Jeunes au travail – Des initiatives qui portent fruit

Source : Shutterstock
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Selon l’Étude longitudinale du développement des enfants du Québec conduite par l’Institut de la statistique du Québec, on observe une augmentation de la participation des jeunes de 15 à 19 ans au marché du travail depuis la fin des années 1990. Occuper un emploi pendant ses études semble un phénomène bien ancré et un mode de vie en croissance au Québec. Ces jeunes travaillent à la pépinière d’à côté, déneigent l’entrée de quelques voisins, font la plonge au restaurant du coin, etc. Malheureusement, certains d’entre eux se blessent au travail.

Ainsi, la CNESST a enregistré en moyenne 28 lésions par jour chez les jeunes travailleurs en 2015. Consciente de la situation, la CNESST travaille depuis plusieurs années sur un plan d’action tenant compte de la santé et de la sécurité des jeunes dans leur milieu de travail. Elle multiplie les initiatives pour sensibiliser les jeunes, les employeurs et les parents, et ce travail de longue haleine se poursuit.

On les voit dans la restauration rapide ou à la caisse des supermarchés. Un peu moins visibles dans les établissements de santé ou les entreprises, les jeunes y sont toutefois présents comme préposés ou manutentionnaires. Ils font indéniablement partie du paysage du monde du travail. Pourtant, leur emploi à temps partiel et leur contrat de courte durée rendent leur présence fugace et inconstante. La CNESST a produit un document intitulé Portrait des jeunes travailleurs de 24 ans ou moins, année 2015. Il permet de faire connaissance avec cette main-d’œuvre et de comprendre ce qu’elle vit.

Qui sont ces jeunes qui travaillent ?

En 2015, le Québec comptait près d’un million de jeunes de 15 à 24 ans. Parmi eux, 623 500, soit 65 %, occupaient un emploi, ce qui représente 14 % de la population active. Loin de constituer un bloc monolithique, ils travaillent à temps plein ou à temps partiel, en été ou toute l’année, tout en poursuivant ou non leurs études.

Durant la période scolaire, plus d’un jeune sur trois est étudiant en plus de faire partie de la population active. La moitié de ces emplois sont à temps plein. La situation des jeunes de 15 à 19 ans diffère légèrement de celle des 20 à 24 ans, puisque quatre emplois sur cinq qu’occupent ces jeunes de 15 à 19 ans sont à temps partiel (pour une moyenne de 19,3 heures par semaine). Dans la tranche d’âge supérieure, entre 20 et 24 ans, beaucoup d’entre eux ont quitté l’école et sont entrés dans la vie active. Conséquemment, pour eux, la durée de travail hebdomadaire s’allonge à 28,5 heures. Parmi ces jeunes de 20 à 24 ans, 31 % cumulent emploi et études.

PRINCIPAUX SECTEURS D’ACTIVITÉS DES JEUNES TRAVAILLEURS
PRINCIPAUX SECTEURS D’ACTIVITÉS DES JEUNES TRAVAILLEURS

 

De mai à septembre, les emplois d’été changent le portrait avec l’ajout de quelque 100 000 jeunes travailleurs. En été, l’emploi à temps partiel diminue au profit du travail à temps plein. Près du tiers des jeunes travaillent dans quatre secteurs. Le commerce, c’est-à-dire en incluant la distribution alimentaire et les grossistes, procure à lui seul un emploi à 28 % des jeunes. Ils sont 17 % à travailler dans l’hébergement et la restauration. Viennent ensuite le secteur de la fabrication et celui des soins de santé et de l’assistance sociale avec chacun 9 % des emplois des jeunes.

Les jeunes se blessent et meurent aussi

Pour établir le Portrait des jeunes, le Centre de la statistique et de l’information de gestion a analysé les décès survenus en 2015 de même que les lésions signalées en 2015 et acceptées pour indemnisation avant février 2016. En 2015, il n’est survenu aucun décès chez les jeunes travailleurs. En 2014 cependant, six jeunes travailleurs, dont trois d’entre eux n’avaient pas 20 ans, ont perdu la vie. Ils sont morts en tombant, ils ont été écrasés par une machine ou de l’équipement, ou par la chute d’un objet, ou ils ont perdu la vie à la suite d’un accident de transport. Depuis 2005, entre quatre et treize jeunes travailleurs décèdent chaque année.

