Vibrations : attention et prévention

Vibrations : attention et prévention
Photo : Shutterstock

Les doigts blancs du syndrome de Raynaud ou des picotements dans les doigts, bon nombre de travailleurs en souffrent. Et beaucoup n’y voient qu’un désagrément passager. Erreur, car ce syndrome provoqué par les vibrations des outils ou des machines peut devenir gravement invalidant.

Lors du Grand Rendez-vous santé et sécurité du travail du 4 mai dernier, Livann Vézina-Nadon, ergonome au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de l’Estrie, et Paule Pelletier, hygiéniste du travail et ergonome à la Direction de la santé publique de la Montérégie, ont fait la lumière sur ce syndrome méconnu et dévoilé des outils pour aider les milieux de travail à le prévenir. Docteure Alice Turcot, médecin spécialiste en médecine du travail, a contribué par son expertise dans le domaine des vibrations aux travaux du comité de travail.

Le syndrome de Raynaud tire son nom du docteur Maurice Raynaud qui a décrit cette affection dans sa thèse en 1862. Il en parlait comme d’une maladie de la circulation sanguine de la main, conduisant à une décoloration des doigts. Par la suite, d’autres médecins ont observé ce phénomène chez les mineurs et constaté un lien avec le froid et les vibrations. Au Québec, le docteur Gilles Thériault et des collaborateurs observent une forte prévalence du syndrome chez les travailleurs forestiers. Aujourd’hui, on sait que le phénomène des doigts blancs n’est pas causé uniquement par les vibrations, mais surtout que les vibrations entraînent toute une variété de problèmes de santé dans la main et dans le reste du corps.

Chez le travailleur qui manie un outil vibrant, comme une sableuse ou un marteau-piqueur, les vibrations sont transmises à la main et se répercutent au bras. Mais le cariste, l’opérateur de machinerie lourde ou le chauffeur d’autobus subissent, eux aussi, des vibrations, appelées vibrations au corps entier et transmises par le siège au bas du dos et dans la colonne, ou même par les pieds, si le travailleur est debout sur une plaque vibrante. Les vibrations main-bras entraînent des troubles vasculaires, musculosquelettiques et neurologiques regroupés sous le terme de syndrome vibratoire.

Lorsque les vibrations engendrent une contraction, des capillaires sanguins bloquent l’arrivée du sang dans les doigts : c’est le syndrome de Raynaud. Mais les vibrations favorisent aussi des lésions osseuses et la contracture de Dupuytren, ce qui se traduit par une rétraction des doigts, ou encore les maladies en « ite », comme les bursites, les ténosynovites et les tendinites. Si les tendons enflent dans le canal carpien, ils compressent le nerf médian et provoquent des picotements dans l’index, le majeur et le pouce. Si ce sont les tendons passant dans le canal de Guyon qui enflent et lèsent le nerf cubital, les picotements atteignent l’annulaire et l’auriculaire. Les vibrations sont également la cause d’une atteinte des nerfs, ce qui donne lieu à une perte de force musculaire et de dextérité et à des engourdissements. Lorsque les vibrations sont transmises au dos et à la colonne vertébrale, il y a risque de dorsalgie, de hernie discale et d’arthrose lombaire.

LES VAISSEAUX SANGUINS RESSERRÉS COUPENT LA CIRCULATION DU SANG VERS LES DOIGTS, CE QUI EXPLIQUE POURQUOI CES DERNIERS PÂLISSENT.
Vue en coupe d’un vaisseau sanguin
Le phénomène de Raynaud entraîne une diminution ou une obstruction de certaines artérioles et une diminution de la circulation sanguine locale.
Photo : Medical Illustration Copyright © 2015 Nucleus Medical Media

