L’urgence de redonner un sens au travail et à la vie

Des contextes de travail exigeants, des travailleurs impuissants, des gestionnaires en détresse, des troubles psychologiques en hausse exponentielle, une foule de gens stressés qui roulent à la vitesse grand V à bord d’un train filant vers nulle part… C’est le constat que dresse le Dr Serge Marquis, spécialiste en santé communautaire, qui observe depuis plus de 30 ans l’évolution des organisations et des individus qui y travaillent. Fondateur de T.O.R.T.U.E. (Organisation pour réduire les tensions et l’usure dans les entreprises), un service de consultation en matière de santé mentale au travail, et auteur entre autres de Pensouillard le Hamster, petit traité de décroissance personnelle, il offre des conférences sur un éventail de thèmes : stress, épuisement professionnel, problèmes psychologiques liés au travail et maintien de l’équilibre dans un quotidien aussi agité que changeant. Il en brosse ici un portrait et propose des moyens de retrouver la maîtrise de notre vie et de notre santé.

 

 

Serge Marquis
Photo : Marie-Josée Legault

[Prévention au travail] : Comment les transformations du marché du travail influencent-elles la santé psychologique des individus qui doivent s’y adapter ?

[Dr Serge Marquis] : C’est majeur, à plusieurs égards. Il y a l’accélération, c’est clair. Il y a l’insécurité omniprésente, qui découle de la compétition féroce entre les organisations et même entre les services, des diminutions de budget et de personnel. Les attentes deviennent souvent des exigences, tant de la part des clientèles que de l’interne. On en veut de plus en plus, dans des temps de plus en plus courts. La phrase « faire plus avec moins », même si on l’entend moins, résume cette philosophie qui existe partout et qui a un impact énorme sur la santé psychologique. Il n’y a pas si longtemps, la majorité des gens travaillaient la terre, ils travaillaient en forêt, ou en usine, et les métiers étaient très manuels. Du point de vue de la santé, les problèmes étaient surtout d’ordre physique. Ils sont encore présents, mais on a fait d’énormes progrès et la situation s’est beaucoup améliorée. Puis, en quelques décennies, on est passé à une économie du savoir. Aujourd’hui, c’est le cerveau qui est sollicité. Sauf que la postmodernité véhicule la croyance terrible que le cerveau n’a pas de limites. Or, c’est un organe qui, comme un muscle, a des limites, variables selon les personnes. Elles varient aussi dans le temps, en fonction des circonstances, du contexte, de l’âge. Deux personnes dans le même contexte ne verront pas leurs limites apparaître au même moment. Il y a aussi des gens qui, avec l’âge, vont accueillir l’expérience et repousser leurs limites, alors que d’autres feront l’inverse. Il est archi-important et urgent de réexplorer le concept des limites du cerveau.

[PT] : Les lois du marché étant ce qu’elles sont, comment une organisation qui doit faire des changements devrait-elle procéder pour qu’ils soient mieux compris par les travailleurs et donc, mieux acceptés ?

[SM] : J’associe deux choses au mot reconnaissance, qui est malheureusement galvaudé. Dans un contexte de changements, ce que les êtres humains souhaitent, c’est qu’on reconnaisse leur existence. Pour que le changement s’effectue le plus harmonieusement possible, il faut passer par ceux qui vont le vivre, et non pas se contenter de changer la couleur des murs. La deuxième chose, c’est que les gens souhaitent que leurs capacités soient reconnues, qu’ils aient la possibilité de s’exprimer, qu’on reconnaisse qu’ils ont des idées, de la créativité, de l’intelligence, du jugement. Bref, tout ce qui fait qu’un être humain peut influencer les choses. Aujourd’hui, on fait des changements qui influencent beaucoup l’utilisation du psychisme et on décide à la place des gens. Mais quelle meilleure occasion, dans n’importe quel contexte de travail, qu’une période de changements pour permettre aux gens de sentir qu’ils peuvent démontrer leur potentiel, leurs capacités, leurs ressources !

[PT] : Comment, concrètement, un employeur peut-il exprimer de la reconnaissance envers ses employés ?

[SM] : Il faut d’abord créer des espaces de parole où les gens peuvent s’exprimer sur le changement à venir. Cela permet de solliciter leur intelligence, leur jugement, leur créativité, et cela donne l’occasion de les informer, de leur montrer qu’on se soucie d’eux et, en même temps, qu’on est conscient qu’ils ont quelque chose à dire, qu’ils sont des personnes intelligentes. Dans beaucoup de circonstances, le sens donné au changement n’est associé qu’à l’économie, alors que l’être humain a besoin que le sens qu’il donne à son travail soit respecté, bien qu’il puisse comprendre les difficultés économiques. Prenons l’exemple classique du sens qu’une infirmière donne à son métier depuis qu’elle l’a choisi, soit de contribuer au bien-être des humains dans son quotidien. Bien que l’infirmière puisse tenir compte de la situation économique du système de santé, les changements ne doivent pas se faire à l’exclusion du sens qu’elle donnait à ce qui a motivé son choix de carrière et à sa contribution sociale. On ne tient plus compte du sens qu’un individu peut donner à sa vie par cette contribution, par le sentiment d’être lié à d’autres humains, alors que tout à coup, sans qu’on ait créé un espace pour qu’il puisse échanger à ce sujet, on lui impose un sens lié à l’économie.