28 LÉSIONS PAR JOUR*
28 LÉSIONS PAR JOUR
*Chez les travailleurs de 24 ans ou moins (2015)

Au cours de cette même période 2006-2015, le nombre de lésions est passé de 18 031 à 10 420, ce qui représente une diminution de 42 %. Parallèlement, les lésions chez les travailleurs de plus de 25 ans ont diminué de 26 %. Toutefois, pour avoir une meilleure comparaison du nombre de lésions, il faut les rapporter au volume de travail. Un autre document de 2016 de la Banque de données centrale de la CNESST calcule le taux des lésions pour 1 000 travailleurs en équivalent temps complet. En 2006, ce taux était de 46,2 chez les jeunes de 24 ans et moins, et de 41,6 dans l’ensemble de la population. Il y a 10 ans, les jeunes se blessaient plus que leurs aînés. Au fil des ans, les taux ont chuté pour s’établir à 28 pour les jeunes de 24 ans et moins, et à 27,6 dans l’ensemble de la population. On ne peut plus dire que dans l’ensemble les jeunes se blessent plus que les travailleurs plus âgés, tous secteurs confondus. Les efforts récurrents de la CNESST et de ses partenaires auprès des jeunes portent donc fruit.

Malgré cette diminution, on dénombrait encore plus de 10 000 lésions en 2015, essentiellement des accidents de travail, les maladies professionnelles étant très rares parmi cette jeune population. Ces lésions surviennent tout au long de l’année à raison de 700 à 900 par mois durant la période scolaire et une pointe atteignant 1 200 en été.

C’est dans les quatre secteurs qui accueillent le plus de jeunes que les lésions sont les plus nombreuses. Ainsi, les secteurs du commerce, de l’hébergement et des services de la restauration, de la fabrication et des soins de santé et de l’assistance sociale, qui comprennent 66 % des emplois des jeunes, génèrent aussi 66 % des lésions. Bien qu’un moins grand nombre de jeunes y occupent un emploi, les secteurs de la fabrication ainsi que des soins de santé et de l’assistance sociale comptent un nombre de lésions chez les jeunes supérieur (respectivement 21 % et 14 %) au secteur de l’hébergement et des services de restauration.

Le rapport qu’on peut établir entre les types d’emplois occupés par les jeunes et les lésions qu’ils subissent présente quelques différences selon les deux groupes d’âge étudiés. Chez les jeunes de 24 ans ou moins, le secteur de la foresterie, de la pêche, des mines et de l’extraction de pétrole et de gaz est celui où ce rapport est le plus élevé, soit 70 lésions par 1 000 emplois (plus d’une fois et demie le taux de lésions des 25 ans ou plus dans le même secteur). Toutefois, seulement environ 2 100 emplois sont occupés par les jeunes dans ce secteur. Les secteurs de la fabrication, des services aux entreprises, des services relatifs aux bâtiments et autres services de soutien, ainsi que du transport et de l’entreposage, ont aussi des taux importants, avec respectivement 59, 48 et 48 lésions par 1 000 emplois.

Dans tous ces secteurs, les jeunes travailleurs transportent des charges, soumettant leur corps à des efforts intenses ou répétés. Ils se heurtent à des machines ou tombent. Ils se brûlent. Ils se coupent en préparant les aliments ou en nettoyant la trancheuse. Avec un quart des lésions, c’est au dos que les jeunes se blessent le plus. Ils se font aussi des entorses (8 %), des ecchymoses (8 %) et des coupures aux bras ou aux mains (6 %).