Ce syndrome vibratoire est à prendre au sérieux, car il est évolutif. « Si la maladie est diagnostiquée et prise en charge tôt, on stoppe les effets nuisibles à la santé. Si on attend, ça devient irréversible, prévient Livann Vézina-Nadon. Selon une étude québécoise, le temps moyen entre les premiers symptômes et la déclaration à la CNESST du syndrome de Raynaud est de neuf ans. On aurait intérêt à réduire ce temps ». Le témoignage d’un travailleur du secteur minier appuie son propos : « [C’est une] maladie qu’on endure, qui n’empêche pas de faire son travail dans les premières années. Avec le temps elle s’aggrave au point de devenir un handicap permanent. Si la maladie est déclarée trop tôt, on est sur une liste noire et on perd son emploi aussitôt déclarée et on ne peut plus retrouver du travail. Quand on a une famille à faire vivre, on étire cette décision jusqu’à ce que cela ne soit plus possible, parce que la maladie a pris trop d’ampleur. » Le syndrome vibratoire, minimisé et méconnu de l’ensemble du milieu de travail, serait sous-déclaré, car une trentaine de demandes pour le syndrome de Raynaud sont indemnisées annuellement par la CNESST, alors que 400 000 travailleurs québécois sont exposés aux vibrations transmises par les mains.

Une directive européenne comme modèle

Les maladies causées par les vibrations sont pourtant mentionnées à l’annexe I de la Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelles. Mais aucun article de la Loi sur la santé et la sécurité du travail (LSST) n’encadre spécifiquement le risque vibratoire. Toutefois, comme les vibrations causent des problèmes de santé, l’article 51 de la LSST justifie que le Réseau de santé publique en santé au travail (RSPSAT) de concert avec la CNESST entreprennent une démarche pour prévenir le syndrome vibratoire dans les trois secteurs les plus exposés : la foresterie, l’administration publique et le transport et entreposage. Le groupe de travail formé par le RSPSAT s’est inspiré de la directive européenne 2002/44/EC émise en 2002, directive reprise par la norme ISO et par les États-Unis. « Mondialement, tout le monde suit la norme européenne », commente Paule Pelletier. Cette directive établit qu’un travailleur ne devrait pas être exposé à un certain niveau de risque vibratoire, ce qui amène à définir la notion de vibration et le risque vibratoire. « Une vibration, c’est un mouvement de va-et-vient autour d’une position, caractérisé par une amplitude, par l’accélération du mouvement et par sa fréquence », énonce Paule Pelletier. « Le risque dépend de la force des vibrations, c’est-à-dire de l’accélération et de la durée d’exposition », enchaîne Livann Vézina-Nadon. La directive européenne définit deux valeurs d’exposition journalière à considérer pour une période de travail de huit heures. La valeur d’action est l’accélération à partir de laquelle l’employeur doit apporter des mesures préventives. Elle est de 2,5 m/s2 pour les vibrations transmises à la main et de 0,5 m/s2 pour le corps entier. La valeur limite est l’accélération au-delà de laquelle un travailleur ne doit pas être exposé. Elle est de 5 m/s2 pour la main et de 1,15 m/s2 pour le corps entier.

Mais comment déterminer le niveau de vibrations subi par un travailleur quand il utilise plusieurs outils ayant chacun une accélération différente et pour une durée variable ? De surcroît, les fournisseurs canadiens ne sont pas obligés d’indiquer l’accélération de leurs produits. Livann Vézina-Nadon montre une table élaborée par l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS) en France, qui donne les accélérations de différents outils. « Pour un même outil, il y a une grande variabilité qui dépend de la technique employée, des accessoires, de l’entretien et du matériel sur lequel il est utilisé », commente Livann Vézina-Nadon. Par exemple, l’accélération d’une scie à chaîne se situe entre 5 et 7 m/s2. Cette table permet néanmoins de comparer les accélérations des différents outils. Si les débroussailleuses, les décapeurs, les scies à chaîne et les meuleuses sont les moins dommageables avec des accélérations comprises entre 3 et 7 m/s2, à l’autre bout du spectre, les fouloirs ont une accélération allant de 22 à 38 m/s2. L’INRS propose aussi une formule pour calculer l’exposition quotidienne subie par un travailleur en fonction des outils qu’il utilise dans la journée et des durées d’utilisation, et un graphe pour situer cette exposition par rapport aux valeurs d’action et limite. « Si un travailleur utilise une meuleuse à 5 m/s2 pendant 4 h, il se retrouve au-delà de la valeur d’action et l’employeur doit apporter des corrections », illustre Livann Vézina-Nadon.

