Aujourd’hui, je ne le fais plus !, un plaidoyer en faveur de la prévention

Depuis 2008, François Boucher, conseiller au Centre patronal de santé et sécurité du travail du Québec, sillonne le territoire québécois avec une conférence intituléeAujourd’hui, je ne le fais plus !, à laquelle environ 10 000 personnes ont assisté. Il y interpelle aussi bien les employeurs que les travailleurs, peu importe leur secteur d’activité. Comment expliquer ce succès continu ? L’exposé du conférencier s’inspire de l’expérience personnelle de François Boucher, alors que ce bachelier en enseignement était coordonnateur en SST dans une scierie, où il a été témoin d’un accident qui a laissé deux travailleurs invalides. Aux antipodes du discours magistral, sa causerie reflète la réalité grâce, entre autres, aux témoignages vidéo de ces victimes, et illustre les conditions gagnantes de la gestion de la SST. Elle porte ainsi haut et fort le message de la prévention, que chacun peut s’approprier.

 

François Boucher
Photo : Marie-Josée Legault

[Prévention au travail] : À qui s’adresse votre conférence, et pourquoi lui avoir donné ce titre accrocheur ?

[François Boucher] : Elle s’adresse à tout le monde dans l’entreprise, il y a vraiment des messages pour tous. Le titre vient d’une phrase d’un des deux employés qui témoignent dans la vidéo. Gaston aimait beaucoup son travail de menuisier, au point d’en faire dans ses temps libres. À un moment donné dans son témoignage, il devient très émotif lorsqu’il dit qu’il n’en fait plus depuis l’accident. J’ai donc utilisé cette phrase comme titre parce qu’elle montre les répercussions d’un accident dans tous les aspects de la vie, mais qu’elle sous-entend aussi qu’un travailleur peut décider de changer son comportement non sécuritaire.

[PT] : Pourquoi votre approche pédagogique fait-elle appel aux émotions ?

[FB] : Les gens qui assistent à la conférence sont souvent entrés jeunes sur le marché du travail. Si on leur donne trop de contenu, avec beaucoup d’acétates, on les perd, ils décrochent. Je pense qu’on peut sensibiliser les gens par l’émotion dans le contenu, en les faisant passer de la tristesse à la joie. L’histoire que je raconte concernant l’accident dans la scierie ; je l’ai vécue, j’ai donné les premiers soins et premiers secours aux travailleurs accidentés. Je connais bien ces gens qui, dans la vidéo, témoignent des conséquences sur leur vie. Une personne est forcément touchée si elle en voit une autre faire un travail semblable au sien dans un milieu différent, puis vivre une telle fatalité et devenir invalide.

[PT] : Qu’est-ce que l’initiative sécuritaire dont traite votre conférence ?

[FB] : C’est tout ce qui appartient à l’employé, ce qui ne répond pas à une règle établie par l’employeur. L’employé pourrait ne pas manifester ce comportement parce qu’on ne le lui demande pas, mais il choisit d’agir pour sa sécurité personnelle et celle de ses collègues. Ce sont des actions qui valent de l’or pour une bonne gestion de la santé et la sécurité du travail (SST), pour rendre les milieux de travail plus sécuritaires.

[PT] : Comment peut-on amener les gens à prendre des initiatives sécuritaires ?

[FB] : En plus de donner des conférences, mon travail consiste aussi à m’adresser aux superviseurs, aux contremaîtres et aux cadres de premier niveau. Si on passe par les employeurs pour réussir à obtenir des employés qu’ils adoptent des comportements sécuritaires, c’est qu’ils doivent mettre les travailleurs dans le coup, leur donner la chance de s’impliquer. Il faut que les employés aient un sentiment d’appartenance à tout ce qui concerne la gestion de la SST dans l’entreprise et qu’ils sentent que leur apport est important, que ce qu’ils peuvent dire ou proposer sera entendu et reconnu. Ma conférence s’adresse donc aussi aux gestionnaires, à qui je dis qu’on ne peut pas s’attendre à ce que les employés prennent des initiatives sécuritaires si on ne les fait pas participer.

[PT] : Si l’employeur assure les conditions nécessaires pour que ses travailleurs prennent des initiatives sécuritaires, quelle part de responsabilité revient avant tout à ces derniers en matière de sécurité ?