Au-delà des conséquences financières qu’elles causent, ces lésions perturbent éventuellement la vie scolaire de ces jeunes, et comme 6 % des lésions entraînent des séquelles permanentes pour eux, c’est parfois leur projet d’avenir, voire toute leur vie, qui bascule.

Les jeunes, plus vulnérables

Il y a quelques années, on disait que si les jeunes se blessent plus, c’est parce qu’ils sont plus téméraires, qu’ils font fi des dangers ou qu’ils ne se sentent pas concernés par la santé et la sécurité du travail. Ou alors que faute d’expérience professionnelle, ils ne repèrent ou n’identifient pas toujours les dangers potentiels. Ou encore que pour bien paraître, ils sont prêts à prendre des risques et craignent d’être mal jugés s’ils posent des questions. Les études nous montrent plutôt que la vulnérabilité des jeunes puise à d’autres sources.

Visuel promotionnel pour la Campagne jeunesse 2016
Visuel promotionnel pour la Campagne jeunesse 2016

En raison du type d’emploi qu’ils occupent, en plus d’être exposés à des contraintes physiques, ils sont aussi soumis à des contraintes organisationnelles qui leur demandent de travailler avec des horaires irréguliers, incluant la nuit. Jumelées à leurs horaires scolaires, pour les étudiants travailleurs, ces contraintes représentent une demande psychologique élevée où leur latitude décisionnelle est bien mince. Leur vulnérabilité vient aussi du fait qu’ils changent souvent d’emploi ou de tâche. « Les jeunes sont toujours en mouvement, ils occupent de nouveaux emplois et même dans un même emploi, ils sont amenés à exécuter plusieurs tâches différentes », décrit Émilie Rochette, conseillère en communication à la Direction des communications et des relations publiques de la CNESST. Or, quel que soit l’âge, les risques de blessures sont plus élevés dans les premières semaines de travail à un nouveau poste. Du fait de leur mobilité, les jeunes travailleurs se retrouvent souvent en situation de nouvel emploi ou de nouvelles tâches à accomplir. En outre, les jeunes sont plus vulnérables, parce que les emplois qu’ils occupent présentent davantage de cumul de risques, explique Marjorie Domon-Archambault, conseillère en concertation à la Direction du partenariat à la CNESST. « Ils sont plus mobiles, travaillent en rotation durant leurs quarts de travail, manipulent des charges importantes, font des mouvements répétitifs », dépeint-elle.

Nouvelles pistes d’action

De surcroît, les employeurs et les parents n’ont pas toujours conscience de la vulnérabilité des jeunes, ce qui freine le dialogue ou les activités de prévention. Marjorie Domon-Archambault et sa collègue Karine Perreault, également conseillère en concertation à la Direction du partenariat à la CNESST, sont coresponsables du programme Escouade jeunesse. Au cours de la révision de ce programme, elles ont effectué une revue de littérature sur les jeunes travailleurs. Karine Perreault rapporte une étude ontarienne 1 sur la perception des parents à l’égard du risque que courent leurs enfants au travail. « Les parents de jeunes qui ont un emploi régulier perçoivent que le milieu du travail est sain et sécuritaire, que leur enfant court peu de risques de se blesser, contrairement à des petits travaux comme gardienne d’enfants ou livreur de journaux, où les parents pensent que les enfants peuvent être à risque. Ils les accompagnent pour livrer les journaux et sont plus préoccupés que si leur enfant travaillait dans un dépanneur jusqu’à minuit », relate-telle. Les parents se reposent sur la structure de l’entreprise. « On n’a pas ce réflexe comme parent de se poser des questions sur la santé et la sécurité du travail. On est fier que l’enfant travaille. On le questionne sur son travail, son salaire, mais pas sur la santé et la sécurité », ajoute Marjorie Domon-Archambault. C’est d’autant plus paradoxal que les parents inculquent aux enfants toutes sortes de comportements de sécurité dès leur plus jeune âge, mais ne se sentent pas responsables des risques en milieu de travail. « Les études sur les meilleures pratiques en prévention font état de l’importance d’impliquer les parents dans les stratégies de prévention. On a gardé ça en tête pour qu’il y ait des actions visant les parents dans tous nos programmes jeunesse », commente Karine Perreault.

