces capsules, de quelques minutes chacune, présentent entre autres des démonstrations d’ajustement, d’équerrage, de refente, de coupe et de bien d’autres tâches réalisables sur un banc de scie d’atelier ou un banc de scie de chantier. Les capsules sont accessibles au http://recitfp.qc.ca/perfectionnement-tic/capsules-enregistrements/securite-machines-bois.html​.

METTRE EN PLACE SA COMMUNAUTÉ DE PRATIQUE

Vous avez cerné un problème et vous souhaitez mettre sur pied une communauté de pratique ? Il est important de prendre en compte certains éléments. La participation des membres doit se faire sur une base volontaire seulement. Les membres contraints de participer ne permettront pas des échanges stimulants. Les membres ne doivent pas provenir d’organisations ou de niveaux hiérarchiques trop disparates. Une charte de la communauté doit être définie afin d’en préciser les règles et la thématique. Cette charte devra notamment préciser la nature de cette communauté de pratique, ses membres, sa raison d’être, ses objectifs, etc. Il est également fondamental que les membres puissent formuler des points de vue de manière critique tout en étant constructifs. Les membres doivent faire preuve d’une certaine forme de discipline, car la communauté de pratique se déroule dans un contexte semi-structuré. Il est pertinent de préciser si la communauté est ouverte ou fermée (permet-elle la venue de nouveaux membres ou se limite-t-elle à ceux présents au moment de sa constitution ?), la fréquence et la durée des rencontres, ses objectifs par ordre de priorité, qui en assure l’animation, etc. Ces quelques points vous permettront de lancer votre communauté de pratique, bien que cette courte liste ne soit pas exhaustive. Quel sera le sujet de votre communauté de pratique ?

Les avantages pour les participants

Les enseignants et les techniciens veulent être des acteurs de premier plan en matière de prévention de la santé et de la sécurité du travail pour l’utilisation des machines-outils du bois. La participation à cette communauté de pratique permet l’émergence d’une véritable culture de prévention, que les enseignants, une fois conscientisés, transmettront aux apprentis, qui sont les travailleurs de demain.

Ce comité permet également aux membres de prendre conscience de certains aspects de la sécurité des machines et d’être autonomes dans la prise en charge de la résolution des problèmes qu’ils rencontrent. Pour Pier Bergeron, de l’école-atelier Lutherie-Guitare Bruand du Cégep Édouard-Montpetit, « le Comité nous permet de jeter un regard critique sur nos pratiques, d’enrichir nos connaissances et d’améliorer notre expertise ». 

Les résultats de travaux du Comité permettent de faire rayonner la santé et la sécurité du travail en dehors du cercle des membres, puisque les résultats sont partagés par les participants dans leur milieu de travail, auprès de leurs collègues et de leurs directions respectives. Comme nous l’avons vu, certains contenus sont même diffusés sur le Web ; ils sont donc partageables et potentiellement accessibles pour tous ceux qui manifestent de l’intérêt pour le travail sécuritaire sur les machines-outils du bois.

CE QU’UNE COMMUNAUTÉ DE PRATIQUE N’EST PAS

Il arrive souvent que l’on utilise indifféremment les termes communautés d’intérêts, communauté d’apprentissage ou encore groupe de travail pour désigner une communauté de pratique. Cela constitue une erreur, car d’importantes différences existent entre ces différents regroupements. La communauté de pratique n’est pas une communauté d’intérêts, car cette dernière regroupe des personnes souhaitant partager des expériences et des préoccupations communes, en vue de comprendre et de chercher des solutions à un ou plusieurs problèmes. Elle n’est pas non plus une communauté d’apprentissage, qui est composée de personnes qui se réunissent pour une période donnée, avec pour objectif de réussir une tâche définie ou encore de comprendre un nouveau phénomène. La communauté de pratique se démarque également du groupe de travail qui a un mandat donné par la voie hiérarchique de l’organisation, et qui doit remettre un bien livrable dans des délais impartis. La communauté de pratique est créée pour durer et pour favoriser de manière continue le développement des connaissances et des savoirs.