Asthme professionnel - Travailler à s'en couper le souffle

Pour certaines personnes allergiques, le pollen ou les arachides sont des ennemis. La crise d’asthme guette. Bien que cela nuise à la qualité de vie, on peut ne pas manger d’arachides ou éviter de sortir certains jours de printemps. Mais certaines personnes deviennent asthmatiques en réaction à des substances présentes dans leur milieu de travail. On parle alors d’asthme professionnel. Le problème est que bien souvent, l’asthme est une maladie irréversible. Le travailleur malade ne peut pas simplement rentrer chez lui, se soigner et reprendre son poste. Les symptômes de l’asthme réapparaîtront. Le travailleur ne doit pas se priver d’un aliment, mais de son métier. Pour éviter de telles situations parfois douloureuses, le meilleur remède contre l’asthme professionnel est la prévention, c’est-à-dire d’éviter ou de diminuer le plus possible les contacts avec l’allergène avant même que ne surviennent les premiers symptômes.

 

Photo : Shutterstock
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L’asthme touche entre 5 et 10 % de la population québécoise et lorsque la maladie se déclare à l’âge adulte, dans 10 à 15 % des cas, elle est déclenchée par un allergène présent dans le milieu de travail. Professionnel ou non, l’asthme survient quand une substance d’origine animale ou végétale ou des composés chimiques provoquent une inflammation des voies respiratoires inférieures. La paroi des bronches s’épaissit, le muscle entourant les bronches se resserre et il y a obstruction.

L’asthme professionnel est de deux types : avec ou sans période de latence. Dans le premier cas, les symptômes se développent graduellement après plusieurs semaines, voire des années, de contact avec l’allergène. L’air ne trouve plus son chemin, une toux survient, la respiration laisse entendre des sifflements et devient ardue. Il peut être difficile de diagnostiquer un asthme professionnel avec période de latence car au début de la maladie, les symptômes parfois légers ne se manifestent pas toujours sur le lieu de travail. Mais si la personne n’y prend pas suffisamment garde, les symptômes s’intensifieront. Elle deviendra sensibilisée à l’allergène et présentera les symptômes de l’asthme lors de chaque nouvelle exposition à l’allergène, même à faible dose. Un travailleur qui soupçonne des symptômes de l’asthme pourra remplir le questionnaire d’autoévaluation en sept points, accessible sur le site de la CSST (http://asthme.csst.qc.ca/info_gen/index.html Site
externe​). S’il répond positivement à trois questions, il devra prendre ses symptômes au sérieux et consulter le Réseau de santé publique en santé au travail (RSPSAT). Une investigation du milieu de travail, de la présence éventuelle d’allergènes, des tests cutanés, puis des tests de provocation bronchique spécifique avec l’allergène suspecté peuvent permettre d’établir le diagnostic.

L’asthme sans période de latence, souvent appelé « syndrome d’irritation bronchique », survient lors d’exposition à des fortes concentrations de substances irritantes comme le chlore et l’ammoniac.

L’asthme professionnel, ou asthme avec période de latence, avec l’amiantose et la silicose, constituent le trio de tête des maladies respiratoires liées au travail. Les données statistiques de la CSST indiquent que 18 cas d’asthme professionnel ont été déclarés en 1996. Dix ans plus tard, en 2006, il y en avait 40. Depuis, les chiffres se maintiennent, avec 146 cas déclarés de 2007 à 2010, inclusivement. « C’est une problématique majeure, affirme Johanne Dumont, conseillère experte en prévention-inspection à la CSST. C’est une atteinte permanente. Le travailleur ne doit plus être exposé à l’agent sensibilisant, ce qui peut l’amener à devoir changer de tâches, voire de métier. » Pour la personne atteinte, c’est un changement de vie.