Quant aux premiers intéressés, ces jeunes de 15 à 24 ans, ce sont ceux de la génération Z. S’ils sont branchés sur leur appareil mobile, ils prônent aussi le dialogue. Plutôt que de recevoir de l’information à sens unique, ils veulent être écoutés et apporter leurs idées. Il y a donc moyen de les sensibiliser en leur offrant la possibilité de contribuer à la mise en place de conditions de travail sécuritaires.

Message aux parents ainsi qu’aux employeurs et participation des jeunes travailleurs ont donc été les ingrédients de la Campagne jeunesse 2016 de la CNESST, qui vise à réduire les accidents de travail chez les jeunes travailleurs.

La Campagne jeunesse 2016

En 2015, les chiffres se répétaient : 10 420 blessures chez les travailleurs de 24 ans et moins, soit 28 par jour! En 2016, la CNESST remettait donc en marche sa Campagne jeunesse. Il faut cependant comprendre que la clientèle jeunesse se renouvelle constamment. Il faut donc poursuivre notre objectif de réduire le nombre de lésions en favorisant le dialogue entre les jeunes, les travailleurs et les parents, et en augmentant le nombre de jeunes qui reçoivent une formation et sont supervisés, ainsi que le nombre d’employeurs qui leur donnent cette formation et les supervisent. Axée sur la formation, la Campagne s’adressait donc autant aux jeunes qu’aux employeurs et aux parents. « Avant, on parlait beaucoup aux jeunes, puisqu’ils sont les premiers touchés. Les parents sont des acteurs d’influence. C’est la nouveauté », commente Émilie Rochette, en ajoutant que la campagne ciblait aussi les employeurs en leur rappelant leurs obligations en matière d’information, formation et supervision. « Assure-toi de recevoir les consignes pour travailler en sécurité » et « Assurez-vous que les jeunes aient reçu les consignes pour travailler en sécurité » étaient les messages adressés respectivement aux jeunes d’un côté, et aux parents et aux employeurs de l’autre. En toile de fond, la campagne envoyait aussi un message de responsabilisation des jeunes et des parents à l’égard de leur propre santé et sécurité au travail, ou encore de celle de leurs enfants.

Aux jeunes, le message était diffusé sur les réseaux sociaux Facebook et Instagram par l’envoi de publications commanditées qui ciblait une clientèle jeune. Le message se déclinait sous forme de quatre images montrant des ambiances hospitalières commentées par une petite phrase ironique. Par exemple, « Mon cocktail pour l’été » accompagnait un système de perfusion, ou « Mon tatouage à vie » décrivait une cicatrice. Chacune des images revenait avec le message suivant : « Une blessure au travail, ça arrive vite. C’est simple, assure-toi de recevoir les consignes pour travailler en sécurité. » Cette campagne en images était doublée d’un concours sous forme de quatre questions sur les droits, les responsabilités et les obligations en matière de santé et de sécurité du travail. Les jeunes devaient se documenter pour trouver les réponses et y participer. Le gagnant, tiré au sort, récoltait 500 $.

Aux parents et aux employeurs, un message de 30 secondes était diffusé sur les stations de radio, en français et en anglais, pendant deux semaines dans toute la province. « On voulait joindre les employeurs et les parents ailleurs que dans leur milieu de travail », commente Émilie Rochette. Ils recevaient aussi le message par l’entremise des réseaux sociaux Facebook, Twitter et LinkedIn. « Plusieurs employeurs et représentants d’entreprises sont sur LinkedIn », fait remarquer Émilie Rochette. Les messages étaient diffusés en deux temps, en mai et en novembre, précédant les recrutements massifs de jeunes en été et à la période des Fêtes. En novembre, la relance de la campagne coïncidait avec la promotion du concours vidéo pancanadien organisé par le Centre canadien d’hygiène et de sécurité au travail (CCHST). Les participants devaient concevoir une vidéo de deux minutes illustrant l’importance de travailler dans des conditions sécuritaires. « Ils devaient créer une vidéo pour conscientiser leurs pairs aux accidents de travail et à leurs conséquences », décrit Émilie Rochette. La CNESST a relayé le concours au Québec et en a fait la promotion dans les cégeps et les centres de formation professionnelle en y placardant des affiches et en relançant simultanément la Campagne jeunesse.