[FB] : C’est à chaque personne de faire son examen de conscience et de se demander si elle agit vraiment pour assurer sa sécurité et celle de ses collègues1. Il y a les individus travailleurs, mais il y a aussi le groupe de travailleurs, et les gens s’influencent les uns les autres. Il faut qu’ils fassent une réflexion et se demandent s’ils n’ont pas des fausses croyances, des attitudes qui peuvent nuire à leur sécurité personnelle et à celle du groupe. Un employé qui propose sans cesse des idées plus sécuritaires peut être mal vu par les plus influents. Mais si le leader du groupe encourage les attitudes sécuritaires, cela peut au contraire les encourager. L’esprit d’équipe a donc une influence sur le respect des règles de SST et la force du groupe doit agir en ce sens.

[PT] : Que peut faire un employeur qui constate qu’un de ses travailleurs plutôt casse-cou a une mauvaise influence sur l’équipe ?

[FB] : Les gestionnaires dans mes formations qui se débrouillent le mieux avec ce genre de situation sont ceux qui réussissent à impliquer ces gens-là dans la SST. Il faut leur donner des mandats. Ça ne fonctionne pas toujours, mais c’est souvent efficace, et quand ça marche, ça fait boule de neige. Je l’ai moi-même vécu à la scierie. Quand on avait besoin d’un formateur interne, pour le cadenassage, par exemple, je ne choisissais pas un gestionnaire, mais plutôt un employé. J’ai donc pu constater comment cela pouvait être motivant pour ces gens. Dans un cas, entre autres, cette expérience a transformé la personne. Et même si ça ne fonctionne pas, on aura au moins donné la chance à la personne de s’impliquer. Ses collègues, voyant qu’elle n’en a pas profité, accepteront moins qu’elle influence le reste de l’équipe.

[PT] : Comment expliquer que certains continuent de prendre des risques ?

[FB] : Tous les individus sont différents. Les travailleurs aiment beaucoup que je me donne en exemple dans cette conférence. Même si on fait de notre mieux pour courir le moins de risques possible, on tourne parfois les coins ronds. Certains le font pour aller plus vite. À partir du moment où quelqu’un nous allume – ce peut être un collègue, le patron ou nous-même –, il appartient à chacun de nous de se poser des questions sur ses comportements, d’être conscient des conséquences possibles de ses gestes.

[PT] : Dans vos tournées des entreprises, constatez-vous une évolution dans l’attitude, autant des employeurs que des travailleurs, face à la prévention ?

[FB] : Oui, je sens un changement depuis les onze ans que j’anime des formations pour le Centre patronal de santé et de sécurité du travail. Je rencontre moins d’auditoires récalcitrants qu’au début, surtout chez les superviseurs. Les gens ont une ouverture qu’ils n’avaient pas. Il peut arriver que des cadres hésitent devant mon message, parce que je parle entre autres des conditions nécessaires pour que les travailleurs prennent des initiatives sécuritaires, que je dis qu’il faut que l’employeur et ses représentants soient à l’écoute, qu’ils fassent preuve d’ouverture et soient prêts à délaisser un peu de pouvoir. Ils se font dire ça devant les employés, mais je sens moins souvent qu’avant de la résistance. Le message passe bien. Souvent, tant les employeurs que les employés me disent que je parle des « vraies affaires ».

En conclusion, je tiens à remercier Gaston Lagacé et Normand Dubé, les deux menuisiers victimes de l'accident grave sur lequel je m'appuie pour présenter ma conférence. Je tiens aussi à remercier Serge Bois, le superviseur responsable des travaux lorsque l'accident est survenu. Ces trois personnes ont fait preuve de courage en acceptant que je capte sur vidéo leur témoignage sur ce triste et difficile évènement de leur vie. Tous les trois m'ont mentionné avoir accepté de participer à ce projet afin d'améliorer la prévention dans les milieux de travail.


  1. N.D.L.R. : À l’article 49 de la Loi sur la santé et la sécurité du travail, on précise entre autres que « Le travailleur doit prendre les mesures nécessaires pour protéger sa santé, sa sécurité ou son intégrité physique et veiller à ne pas mettre en danger la santé, la sécurité ou l'intégrité physique des autres personnes qui se trouvent sur les lieux de travail ou à proximité des lieux de travail. »