À la recherche des substances coupables

Les chiffres et les conséquences sociales de la maladie ont incité la CSST à analyser les cas d’asthme professionnel pour identifier la cause. « On s’est rendus compte que chez les carrossiers, les coupables étaient les isocyanates, une famille de produits chimiques présents dans les peintures métalliques des voitures », rapporte Johanne Dumont. Au début des années 2000 démarra alors un programme d’intervention en partenariat avec le RSPSAT afin de cibler les postes de travail problématiques et d’apporter des solutions. Mais alors que se mettaient en place des mesures de prévention chez les carrossiers, les statistiques de 2006 de la CSST montraient que le problème n’était pas réglé. Non seulement les isocyanates n’affectaient pas uniquement les carrossiers, car on en trouve dans d’autres secteurs industriels, notamment dans le milieu de la construction, mais surtout, ils n’étaient pas les seuls coupables. On dénombre plusieurs centaines d’agents susceptibles de causer l’asthme professionnel : des produits chimiques utilisés dans les plastiques, les adhésifs, les peintures, les produits cosmétiques et pharmaceutiques et l’électronique, des poussières de bois, des produits céréaliers et d’autres ingrédients alimentaires, certaines poussières métalliques, certains médicaments, les poils et les plumes d’animaux et diverses enzymes utilisées dans les lessives et l’industrie agroalimentaire. Pour la liste complète des matériaux pouvant causer de l’asthme, consultez le :http://asthme.csst.qc.ca/document/Info_Gen/AgenProf/Bernstein/BernsteinFra.htm Site
externe​. Une grande diversité de secteurs manufacturiers sont concernés et nombreux sont donc les travailleurs susceptibles d’être exposés à un agent causant l’asthme. Cependant, la CSST et ses partenaires ont ciblé quatre familles d’allergènes responsables d’environ 50 % des cas d’asthme professionnel indemnisés par la CSST : aux isocyanates s’ajoutent les poussières de bois, la farine et les protéines de crustacés.

Un Comité asthme et une action concertée

Pour faire suite au Programme d’interventions intégrées isocyanates, la CSST a constitué un Comité asthme avec des représentants de la CSST, de l’IRSST, de l'Institut national de santé publique du Québec et du RSPSAT. Tous ont travaillé ensemble pour mieux comprendre la maladie et les facteurs de risque et déterminer des approches et des priorités communes.

Les chercheurs et les hygiénistes de l’IRSST effectuent la recherche en amont pour déterminer les allergènes et concevoir des méthodes d’analyse. Ils étudient aussi les facteurs de risque, c’est-à-dire les conditions dans lesquelles les travailleurs sont exposés à l’allergène. Ces facteurs de risque dépendent de la nature de la substance, de ses propriétés physicochimiques, de sa concentration dans la zone respiratoire du travailleur, des méthodes de travail qui peuvent générer plus ou moins d’aérosols ou de poussières, de la température et de la ventilation de l’espace de travail… Tous ces facteurs moduleront le risque d’inhalation de la substance par les travailleurs.

Sur un chantier de construction, un travailleur applique de la mousse isolante à base d'isocyanates sur les parois d'un bâtiment.
Photo : Pierre Charbonneau
Sur un chantier de construction, un travailleur applique de la mousse isolante à base d'isocyanates sur les parois d'un bâtiment.

En connaissant les facteurs de risque, il devient possible d’établir des mesures de prévention pour réduire l’exposition des travailleurs. Comme pour toute maladie professionnelle ou tout accident de travail, les mesures de prévention sont de quatre niveaux. La meilleure mesure est d’éliminer la substance en cause ou de la substituer par une substance moins nocive. Mais ce n’est pas toujours possible. Vient ensuite le confinement des procédés dangereux. Puis, l’installation d’un système d’aspiration à la source de l’allergène au poste de travail ciblé, qui demeure souvent le moyen préventif de l’asthme professionnel le plus accessible. Afin d’optimiser la réduction de l’exposition, il faut également revoir les méthodes de travail. Ces mesures doivent s’accompagner de formations et d’information. En dernier ressort ou en complément vient l’équipement de protection individuelle (EPI), en l’occurrence, pour l’asthme, un appareil de protection respiratoire (APR) qui apporte un air non contaminé. D’autres EPI peuvent être nécessaires, par exemple des gants pour protéger les mains, car certains sensibilisants respiratoires peuvent aussi être des sensibilisants de la peau, et il est suspecté que l’exposition cutanée à certains sensibilisants respiratoires puissent augmenter le risque de développer un asthme professionnel. En parallèle, un programme de protection respiratoire doit être instauré et mis en application dans l’établissement.