Un message qui atteint ses cibles

Près de 2 000 jeunes ont participé au concours sur les droits, les responsabilités et les obligations en matière de santé et de sécurité du travail et ont donc dû s’intéresser à ce sujet pour trouver les bonnes réponses. Toutefois, la participation au concours ne reflète pas le nombre de jeunes qui ont pu voir les images de la campagne ou entendre le message radio. Pour mieux cerner l’effet de la campagne, la CNESST a commandé un sondage par Internet auprès des jeunes de 15 à 19 ans et par téléphone auprès des employeurs.

Sur les 808 jeunes, travailleurs ou non, qui ont répondu au sondage, le tiers a vu sur les réseaux sociaux ou entendu à la radio le message de la campagne. Même si le message radio ne s’adressait pas proprement à eux, ils l’ont entendu. Il est même intéressant de constater que dans l’ensemble, ils sont plus nombreux à avoir apprécié le message radio que la campagne en images. En résumé, 74 % se disent peu ou pas exposés à des risques. Ceux qui estiment travailler en milieu dangereux ont d’ailleurs préféré la campagne en images. Les deux tiers disent avoir reçu une formation ou des consignes de sécurité et la presque totalité applique ces consignes. La campagne a eu de l’impact, puisque plus du tiers des jeunes travailleurs qui ont vu ou entendu la campagne ont par la suite demandé de la formation ou de la supervision et un tiers a parlé de santé et de sécurité avec ses proches. Des 400 employeurs qui ont répondu au sondage, près de la moitié embauchent des jeunes de 15 à 19 ans. Le quart de ces employeurs considèrent que leur milieu de travail présente des risques et les deux tiers ont conscience de la vulnérabilité des jeunes. Il en reste donc un tiers à convaincre. Entre 42 et 69 % ont révisé leur approche de la santé et de la sécurité du travail en donnant de la formation, en identifiant des dangers, en effectuant davantage de supervision ou en s’assurant que les travailleurs reçoivent les consignes de sécurité.

L’effet de la campagne sur les parents et sur leur relation avec leurs enfants reste plus difficile à évaluer, car ils n’ont pas été sondés directement. Émilie Rochette mentionne que le sondage auprès des jeunes apporte une réponse indirecte, car une question était prévue à cette fin pour ces derniers. 30 % d’entre eux affirment que leurs parents leur ont demandé s’ils avaient reçu des consignes pour travailler en sécurité.

Les sondages se sont déroulés autour de la mi-juillet, et ces changements de comportements de la part des travailleurs et des employeurs se sont produits pendant la période de plein emploi des jeunes. La Campagne jeunesse a donc marqué des points en insufflant une meilleure prise en compte de la santé et de la sécurité des jeunes l’été dernier.

NORMES DU TRAVAIL

Les jeunes travailleurs ont besoin d’être formés et informés en santé et sécurité du travail et l’employeur a des obligations en ce sens. Mais plus généralement, les jeunes travailleurs ont besoin de connaître également les normes relatives aux conditions de travail en général, dont le salaire et les congés. Bien que l’employeur ait la responsabilité de veiller à appliquer la loi, il n’est pas tenu d’informer les salariés de leurs droits. Même dans la population générale, « les recherches nous montrent que les gens sont plus ou moins informés », relate Sabrina Rousseau, conseillère en formation à la CNESST. « Ça s’améliore, mais il y a des gens qui ne connaissent pas leurs droits. » A fortiori, c’est vrai également pour les jeunes qui découvrent le monde du travail. Les normes du travail couvrent une pléthore de situations sur le travail, les jours fériés, les pourboires, le travail des enfants, etc. ; bref, des situations auxquelles sont justement souvent confrontés les jeunes. S’ils ne connaissent pas leurs droits, ils risquent, par exemple, de ne pas recevoir le salaire qui leur est dû quand ils travaillent le 1er juillet, ou de penser qu’il est normal de se présenter au travail quinze minutes avant l’ouverture au public des portes du magasin sans être payé.

