L'entrevue avec Pierre Lemarier – L’influence des leaders pour implanter une culture de prévention

Pierre Lemarier
PIERRE LEMARIER. Source : Centre patronal de santé et sécurité du travail du Québec

Les organisations qui se démarquent en prévention comptent toutes des leaders énergiques, qui savent donner un sens au travail et inciter ceux qui les entourent à adopter des comportements sécuritaires. Qu’est-ce qu’un bon leader? Est-ce nécessairement un dirigeant? Comment exerce-t-il son influence au quotidien?

Titulaire d’un diplôme d’études supérieures spécialisées en santé et sécurité du travail (SST) de l’Université de Montréal, gestionnaire expérimenté en ressources humaines, aujourd’hui directeur, Croissance et associations au Centre patronal de santé et sécurité du travail du Québec, Pierre Lemarier s’intéresse depuis longtemps à cette question. Il conçoit des programmes de formation de gestionnaires et anime un webinaire intitulé Comment être un leader en SST. Il décrit ici les caractéristiques des leaders et les diverses formes de leadership qui distinguent ces chefs de file, notamment en matière de prévention.

Comment définissez-vous le leadership en général et en SST en particulier?

[Pierre Lemarier] Le leadership se manifeste autant dans le monde des affaires qu’en politique et, évidemment, dans le milieu militaire. Toutes les sociétés ont besoin de leaders pour évoluer, pour atteindre un certain niveau de maturité collective et pour un épanouissement continu des personnes qui les composent. En SST, un leader doit pouvoir instaurer une culture de prévention partout dans l’entreprise, en influençant autant la direction que les employés. C’est donc quelqu’un qui inspire les gens à bâtir une culture de prévention durable, à implanter chez tous une volonté profonde d’agir pour améliorer la SST. En ce sens, il augmente la cohésion du groupe en suscitant la confiance, le respect et la loyauté.

Un leader est donc une figure exemplaire, un modèle pour les autres?

[P.L.] Effectivement. C’est quelqu’un qui a la capacité d’influencer les gens qui l’entourent et de les motiver ou de les inspirer et, à la limite, de les guider dans une voie commune pour atteindre des objectifs. Sa vision donne du sens à ce que l’on fait. On a envie de le suivre.

Le leadership peut-il prendre différentes formes?

[P.L.] Certains leaders sont des visionnaires. Ils ont une vision claire qui a un effet mobilisateur sur les gens parce qu’ils savent comment les inciter à s’engager dans ce qu’ils proposent en démontrant que le travail de chacun s’insère dans une perspective plus vaste. D’autres auront plus un style de partenaire. Ils sont plus orientés vers l’humain que sur la tâche, ont une très bonne écoute et peuvent même être paternalistes. Il y a également des leaders au style plus démocratique, qui s’efforcent d’obtenir des consensus. Ils demandent l’opinion des autres et sont ouverts aux bonnes idées de tous, ce qui crée un sentiment de confiance, de respect et d’engagement. D’autres agissent plus comme coachs, ceux qui montrent aux gens comment faire les choses, qui les forment, les conseillent, les amènent à reconnaître leurs forces et leurs faiblesses, et ils les guident dans leur développement. D’autres leaders utiliseront une approche plus coercitive. Ils demandent des résultats rapides et sont très directifs, parfois au détriment de ceux qui se sentent obligés de leur obéir.

Quelles sont les qualités premières d’un bon leader?

[P.L.] Un leader a plusieurs qualités, dont celle d’être respectueux des personnes et de leur capacité à accepter les changements et les opinions des autres, qui ne sont pas nécessairement partagées. C’est quelqu’un de très dynamique, qui motive souvent les autres par son enthousiasme contagieux. Mais le courage et les habiletés de communication sont sans doute les qualités les plus caractéristiques des grands leaders.

Un leader est-il nécessairement charismatique?

[P.L.] Selon moi, charisme et leadership sont presque synonymes. Les gens vont suivre spontanément une personne charismatique, c’est-à-dire quelqu’un qui a une vision très claire. Ils veulent spontanément faire un bout de chemin avec lui. Contrairement à ce qu’on peut penser, le charisme n’est pas inné, c’est une qualité qui se travaille. Les grands charismatiques, ou grands leaders, ont des traits communs : ils essaient toujours de s’améliorer dans toutes les sphères de leur vie, d’avoir une bonne hygiène de vie, d’acquérir les meilleures connaissances possible, pas nécessairement par de la formation structurée, mais en étant à l’écoute des autres. Et parce qu’ils ont confiance en eux et connaissent bien le sujet dont ils parlent, ils sont de grands communicateurs. Ils donnent toujours l’heure juste et ne tombent pas dans les rumeurs ou les faussetés. Ils donnent l’exemple par leurs connaissances et leur crédibilité. Très humble, un grand leader ne dit pas qu’il est un grand leader, c’est le groupe qui le qualifie ainsi parce qu’il suscite la confiance, le respect et la fidélité.