Il reste encore à transférer les connaissances dans les milieux de travail. C’est là qu’intervient le RSPSAT. La CSST l’a mandaté pour implanter un programme de santé au travail dans les entreprises et assurer ainsi un mécanisme de prévention. Le RSPSAT visite les entreprises, évalue les risques spécifiques à l’établissement et élabore un programme santé. Celui-ci doit diffuser l’information relative à l’asthme auprès des travailleurs et recommander à l’employeur des mesures de prévention si des risques d’asthme ne sont pas contrôlés de façon adéquate dans son établissement. Un cas d’asthme professionnel déclaré est un signe que les mesures de prévention ne sont pas suffisantes. Si l’employeur n’adhère pas aux recommandations du RSPSAT, la CSST interviendra pour faire appliquer la loi et exiger de l’employeur qu’il corrige la situation.

À CHACUN SON MASQUE

Parfois, le recours à un appareil de protection respiratoire (APR) sera indispensable pour assainir complètement l’air respiré par le travailleur. L’employeur est alors tenu de fournir un APR aux employés et d’implanter un programme de protection respiratoire. Le programme servira à évaluer les risques et à déterminer le type d’APR en fonction des substances à éviter. L’évaluation environnementale du milieu de travail permet de repérer les postes de travail à risque, la substance connue comme un allergène, ses propriétés et sa concentration dans la zone respiratoire du travailleur. À partir de ces données, il s’agit de sélectionner l’APR approprié. Il existe deux grandes catégories d’APR. Les APR à épuration d’air comportent un élément filtrant qui retient la substance ciblée pour laisser passer un air assaini. Il doit permettre d’abaisser la concentration de la substance sous la norme spécifiée dans l’annexe I du RSST. Les APR à approvisionnement d’air apportent de l’air sain venant d’une source indépendante de l’espace de travail.
 
Pour que l’APR soit une protection efficace, le masque doit être parfaitement ajusté au visage et ne laisser pénétrer aucun air contaminé. Dans le cas d’un APR à épuration d’air, l’élément filtrant doit être changé régulièrement. Le programme de protection respiratoire inclut aussi la formation des employés sur la maladie, les facteurs de risque et l’utilisation adéquate des équipements de protection, de même que sur l’utilisation, le nettoyage, l’entretien et l’entreposage des APR.
Photo : Denis Bernier
Photo : Denis Bernier
Les carossiers appliquent les peintures aumoyen d'un pistolet qui génère des aérosolsvéhiculant des isocyanates jusqu'aux voiesrespiratoires.

Une chambre de peinture pour les carrossiers

Les isocyanates sont responsables de plus de 10 % des cas d’asthme professionnel. En raison de leurs propriétés intéressantes, ces composés chimiques sont présents dans de nombreux procédés industriels. On les trouve par exemple dans les colles, les mousses d’emballage ou isolantes, les pesticides, les peintures… En conséquence, ils sont présents dans de nombreux milieux de travail. C’est toutefois chez les carrossiers que prédomine l’asthme professionnel causé par les isocyanates. Les carrossiers appliquent les peintures sur les véhicules au moyen d’un pistolet, qui génère des aérosols autour et dans leur zone respiratoire. En l’absence de mesures préventives adéquates, ces aérosols véhiculent des isocyanates jusqu’aux voies respiratoires.

Grâce aux isocyanates, les peintures automobiles sont plus résistantes et plus brillantes. Ils sont difficilement remplaçables. Toutefois, l’asthme professionnel des carrossiers étant mondialement reconnu, les fabricants ont modifié la composition des peintures. « La composition des nouvelles peintures permet de réduire l’ex-position, entre autres parce qu’elles contiennent moins d’isocyanates volatiles. Mais cela n’élimine pas le risque », observe Johanne Dumont. Le Règlement sur la santé et la sécurité du travail (RSST) indique que la concentration en isocyanates contenus dans les peintures dans la zone respiratoire du travailleur ne doit pas dépasser 0,005 ppm et doit même être réduite au minimum. Des mesures de prévention s’appliquent donc pour réduire l’exposition à la source. La peinture doit être appliquée dans une chambre à peinture adéquatement ventilée. Le peintre doit porter un équipement de protection complet : survêtement, gants résistants aux composés chimiques de la peinture et APR de type « masque à adduction d’air ». Choisir un pistolet à faible pression peut aussi permettre de réduire la projection d’aérosols. En dehors de la chambre de peinture, il y a d’autres postes de travail à risque dans l’atelier. Avant de peindre l’automobile, il faut appliquer un apprêt sur la carrosserie, mélanger la peinture et à la fin, il faut nettoyer le pistolet. Le Guide d’évaluation des ateliers de carrosserie recommande d’utiliser des apprêts sans isocyanates. Et pour toutes ces tâches, qu’elles se fassent à l’intérieur ou à l’extérieur de la chambre de peinture, les travailleurs doivent porter un APR.