L’approche du RSPSAT

En s’appuyant sur la directive européenne et des guides de bonnes pratiques de l’INRS, le RSPSAT a conçu des grilles de repérage pour déterminer les situations à risque dans chacun des trois secteurs d'activité visés. Toutefois, au lieu de se fonder sur le calcul de l’exposition quotidienne pour comparer avec les valeurs d’action et limite, les grilles de repérage donnent pour chaque équipement une durée maximale d’utilisation à ne pas dépasser. Par exemple, les durées maximales pour un chariot élévateur et un véhicule routier sont respectivement de 4 et 8 heures. Il suffit de noter le temps d’utilisation par les travailleurs et de comparer avec le temps maximal d’utilisation, explique Paule Pelletier. À cette dimension quantitative s’ajoute une dimension qualitative qui tient compte des facteurs aggravants. Il s’agit, par exemple, de l’entretien des outils, de l’usure des accessoires, de la nature du sol sous le véhicule… lesquels amplifient les vibrations. Il s’agit aussi du froid ou d’une mauvaise posture de travail qui, sans augmenter les vibrations, en intensifient les effets sur le travailleur. « Si l’aménagement du poste de travail oblige à tenir l’outil à bout de bras avec des flexions sur les poignets, l’impact est plus important », illustre Livann Vézina-Nadon. « Si on est proche du temps maximal et qu’on a trois facteurs aggravants, il faut prendre des mesures », poursuit Paule Pelletier.

Vibrations : attention et prévention
Les vibrations favorisent aussi des lésions osseuses et la contracture de Dupuytren, ce qui se traduit par une rétraction des doigts, ou encore les maladies en « ite », comme les bursites, les ténosynovites et les tendinites.
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Les mesures à prendre respectent les objectifs prévus par les articles 2 et 3 de la LSST, soit l’élimination du danger à la source et la réduction du risque. Éliminer le danger à la source suppose de se demander s’il existe d’autres façons de faire le travail. Par exemple, un convoyeur peut transporter le matériel à la place du chariot élévateur. Un contrôle à distance peut éviter qu’un opérateur soit posté sur une surface vibrante. Si les possibilités d’éliminer des vibrations sont limitées, les facteurs aggravants indiquent par contre de nombreuses avenues pour les réduire. Dès l’achat des équipements, l’attention peut se porter sur la qualité du siège du véhicule et sur la poignée de l’outil, en privilégiant une poignée antivibratile ou gainée et en considérant, par exemple, le confort lors de la prise en main. Les deux conférenciers invitent cependant à la prudence vis-à-vis des gants antivibratiles qui, parfois, augmentent les vibrations au lieu de les atténuer et qui ne sont pas recommandés pour la majorité des outils vibrants compte tenu de leur inefficacité. D’autres mesures concernent l’entretien des équipements et des voies de circulation ou encore l’aménagement des postes de travail pour réduire l’effort à faire avec les outils. Enfin, des mesures administratives incluant la rotation des postes de travail, la formation des travailleurs, la politique d’achat et de remplacement des outils donnent d’autres pistes de prévention du syndrome vibratoire.

Un guide et un aide-mémoire accompagnent les grilles de repérage pour aider les milieux de travail à s’informer et à prendre en charge le risque vibratoire, sans oublier que les employeurs et les employés doivent se sentir également concernés.