Le cours d’éducation financière qui sera obligatoire dès la rentrée scolaire 2017 en 5e secondaire devrait outiller les jeunes travailleurs vis-à-vis de ces situations. Les normes du travail sont en effet au programme de ce cours. Intéresser des jeunes du secondaire à des normes n’est pas a priori chose facile. Mais l’argent les intéresse et c’est sous cet angle que la Commission des normes du travail avait déjà conçu en 2015 des outils pour aider les enseignants à initier les jeunes aux normes du travail. « Si on reste dans le domaine de la théorie, on risque de ne pas obtenir l’effet escompté. Si on leur dit que ça va rapporter de l’argent et que l’argent permet d’acheter un iPad, ça les touche. La stratégie est donc de leur dire “si tes droits sont respectés, il y aura de l’argent dans tes poches” », commente Sabrina Rousseau. Les enseignants qui donneront le cours d’éducation financière pourront profiter des outils mis à leur disposition dans la trousse d'information Zone enseignants de la section « Normes du travail » du site de la CNESST.

Il s’agit d’une série d’ateliers clés en main invitant professeur et élèves à interagir. Un guide fournit toute l’information à l’enseignant pour donner les explications et animer la discussion et la réflexion avec les élèves. De leur côté, les élèves disposent d’une fiche, reprenant les mises en situation, accompagnée de questions à répondre. L’atelier principal introduit aux normes du travail tandis que les ateliers complémentaires présentent des situations d’emploi particulières, comme le travail en restauration ou en colonie de vacances, ou des aspects particuliers, comme le contrat de travail ou le bulletin de paye.

L’Escouade jeunesse, de ses débuts à aujourd’hui

L’Escouade jeunesse est née en 2002, quand l’organisation, prenant conscience de la problématique des blessures chez les jeunes travailleurs, a enclenché des initiatives de sensibilisation. Il s’agissait alors d’un projet pilote avec deux équipes de deux agents rendant visite aux entreprises situées dans deux directions régionales de la CNESST. Depuis, le projet a pris de l’ampleur, et chaque été, 19 duos de jeunes agents se rendent en milieu de travail et rencontrent plus de 20 000 travailleurs, dans toutes les directions régionales. Concrètement, les équipes se rendent dans les milieux de travail après que les secteurs, où les blessures sont les plus nombreuses, ont été ciblés. À l’origine, on essayait de joindre le plus de jeunes possible, alors que maintenant, on accorde une attention particulière à ceux qui semblent prédisposés à une plus grande vulnérabilité aux facteurs de risques professionnels.

Sur place, chaque duo d’agents donne un atelier de sensibilisation à la santé et la sécurité du travail, spécialement à l’intention des jeunes et des nouveaux travailleurs. Des jeunes parlent donc à des jeunes dans le but de les rendre plus réceptifs au message. Ces agents, des étudiants universitaires, reçoivent une formation de deux semaines, une à Montréal et une en région. Ils sont formés en santé et en sécurité du travail ainsi qu’en animation, et sont supervisés en région par des conseillers en prévention jeunesse de la CNESST.

Karine Perreault et Marjorie Domon-Archambault se sont jointes au projet en 2013 et ont mené la révision du programme. Elles ont notamment proposé quelques modifications pour rendre l’atelier plus interactif. « On voulait que les travailleurs participent davantage à l’identification des dangers. » Ces modifications concourraient aussi à responsabiliser les travailleurs conformément à la Loi sur la santé et la sécurité du travail (LSST), qui précise qu’ils doivent participer à l’identification et à l’élimination des risques, et ce, bien que l’employeur doive prendre les mesures nécessaires pour protéger leur santé et assurer leur sécurité et leur intégrité physique. Pour une démarche plus constructive, les deux conseillères voulaient aussi que cet exercice d’identification des dangers passe par une discussion entre les travailleurs et l’employeur.