[PT] : Comment alors l’individu qui a le sentiment de n’être qu’un pantin au travail peut-il continuer à donner un sens à sa vie professionnelle ?

[SM] : C’est un des grands défis qui guette tout le monde, même les gestionnaires. C’est très pénible pour beaucoup de gestionnaires d’avoir à tenir compte d’une réalité économique et à prendre des décisions très difficiles touchant le bien-être des employés. J’en ai rencontré plusieurs qui étaient très souffrants parce qu’ils ne pouvaient plus donner un sens à leur travail. La solution pour arriver à entretenir ce sens n’est pas facile : c’est de rester connecté le plus possible au présent, de continuer d’habiter au maximum nos relations avec les autres. Par exemple, dans le système de santé, pendant qu’on est avec le patient dont on s’occupe, lorsqu’on pense que les choses ne sont pas comme on voudrait qu’elles soient, on n’est plus présent. On perd ce lien précieux qui se crée du seul fait de regarder, d’écouter la personne, et de lui expliquer ce qu’on fait. On reste connecté avec le sens de son travail par notre relation avec la personne. Mais il faut être extrêmement vigilant parce que le petit hamster dans notre tête devient vite un obstacle à ce sens, car il juge – et c’est correct de porter un jugement dans la mesure où cela nous amène à pouvoir proposer un plan d’action –, mais si le jugement est strictement une critique non constructive, cela nous prive de la possibilité d’être présent et donc, d’être connecté. Et c’est dans ce lien au quotidien, quand on ramène son attention au cœur même de la relation, aux gestes qu’on fait, que le sens réémerge.

[PT] : Tous les individus ont-ils cette capacité ?

[SM] : Non. C’est quelque chose qu’il faut développer et c’est pour ça qu’il est fondamental qu’il y ait des espaces de parole, même si ce n’est pas facile de les construire. Cela demande un entraînement. Comme l’entraînement physique, qui est nécessaire, je crois qu’on vit à une époque où il faut aussi penser à l’entraînement psychique. S’il fallait s’entraîner pour ne pas avoir de maux de dos quand on soulevait des charges, il faut maintenant s’entraîner pour ne pas avoir de maux de tête, de maux de sens, quand notre cerveau et notre cœur sont constamment sollicités.

[PT] : Si le contexte de travail cause des troubles psychologiques au point d’avoir créé un problème de société majeur, que peuvent faire l’individu et l’organisation dans cette mouvance que personne ne semble pouvoir freiner ?

[SM] : Un des grands problèmes de la modernité, c’est la montée du narcissisme. Cela semble être une conséquence du fait qu’on ait voulu contribuer au bien-être des êtres humains, ce qui est merveilleux, mais il y a eu un dérapage qui nous a fait confondre ce bien-être avec le moi, moi, moi. On le voit aussi dans les entreprises, où il peut y avoir un moi entrepreneurial qui pousse à faire toujours plus de profits et à aller toujours plus loin dans la recherche de notoriété. On ne prend pas de recul, on est toujours dans l’action. On voit maintenant émerger un autre mouvement, le slow, celui de gens qui veulent ralentir, qui vont vers des espaces de méditation ou de spiritualité, à cause de la quête de sens, du besoin d’arrêter, de prendre du recul, de se reconnecter sur ce que nous sommes vraiment.

[PT] : Voit-on aussi des indices de dissidence chez les travailleurs ?

[SM] : Non, mais des indices de crises, par contre. Les grands changements dans l’humanité ont souvent commencé ainsi. Les coûts liés à l’absentéisme pour des raisons psychologiques augmentent sans cesse. On fait des tentatives pour colmater l’hémorragie, qui a des conséquences très graves sur les organisations, sur les individus qui vivent de la souffrance psychologique et sur leur famille.

[PT] : Le mouvement slow peut-il prendre de l’ampleur, pour ainsi petit à petit améliorer les choses ?

[SM] : Il existe plusieurs mouvements parallèles, mais qui n’apaisent pas toujours la soif de l’individu. Les gens ne trouvent plus le moyen d’être ce qu’ils sont profondément et cherchent à s’y reconnecter, des êtres qui peuvent savourer la vie, aimer, être liés entre eux, donner, servir… et échapper au stress. J’aime citer Marie de Hennezel, une spécialiste française des soins palliatifs, qui a dit : « Il faut redécouvrir en nous ce qui ne vieillit jamais. » Cette phrase résume ce que nous sommes : notre capacité à aimer, à créer, à s’émerveiller ne vieillit pas. C’est ça qu’il faut redécouvrir, plutôt que de chercher à accumuler. Il est urgent, individuellement et collectivement, de réviser notre rapport tordu avec la quête du sens. Cela commence par chaque individu, et chacun peut avoir une influence énorme sur ses collègues, sur la façon dont l’entreprise est gérée, sur la place qu’on accorde à l’humain. De nombreux gestionnaires ont déjà de l’influence en ce sens. Comme il y a des preuves que cela se fait, ce n’est pas un idéal utopique. C’est ainsi que nous pourrons retrouver un rapport à soi plus proche du réel, de ce que nous sommes réellement, plutôt que de se perdre dans le moi, moi, moi.