Toutes ces mesures de prévention, et bien d’autres informations relatives aux isocyanates, sont consignées dans le guide intituléGuide de prévention pour une utilisation sécuritaire des isocyanates, que l’IRSST vient de rééditer et de mettre à jour. C’est un outil de vulgarisation efficace qui permet de transférer les connaissances développées vers les milieux de travail. D’ailleurs, la première édition datait de 2000 et le milieu s’est depuis approprié les bonnes pratiques vis-à-vis des isocyanates. « Il y a une évolution dans la prise en charge. Ça devient de plus en plus une culture », constate Johanne Dumont.

Mais dans une entreprise, le personnel change, le risque se banalise et les bonnes pratiques peuvent se perdre. L’Agence de la santé et des services sociaux de Lanaudière a effectué une enquête dans les ateliers de peinture pour vérifier si les mesures de prévention perduraient. France Lussier, qui est médecin en santé au travail dans cette agence, raconte que 55 établissements ont été visités en 2010 et 2011 par les intervenants du Centre de santé et de services sociaux (CSSS) du Sud de Lanaudière pour vérifier principalement trois mesures de prévention : le port du masque à adduction d’air dans la chambre à peinture, l’utilisation d’apprêts sans isocyanates dans l’atelier et le port du masque s’il y a utilisation de produits avec des isocyanates dans une aire de préparation. Sur ces 55 établissements, 43 avaient déjà implanté des mesures de prévention à la suite d’une première visite en 2005-2006. Cinq ans plus tard, 17 de ces 43 établissements avaient abandonné au moins une des trois mesures visées. La CSST est intervenue en 2012 pour les réinstaurer. Ainsi, même dans un milieu bien au fait de la maladie et qui a adopté les bonnes pratiques de prévention, la vigilance reste de mise pour que les mesures implantées demeurent.

Pour ne pas enfariner le boulanger

Ce travailleur transvide manuellement un sac de farine dans le pétrin. La technique est adéquate puisqu'elle n'engendre pas de nuage de poussière.
Photo : CSSSVC
Ce travailleur transvide manuellement un sac de farine dans le pétrin. La technique est adéquate puisqu'elle n'engendre pas de nuage de poussière.

A priori, rien ne suggère que la farine puisse causer des problèmes respiratoires. Sa blancheur, son odeur et sa douceur au toucher tendent à la blanchir de tous soupçons. Et pourtant, cette poussière légère peut irriter les muqueuses respiratoires et favoriser le développement de l’asthme. Entre 1996 et 2006, on estime que près de 50 cas d’asthme professionnel dus à la farine ont été déclarés à la CSST. Les allergènes les plus fréquents responsables de l’asthme à la farine sont le blé et l’enzyme alpha-amylase ; d’autres céréales et additifs peuvent aussi, jusqu’à un certain point, être responsables de l’allergie. Bien que le potentiel allergénique de la farine soit connu et documenté, il n’y a pas de norme spécifique dans le RSST pour encadrer légalement la concentration de farine présente dans l’air respiré par les boulangers. La norme d’usage est celle des poussières non classifiées autrement, établie à 10 mg/m3. Mais Roger Roy, qui est médecin du travail au CSSS de la Vieille-Capitale et qui intervient dans les boulangeries, conseille plutôt aux propriétaires de boulangerie de viser le seuil sécuritaire pour la farine avec mention « sensibilisant » recommandé par l’organisme américain American Conference Gouvernemental of Industrial Hygienist (ACGIH), fixé à 0,5 mg/m3. « Eh oui, selon la documentation scientifique sur le sujet, la sensibilisation à la farine peut débuter à des niveaux aussi bas que 1 mg/m3 », ajoute-t-il.

Comme on ne fait pas de pain sans farine, il est impossible de substituer l’agent allergisant. Il faut donc exiger en premier lieu un système d’aspiration à la source, un dépoussiéreur, et travailler sur les méthodes de travail et la protection individuelle.