Il n’y a donc pas de lien entre leadership et hiérarchie?

[P.L.] Il faut effectivement faire une différence entre leadership et autorité. L’autorité hiérarchique se situe dans un contexte de gestion, chez des gens dont la fonction leur assigne des responsabilités et la direction d’équipes. Cela ne fait pas nécessairement d’eux des leaders, et certains gèrent leur équipe selon le principe de la carotte et du bâton. Par contre, certains gestionnaires sont également de grands leaders parce qu’ils savent motiver les gens, leur offrir des défis pour qu’ils s’améliorent et stimuler la création et les nouvelles idées. Il y a aussi des leaders naturels, informels, des gens qui n’ont pas d’autorité hiérarchique, mais qui savent écouter les autres et qui ont de la crédibilité dans leur milieu. Il faut pouvoir stimuler ces leaders informels en leur donnant des responsabilités, par exemple en leur confiant un projet en SST. Ceux qui les entourent vont alors vouloir s’y joindre.

Comment s’exerce le leadership en SST au quotidien?

[P.L.] Les dirigeants peuvent démontrer leur leadership en partageant le plus d’information possible avec leurs gestionnaires pour qu’ils puissent à leur tour la relayer aux employés. En communiquant efficacement les bonnes comme les mauvaises nouvelles, en soutenant les gestionnaires et tous les travailleurs, ils démontrent leur leadership, tout en donnant l’exemple. S’ils se rendent dans l’atelier de production, ils adoptent le même comportement sécuritaire que celui qu’ils souhaitent de la part de leurs employés. Les gestionnaires intermédiaires, quant à eux, interviennent immédiatement et à tout instant devant un danger pour conserver leur crédibilité. Ils donnent l’exemple, font la promotion de la SST et en parlent dans toutes les sphères d’activités, tant professionnelles que personnelles. Les gens plus spécialisés en SST exercent aussi une forme de leadership. Ils sensibilisent, informent, communiquent, fixent des objectifs et interviennent dès qu’ils sont informés d’une contrainte en matière de SST. Ils doivent en tout temps être à l’écoute des gestionnaires et pouvoir répondre à leurs préoccupations en se servant de leurs connaissances techniques. Ils doivent rester aux aguets des risques et agir en concertation avec les gestionnaires de premier niveau, sinon ils sont seuls à porter une lourde responsabilité. C’est pourquoi il est important de favoriser l’émergence d’autres leaders dans l’organisation, pour que tous mettent la main à la pâte. Lorsqu’on observe un vol de bernaches, on constate que la première à l’avant coupe le vent et donne la direction. Mais les bernaches changent de place et finissent toutes par se trouver à l’avant. Elles s’assurent donc de partager le leadership entre elles. De plus, de la même façon, elles ne cessent de communiquer entre elles ; la communication en SST est très importante dans les organisations. Tous sont responsables de relever les anomalies, de s’assurer que chacun porte son équipement de protection individuelle, de garder le milieu de travail propre et exempt de dangers. Lorsque tous les échelons d’une organisation donnent l’exemple en SST, cela confirme l’existence d’une culture de prévention bien ancrée dans le milieu de travail.

Comment les organisations qui ont des leaders forts en SST se distinguentelles de celles qui n’en ont pas?

[P.L.] La culture de prévention restera bien ancrée dans celles qui ont des leaders forts, ce qui diminuera les risques d’accident en conséquence. Plus le milieu est sécuritaire, plus il sera productif et rentable. On oublie parfois que ce lien existe, mais cela tend à changer, avec l’arrivée des jeunes qui sont plus informés et plus préoccupés de l’environnement, de l’entraide et de leur qualité de vie. Ils sont plus nombreux à quitter des entreprises qui ne partagent pas leurs valeurs, ce qu’on ne voyait pas jusqu’à récemment. Un autre élément très important, c’est l’image de l’entreprise. Les gens sont plus portés à encourager les entreprises qui n’ont pas d’accidents, qui respectent leurs employés et l’environnement. Ces entreprises sont aussi plus attractives pour le personnel et ont une meilleure capacité de rétention de leurs employés, qui sont fiers d’en faire partie et de participer à leurs succès ; leur motivation sera alors proportionnelle au leadership exercé par leur entreprise.