Le froid et les travailleurs

Photo : Shutterstock
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Entre 2011 et 2015, des lésions professionnelles associées à la température froide extérieure ont été inscrites et acceptées par la CNESST pour 98 travailleurs. Troublant constat : ce nombre a triplé au cours des cinq dernières années, passant graduellement de 11 en 2011 à 33 en 2015. Afin d’endiguer le problème qui semble s’amplifier, il s’avère essentiel de rappeler que les conditions climatiques hivernales présentent des risques évidents pour la santé des travailleurs. Et ces risques peuvent être enrayés par différentes mesures qui relèvent souvent d’une saine gestion.

Skieurs, planchistes et autres sportifs de la glisse voient l’hiver arriver avec bonheur. Que du plaisir pour eux à l’horizon! À peine les feuilles commencentelles à rougir qu’ils arpentent les boutiques spécialisées en quête de nouveautés leur permettant de se tenir bien au chaud pendant qu’ils s’adonnent à leurs activités favorites. Au contraire, les personnes contraintes de travailler à l’extérieur pendant de nombreuses heures appréhendent généralement la saison froide dès l’arrivée des premiers flocons.

Dans la moitié ou presque (48,9 %) des cas répertoriés entre 2011 et 2015, les lésions professionnelles associées à la température froide extérieure ont affecté des travailleurs du bâtiment (17,3 %), des manutentionnaires (16,3 %) ainsi que du personnel administratif (15,3 %). Le quart suivant (25,5 %) exerçait un métier de services (10,2 %) ou travaillait soit dans la fabrication, le montage ou la réparation (8,2 %), soit dans l’exploitation des transports (7,1 %).

Près de 80 % des lésions ont atteint les doigts ou les ongles (52 %), les mains (11,2 %), les orteils ou les ongles d’orteils (9,2 %) ainsi que les pieds (6,1 %). De plus, bras, jambes et sièges multiples des membres supérieurs ou inférieurs ont été touchés dans 10,2 % des cas. Seulement quatre cas de lésions au visage ont été signalés pendant la même période, dont trois en 2015.

Ces données ne sont guère étonnantes, compte tenu de la réaction naturelle du corps lorsque les pertes de chaleur excèdent les gains. Il lutte en effet contre une baisse de la température interne par vasoconstriction cutanée, c’est-à-dire en réduisant le calibre des vaisseaux sanguins au niveau de la peau. Ce faisant, la température de la peau diminue, accentuant par le fait même le risque d’engelure aux extrémités, principalement les doigts et les orteils, mais aussi le nez, les joues et les oreilles mais dans une moindre mesure. La peau devient alors rouge ou violacée et douloureuse. Des ampoules et des crevasses peuvent également être constatées. L’engelure représente le premier degré de la gelure, souligne l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS).

Depuis la gelure…

Si la peau est blanche, glacée, cireuse, voire dure, si des cloques ou des rougeurs avec plaques blanches inégales apparaissent, il y a alors danger de gelure à un degré plus avancé. C’est aussi le cas lorsque se manifestent une sensation de picotement, un engourdissement progressif ou une perte graduelle de la sensibilité jusqu’à l’insensibilité totale.

Une autre forme de gelure est le pied d’immersion, dit aussi pied des tranchées. Les lésions aux orteils et à la peau du pied résultent de la nécrose des tissus superficiels, lorsque le pied a été exposé à l’humidité et au froid – par exemple dans des bottes mouillées – pendant une longue période.

La gelure peut mener à la gangrène et à la perte des régions touchées. Le travailleur qui en présente les symptômes doit être immédiatement conduit dans un endroit chaud. La partie atteinte peut être réchauffée graduellement à l’aide de compresses tièdes ou en donnant de sa propre chaleur avec les mains. Contrairement à la croyance populaire, il ne faut pas frictionner les parties gelées, ni les frotter avec de la neige, ni les approcher d’une source de chaleur directe.