Les boulangeries artisanales ne sont pas moins à risque même si les volumes de farine utilisés sont plus faibles.
Photo : Shutterstock
Les boulangeries artisanales ne sont pas moins à risque même si les volumes de farine utilisés sont plus faibles.

Dans les boulangeries industrielles, le volume de farine utilisé est considérable, mais le contact avec la farine est réduit, car bon nombre d’opérations sont automatisées et se font en vase clos. Le mélangeur où les ingrédients sont incorporés est fermé. La pâte est convoyée dans un tuyau jusqu’à la diviseuse, qui séparera la pâte en pâtons. Ceux-ci iront ensuite au moulage, puis au four. Mais il faut bien ouvrir les sacs de farine pour les mettre dans le mélangeur. Et pour éviter que la pâte ne colle aux machines, celles-ci sont fleurées, c’est-à-dire qu’elles sont saupoudrées de farine. En conséquence, lors de certaines opérations, et particulièrement aux étapes du mélange, de la division et du moulage, des nuages de farine peuvent importuner les travailleurs. L’employeur devra alors faire installer un mécanisme d’aspiration à la source pour que la concentration en farine soit la plus basse possible et s’approche du seuil sécuritaire exigé par l’ACGIH.

Les boulangeries artisanales ne sont pas moins à risque même si les volumes de farine utilisés sont plus faibles. « Il y a parfois plus d’exposition, car les lieux sont plus petits et la technologie n‘est pas au rendez-vous », commente Roger Roy. L’aspiration à la source reste la solution privilégiée, mais ce n’est pas toujours possible. Il faut alors revoir les méthodes de travail. « La façon d’ouvrir le sac de farine dans le mélangeur, si c’est fait de façon cavalière, à la fin de la journée, on a un bonhomme de neige », illustre Roger Roy. Mettre l’eau avant la farine dans le mélangeur, fleurer une surface de travail en déposant la farine plutôt qu’à la volée et nettoyer le plancher en passant l’aspirateur plutôt que le balai, qui ne fait que remettre la poussière dans l’air, sont des méthodes de travail qui peuvent contribuer de façon importante à réduire l’exposition à la farine. Enfin, comme pour les isocyanates, un APR, soutenu par un programme de protection respiratoire et bien choisi, ajusté et entretenu, protègera les travailleurs.

HISTOIRE D’UNE BELLE COLLABORATION EN BOULANGERIE

En 2007, le CSSS de la Vieille-Capitale faisait une évaluation environnementale d’une boulangerie et ciblait particulièrement les émissions de farine aux postes de travail. « Une cassette d’échantillonnage était fixée dans la zone respiratoire du travailleur pendant huit heures et l’air y était aspiré par une pompe. Ça mesure ce que le travailleur respire », commente Kareen Robertson, inspectrice à la CSST. Les échantillons furent ensuite envoyés à l’IRSST pour mesurer les concentrations de poussières et les résultats, acheminés au CSSS. Celui-ci a fait son constat : les concentrations en poussières aux postes du mélangeur et de la diviseuse dépassaient la norme de 10 mg/m3. Le poste de moulage, même s’il ne dépassait pas la norme, présentait aussi une concentration élevée en poussières. Par ailleurs, ces trois postes dépassaient de loin la recommandation de l’ACGIH spécifique à la farine reconnue aux États-Unis, et c’est sur cette valeur que le Dr Roy s’est appuyé pour recommander à l’employeur de corriger la situation. Au moyen du programme de santé de l’entreprise, le CSSS a recommandé d’installer une aspiration à la source aux postes problématiques.
 