En conséquence, la révision du projet a entraîné la participation active d’un représentant de l’employeur aux ateliers. Quant aux agents, ils sont dorénavant formés non seulement pour apporter de l’information au groupe, mais aussi pour l’accompagner et animer la discussion entre les travailleurs et l’employeur. Ce n’est pas aux agents, mais bien aux travailleurs et à l’employeur d’identifier les dangers et de proposer des mesures correctives. « Ce sont eux les experts de leur milieu de travail », soutient Karine Perreault. Cette formule participative a aussi l’avantage de fournir aux travailleurs et aux employeurs des outils communs et une réflexion commune qui pourra se poursuivre au-delà de l’atelier, ce qui contribue ainsi à pérenniser la démarche.

La version révisée de l’Escouade jeunesse s’est donnée pour la première fois l’été dernier. Les secteurs de la fabrication et du commerce étaient ciblés.

L’Escouade jeunesse en action

Une infolettre de la CNESST informe les entreprises de la possibilité de recevoir l’Escouade jeunesse. Pour intervenir dans de nouvelles entreprises, les agents sollicitent également directement les employeurs par téléphone. Avant leur visite, ils envoient de la documentation à l’employeur sur le déroulement de l’atelier et des outils de diagnostic et d’identification des risques. On invite également l’employeur à visionner des capsules de formation en ligne destinées aux gestionnaires et aux représentants du comité de santé et de sécurité. Le contenu de ces capsules est vulgarisé ultérieurement aux travailleurs lors de la présentation en entreprise. L’employeur peut ainsi se préparer à jouer son rôle, de concert avec les agents, qui solliciteront son intervention pendant l’atelier qui dure environ 45 minutes. Après une rapide présentation, les agents exposent aux travailleurs des statistiques de blessures chez les jeunes et dans le secteur de l’entreprise. Commence alors un premier échange de réflexions sur ces statistiques, les agents demandant aux participants s’ils ont déjà été blessés ou s’ils connaissent un jeune travailleur qui l’a été. Ils interpellent aussi l’employeur pour qu’il parle des procédures en place en cas d’accident. Ils lui demandent par exemple s’il y a un registre des accidents, des incidents et de premiers secours. L’atelier se poursuit avec la présentation d’un témoignage vidéo et d’exemples d’accidents survenus dans le même secteur que l’entreprise visitée. Après quoi les agents présentent les droits et les obligations des travailleurs et des employeurs en matière de santé et de sécurité du travail.

Chacun connaît alors le portrait des accidents, est sensibilisé aux conséquences et sait le rôle qu’il a à jouer pour rendre le milieu de travail plus sécuritaire en vertu de la LSST. C’est le temps de passer à l’action par la mise en pratique d’une démarche de prévention en trois étapes : identifier, corriger et contrôler. Les travailleurs sont mis à contribution pour identifier les dangers liés à leurs tâches. Pour les aider, les agents leur distribuent l’outil ITEM (« I » pour Individu, « T » pour Tâche, « E » pour Environnement, et « M » pour Matériel). Cette petite carte répertorie quelques questions essentielles à se poser comme travailleur avant d’effectuer une nouvelle tâche concernant son environnement de travail, la tâche qu’il doit effectuer et le matériel mis à sa disposition. Suis-je supervisé? L’espace de travail est-il dégagé, bruyant ou poussiéreux? Est-ce une nouvelle tâche? Le matériel est-il en bon état? « L’outil ITEM existait déjà auparavant, note Marjorie Domon-Archambault. Son contenu a été vulgarisé pour ainsi créer un aide-mémoire pratique. » Après avoir identifié les dangers, il faut apporter des mesures correctives. « Avant, on avait le sentiment de laisser les gens avec une panoplie de risques déjà déterminés. On disait que c’est important d’apporter des correctifs, mais sans aller plus loin », évoque Marjorie Domon-Archambault. En concertation avec Audrey Lacasse, conseillère experte à la Direction générale de la prévention-inspection à la CNESST, et Mouhamed Thiam, conseiller en prévention jeunesse à la Direction régionale de la Capitale-Nationale de la CNESST, Mmes Domont-Archambault et Perreault ont vulgarisé les deux étapes suivantes de la démarche de prévention. Les agents expliquent la hiérarchie des moyens de correction, qui vont de l’élimination du danger à la source aux équipements de protection individuelle, et invitent les travailleurs à proposer des solutions et à en discuter avec l’employeur, lequel aura l’obligation d’apporter le ou les correctifs nécessaires. « Les agents ne vont pas nommer des solutions, c’est à l’employeur et aux travailleurs de le faire », insiste Karine Perreault. Il s’agit donc d’une démarche paritaire qui devra se poursuivre au-delà de l’atelier.