… jusqu’à l’hypothermie

La température normale du corps est de 37 °C. Lorsqu’elle chute sous la barre des 35 °C, il y a alors risque d’hypothermie pouvant entraîner la mort, notamment à cause de la baisse de la vigilance et de l’aptitude à prendre des décisions rationnelles. Le grelottement est un signal d’alarme qui exige une action préventive immédiate. D’autres signes sont tout aussi révélateurs : des frissons ou des tremblements; les extrémités froides, qu’il y ait gelure ou non; un engourdissement qui provoque des maladresses; un comportement inhabituel ou bizarre; de la confusion ou une perte de conscience; une diminution du pouls et de la respiration; une rigidité musculaire.

S’il y a arrêt cardiaque ou respiratoire, il faut tenter de réanimer la personne et appeler une ambulance. En présence de symptômes moins graves, il faut la conduire dans un endroit chaud et la faire s’allonger. Remplacer les vêtements humides ou mouillés par des vêtements secs et envelopper la personne dans des couvertures afin de la réchauffer. Les pieds doivent être séchés et réchauffés sans tarder. Une boisson tiède et sucrée pourra lui être servie, mais jamais alcoolisée, ce qui aurait pour effet d’abaisser davantage la température de son corps. Il ne faut ni faire marcher la personne ni lui donner de cigarettes.

Mieux vaut prévenir

« Il est fondamental de déterminer les risques inhérents au travail en ambiance froide ainsi que les événements ou les facteurs qui peuvent conduire à la survenue de ces risques, insiste l’INRS sur son site Web. Il n’est pas possible de définir une valeur seuil de température froide en milieu professionnel. Des critères physiques, climatiques ou individuels sont à prendre en compte ainsi que la dépense énergétique liée à l’accomplissement du travail1. Un environnement froid peut être simplement défini comme celui qui entraîne des pertes thermiques supérieures à celles habituellement observées. »

L’air froid, le vent, le contact avec des objets froids ou de l’eau froide et même l’évaporation de la sueur quand le travail est physiquement éprouvant sont autant de facteurs susceptibles de conduire à la gelure et à l’hypothermie. Le port de vêtements adaptés à la température, au niveau de l'activité et aux tâches à exécuter est essentiel. Ce qui comprend des gants ou des mitaines dès que la température est inférieure à 16 °C, à moins qu’un travail de précision à mains nues soit nécessaire pour préserver la dextérité, auquel cas le travailleur doit se réchauffer les mains toutes les dix minutes à l’aide d’un dispositif de chauffage local.

Travailleur québécois à l'extérieur
Ceux et celles qui travaillent à l’extérieur doivent composer avec les caractéristiques de l’hiver québécois : neige, vent, tempête, glace et froid.
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À 4 °C et moins, il doit porter des vêtements isolants pour se protéger de l’hypothermie. Vêtements, chaussettes et semelles de feutre seront remplacés immédiatement s’ils sont mouillés. Des vêtements qui agissent comme coupe-vent et l’installation d’écrans suffisent à ce stade, mais si la température descend à -7 °C en tenant compte de l’indice de refroidissement éolien, il faut prévoir des abris chauffés à proximité de la zone de travail.

À -12 °C, indice de refroidissement éolien compris, un compagnon de travail ou un superviseur doit assurer une surveillance permanente. Le travail doit être organisé de façon à réduire au minimum la durée des stations immobiles debout ou assises; les sièges métalliques doivent être recouverts. Éviter l’exposition aux courants d’air autant que possible.

En tout temps, l’hiver, le travailleur doit s’assurer de consommer des aliments et des boissons qui contribuent à maintenir la chaleur de son corps, tels les féculents (riz, pâtes et pommes de terre), les soupes et les boissons chaudes, sauf le café.

Le risque peut aussi être limité efficacement par diverses mesures qui relèvent d’une saine gestion : former les travailleurs; miser sur la surveillance mutuelle pour reconnaître les signes et symptômes d’une attaque du froid; limiter la charge de travail; installer un dispositif de communication dans les lieux isolés; établir une surveillance de la température et de la vitesse du vent; alterner travail et réchauffement.


  1. Il existe cependant des températures minimales à respecter selon le RSST (article 117 et annexe IV).