Sur ces faits, en 2008, une employée de la boulangerie est devenue asthmatique en réaction à la farine. Or l’asthme professionnel est une maladie à déclaration obligatoire (MADO) qui, en vertu de la Loi sur la santé publique, doit être déclarée à la Direction régionale de santé publique, le but étant d’éviter ou de réduire l’apparition de nouveaux cas. Comme il s’agissait dans ce cas d’une maladie professionnelle, le directeur de santé publique en a avisé la CSST. « Une MADO, c’est une preuve concrète du lien de cause à effet de la maladie, et la CSST a l’obligation de s’assurer que l’hémorragie est sous contrôle », explique Kareen Robertson, qui est donc intervenue auprès de l’employeur. « Une inspectrice de la CSST s’est jointe à nous avec un mandat légal pour faire avancer les choses. Le médecin n’a pas de mandat pour faire appliquer la loi », complète Roger Roy. L’inspectrice a alors demandé à l’employeur d’élaborer un plan d’action pour corriger la situation. « L’employeur a réalisé une modification digne de mention : un dépoussiéreur central connecté à trois postes de travail », rapporte le médecin. « Il y a eu une excellente collaboration avec l’établissement », souligne Kareen Robertson. En 2010, le CSSS a fait une nouvelle collecte d’échantillons pour vérifier l’efficacité de l’installation. Aux trois postes, la concentration en farine était descendue nettement sous la barre des 10 mg/m3. « On a eu une belle surprise, une réduction de 10 fois la concentration à un poste, et de 2 fois celle-ci à un autre », se réjouit le Dr Roy.

Les crustacés

Lorsqu’un repas est organisé pour un groupe de personnes, il est d’usage de s’informer si des personnes ont des allergies, notamment aux fruits de mer. C’est presque devenu un réflexe tant est fréquente cette allergie dans la population. Il n’est donc pas surprenant de trouver cette allergie dans les milieux professionnels où sont manipulés les fruits de mer, comme la restauration, mais surtout les usines de transformation des crustacés. La problématique, qui semblait spécifique aux usines de transformation du crabe en Gaspésie, aux Îles-de-la-Madeleine et à la Côte-Nord, s’étend maintenant jusqu’aux usines de compostage, qui utilisent les carcasses de crabes et de crevettes mélangées au terreau de jardinage.

À la suite du moratoire sur la pêche à la morue au début des années 80, les entrepreneurs ont commencé à transformer le crabe. Les hangars à morue ne possédaient pas de ventilation, le filetage et le salage de la morue émettant peu de particules dans l’air. Le crabe était cuit dans d’immenses bouilloires et la vapeur était présente dans toute l’usine.

Les crabes arrivent vivants à l’usine dans des bacs en plastique. Les travailleurs les classent selon leur taille. Ils séparent ensuite les pattes de la carcasse en frappant le crabe sur une barre de métal, et les pattes sont nettoyées grossièrement avec des brosses rotatives, puis lavées et envoyées à la cuisson. Par la suite, les crabes sont emballés, puis congelés et expédiés dans des boîtes de carton.

Rapidement, des travailleurs ont eu des problèmes respiratoires. En 1982, les travailleurs de quatre usines des Îles-de-la-Madeleine ont été évalués par l’équipe de pneumologie de l’Hôpital Sacré-Cœur, et 15,6 % d’entre eux ont été diagnostiqués comme faisant de l’asthme professionnel causé par la transformation du crabe (la crabiose).

La problématique de l’asthme dans les régions maritimes où les emplois sont traditionnellement tournés vers la mer devient vite un gros problème socioéconomique.
Photo : iStockphoto
La problématique de l’asthme dans les régions maritimes où les emplois sont traditionnellement tournés vers la mer devient vite un gros problème socioéconomique.

Pierre Chrétien, qui est le médecin responsable du dossier des poissonneries à l’Agence de la santé et des services sociaux de la Côte-Nord, travaille sur cette problématique depuis 1985. Sans aucune prévention pour l’élimination et la captation de la vapeur, environ 50 % des travailleurs répondent « Oui » à trois questions ou plus sur sept à l’autoévaluation sur l’asthme. Comme la spécificité de ce questionnaire est de 30 %, on arrive à environ 15 % de vrais cas d’asthme dans le milieu de travail (50 % de réponses positives dans l’autoévaluation, que l’on multiplie par 30 % de spécificité, ce qui donne 15 % de vrais cas d’asthme), comme dans l’étude de l’Hôpital Sacré-Cœur aux Îles-de-la-Madeleine.

La problématique de l’asthme dans les régions maritimes où les emplois sont traditionnellement tournés vers la mer devient vite un gros problème socioéconomique, la population ayant peu de choix s’ils souhaitent changer de travail.