Les agents terminent leur visite par une présentation des ressources mises à la disposition des travailleurs et réalisées par la CNESST. Les jeunes sauront donc où trouver de l’information sur la santé et la sécurité du travail lorsqu’ils changeront d’emploi.

Une visite qui change les choses

La version révisée de l’Escouade a été expérimentée pour la première fois l’été dernier et les deux conseillères voulaient en connaître les retombées dans les milieux de travail. Auparavant, des sondages permettaient de savoir si les employeurs et les travailleurs appréciaient l’activité, mais ne renseignaient pas sur les retombées en matière de santé et de sécurité. Pour l’évaluer, les conseillères ont invité les travailleurs et les employeurs à répondre à un sondage Web au moins quatre semaines après le passage de l’Escouade.

Un total de 1 800 travailleurs ont répondu au sondage et la presque totalité juge l’atelier pertinent pour améliorer les comportements en matière de santé et de sécurité au travail. La moitié d’entre eux disent se poser les questions de la carte ITEM. Près de 43 % disent que leur employeur a diffusé de l’information en santé et sécurité du travail et 44 % disent que de nouveaux dangers ont été identifiés à la suite du passage de l’Escouade. « On peut supposer que ce sont des risques auxquels ils étaient confrontés sans en avoir connaissance », commente Marjorie Domon-Archambault. Du côté des employeurs, 400 ont répondu et, là aussi, presque tous jugent que l’atelier permet d’améliorer les pratiques relatives à la santé et à la sécurité du travail. Les trois quarts disent même que l’atelier leur a permis de mieux connaître leurs obligations. Le quart dit avoir identifié de nouveaux dangers. Et même si seulement quatre semaines s’étaient écoulées depuis le passage de l’Escouade, 21 % des employeurs avaient déjà implanté de nouveaux moyens de communication en matière de santé et sécurité et 10 % avaient posé des gestes concrets autres que ceux cités dans le sondage.

Ces résultats positifs, très peu de temps après le passage de l’Escouade, encouragent grandement les deux conseillères.

La CNESST a de quoi se réjouir de ces résultats prometteurs de l’Escouade jeunesse et de la Campagne jeunesse, d’autant plus qu’ils concordent avec une diminution du nombre de lésions enregistrées au fil des ans. Mais les efforts devront se poursuivre, car même si globalement le taux des lésions chez les jeunes a rejoint celui de la population active en général, il reste des secteurs où les jeunes se blessent plus que leurs aînés. Par ailleurs, tant que la santé et la sécurité au travail ne représenteront pas une valeur sociétale transmise et acquise dès l’enfance, la sensibilisation sera à faire pour chaque nouvelle cohorte de jeunes travailleurs.


1. Institute for Work and Health. « Parents of 12- to 14-year-olds see high benefits, low OHS risk, in children’s work », At Work, Issue 77, Summer 2014, p. 5. Repéré à www.iwh.on.ca/system/files/at-work/at_work_77.pdf .


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