Le fait qu’il n’existe pas de méthodes d’échantillonnage validées ni de normes spécifiques aux crustacés a mené le Dr Chrétien et les équipes de santé au travail à évaluer l’exposition des travailleurs en se basant sur une approche visuelle basée sur la quantité de vapeurs de cuisson dans l’air et la quantité de projections de particules de crabe lors des différentes étapes de transformation.

« Nous avons vu une rapide diminution des symptômes des travailleurs en contrôlant les émissions de vapeurs de cuisson, rapporte Dr Chrétien. Il était relativement facile au début de contrôler la vapeur qui est bien visible. Deux méthodes ont été utilisées, soit la captation par un système d’aspiration à la source et le cloisonnement des salles de cuisson. Mais malgré l’assainissement des milieux, nous avons relativement toujours le même nombre de cas par année. »

Au début des années 2000, l’industrie du crabe a changé les lignes de production : la cuisson du crabe a lieu à la fin de la chaîne de transformation, ce qui semblait avoir réglé le problème de l’asthme. Le fait de manipuler le crabe avant la cuisson (cru) a aussi diminué les symptômes respiratoires, mais cet effet n’a été que temporaire.

Les deux protéines soupçonnées fortement comme causes d’allergie aux crustacés sont l’arginine kinase et la tropomyosine. « Cependant, on ne sait pas comment elles sont aéroportées ni quelle dose rend allergique », regrette Dr Chrétien. Il était plus facile de contrôler la vapeur de cuisson, tandis que pour les éclaboussures, il faut revoir complètement les méthodes de travail. De plus, la mécanisation de certaines opérations a tendance à augmenter l’émission de particules de chair, surtout lorsque des scies rotatives sont utilisées. L’absence de méthodes d’échantillonnage et d’analyse validées et de normes légales nous place dans une situation délicate. « On est mal placés devant l’employeur pour le convaincre de faire des correctifs », déplore Dr Chrétien.

Pour mieux cerner les facteurs de risque, le RSPSAT et l’IRSST ont entrepris en 2011 une campagne d’échantillonnage visant à quantifier les protéines allergènes aux postes de travail. Claire Labrie, qui était alors hygiéniste pour l’Agence de la santé et des services sociaux de la Côte-Nord, a coordonné la collecte d’échantillonnage. « Nous avions anticipé que le triage serait un poste problématique, évoque-t-elle. Mais les résultats ne sont pas allés dans ce sens. Les postes plus exposés aux éclaboussures sont le cassage et l’empaquetage.  » Elle enjoint cependant à prendre ces résultats avec prudence, car le nombre d’échantillons ne prêtait pas à une analyse statistique solide, et la méthode analytique n’est pas suffisamment développée. Les recherches doivent se poursuivre.

Ne pas se fier à la bonne odeur du bois

Le bois fraîchement coupé sent bon. Mais la poussière de bois est légère et peut se propager dans l’air, et certaines essences forestières renferment des composés allergéniques. Les usines de transformation du bois sont donc des milieux favorables pour le développement de l’asthme professionnel. Dans les menuiseries, les ébénisteries, et les fabricants de murs et de fermes de toit préfabriqués, de bois d’ingénierie et de panneaux de particules, les opérations de sciage, de sablage et de rabotage génèrent des nuages de poussières susceptibles d’irriter les voies respiratoires ou de causer de l’asthme selon les essences forestières. Des normes ont été établies pour certaines de ces essences, comme le cèdre rouge, mais de nombreuses essences peuvent causer l’asthme. Vous pouvez consulter la liste au :www.reptox.csst.qc.ca/Documents/PlusEncore/PoussieresBois//htm/PoussieresBois.htm Siteexterne.

La prévention vise l’aspiration à la source. Il est donc recommandé de privilégier des outils équipés d’un système d’aspiration et d’installer un dépoussiéreur dans l’usine.
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La prévention vise l’aspiration à la source. Il est donc recommandé de privilégier des outils équipés d’un système d’aspiration et d’installer un dépoussiéreur dans l’usine.

Évidemment, il n’est pas possible d’éliminer le bois, et donc sa poussière, au procédé de fabrication d’un produit en bois. Comme pour les autres cas d’asthme professionnel, la prévention vise donc l’aspiration à la source et les méthodes de travail. Il est recommandé de privilégier des outils équipés d’un système d’aspiration et d’installer un dépoussiéreur dans l’usine. En dernier recours, les employés devront porter un APR. À noter que dans les entreprises de transformation du bois, la poussière de bois n’est pas le seul sensibilisant pour les voies respiratoires. Les colles, les vernis et les teintures peuvent contenir d’autres allergènes, et notamment des isocyanates. La prévention doit donc tenir compte de l’ensemble des risques potentiels et fera donc d’une pierre deux coups.

La poussière de bois est légère et peut se propager dans l’air, et certaines essences forestières renferment des composés allergéniques.
Photo : Shutterstock
La poussière de bois est légère et peut se propager dans l’air, et certaines essences forestières renferment des composés allergéniques.

Les mêmes risques sont présents dans les ateliers des écoles de formation et les mêmes recommandations s’appliquent. Un reportage en page 42 rapporte comment le directeur de l’École des métiers du meuble de Montréal a fait installer des tables aspirantes dans ses ateliers. En outre, l’avantage d’implanter des mesures préventives dans les milieux d’apprentissage est de sensibiliser les élèves, et donc les futurs travailleurs à la maladie et de leur enseigner de bonnes pratiques de travail.

Poussières de bois et de farine, crustacés et isocyanates sont les quatre principales familles de substances mises en cause dans l’asthme professionnel. Les autres centaines d’allergènes répertoriés dans les milieux de travail étant responsables d’environ 50 % des cas d’asthme professionnel, elles ne peuvent être négligées. Il est difficile de sensibiliser tous les employeurs et employés potentiellement concernés, mais il est facile de consulter la fiche signalétique des produits utilisés dans un milieu de travail. Si une substance est identifiée comme un sensibilisant reconnu, une petite lumière doit s’allumer ; sans oublier que la maladie est progressive et que l’absence de symptômes aujourd’hui ne garantit pas d’échapper à la maladie demain.

CE QUE DIT LA LOI

Pour l’asthme professionnel comme pour toute autre lésion professionnelle, les articles 49 et 51 de la Loi sur la santé et la sécurité du travail requièrent que l’employeur prenne les mesures nécessaires pour protéger la santé et assurer la sécurité et l'intégrité physique du travailleur et que celui-ci prenne lui aussi les mesures nécessaires pour protéger sa santé, sa sécurité et son intégrité physique.
 
En plus de régir cette responsabilité partagée, plusieurs articles du RSST encadrent l’exposition du travailleur à des substances nocives présentes dans l’air qu’il respire.
 
Dans la section V relative à la qualité de l’air, l’article 39 stipule de remplacer, autant que possible, les matières dangereuses qui sont sources de gaz, de fumées, de vapeurs, de poussières ou de brouillards par des matières qui le sont moins. Quand le remplacement des matières dangereuses n’est pas possible, l’article 41 requiert que dans la zone respiratoire des travailleurs, la concentration de ces matières soit inférieure à une valeur d’exposition admissible (VEA), ou norme, indiquée dans l’annexe I du RSST. Cependant, pour certaines substances, notamment les substances allergènes comme la farine ou les protéines de crustacés, la VEA n’est pas encore précisée. La valeur prévalant est alors celle des poussières non classifiées autrement. Dans le cas des isocyanates, l’article 42 va plus loin en demandant de réduire la concentration d’isocyanates le plus bas possible, même lorsqu’elle est déjà sous la VEA. Les articles 43 et 44 exigent, pour les établissements de plus de 50 employés, un suivi des concentrations des matières dangereuses, conformément aux méthodes développées par l’IRSST. Lorsque la technologie existante de maîtrise à la source ne permet pas de respecter l’article 41, l’employeur doit, en vertu de l’article 45, fournir un appareil de protection respiratoire approprié à la substance en cause et implanter un programme de protection respiratoire.
 
Enfin, la section XI spécifie les conditions de ventilation des milieux de travail. L’article 101 stipule que les postes de travail doivent être ventilés de façon à respecter les normes prévues aux articles 40 et 41. De plus, lorsqu’il y a une source ponctuelle d’émission d’un contaminant, l’article 107 stipule que l’aspiration locale est requise pour tout poste de travail fixe. Les articles subséquents donnent des précisions notamment sur la prise d’air, l’inspection, la recirculation, la ventilation et le taux de changement d’air pour assurer l’arrivée d’air sain dans le local et éviter que les substances nocives ne contaminent les locaux adjacents.