Le lisier peut tuer vite et sournoisement!

Source : Daniel Lemieux, inspecteur, CNESST, Mauricie et Centre du Québec
Source : Daniel Lemieux, inspecteur, CNESST, Mauricie et Centre du Québec

Le lisier entreposé fermente et libère des gaz dangereux. S’il est agité, ces gaz sont libérés très rapidement et peuvent atteindre des concentrations mortelles en quelques secondes, notamment dans un espace clos, par exemple dans une préfosse à lisier ou une citerne d’épandage.

Fin septembre 2016, à Saint-Valérien-de-Milton, vers le milieu de l’après-midi, un producteur de porcs et son employé descendent dans la préfosse à lisier pour changer un collier sur la tuyauterie. Quelques minutes plus tard, ils sont découverts étendus au fond, inconscients, dans 35 cm de lisier. Les secours les transportent à l’Hôpital Honoré-Mercier de Saint-Hyacinthe, où l’on constate leur décès. L’enquête démontre qu’ils se sont exposés aux gaz de lisier en n’utilisant aucune procédure sécuritaire de travail en espace clos.

Malgré les efforts de sensibilisation, encore aujourd’hui, bravant le risque, de nombreux producteurs agricoles font comme eux. « Soit qu’ils descendent dans la préfosse pour des réparations en se disant qu’ils l’ont déjà fait dans le passé sans problème, explique François Granger, ingénieur, agronome et conseiller-expert en prévention et inspection à la CNESST, soit qu’ils ignorent à quel point le lisier dégage rapidement des gaz mortels quand il est agité sous l’effet d’un brassage, d’un pompage, d’un transfert ou d’un retour d’effluent. Dans ces conditions, la production de gaz est trop importante et si subite que même l’alarme d’un détecteur de gaz ne permet pas de réagir à temps. Alors le mot d’ordre est : n’y entrez pas! »

Les préfosses ont fait de nombreuses victimes au Québec au cours des années. Presque une fois sur deux, la deuxième victime (et parfois même la troisième) tentait de porter secours à la première.

Il faut savoir que le lisier est aussi un tueur rapide et sournois. Dès qu’on l’agite, par exemple en pataugeant dans les 15 à 30 cm qui restent au fond d’une préfosse, il dégage des gaz de fermentation, dont l’ammoniac, le méthane, le dioxyde de carbone et, surtout, le sulfure d’hydrogène (H2S), neurotoxique et mortel. À une certaine concentration, il paralyse l’odorat. Il suffit de quelques secondes pour s’évanouir. Le décès peut survenir vite, si la victime demeure exposée au gaz.

Les travailleurs éprouvent classiquement le « coup de plomb », qui les rend incapables de réagir, et de sortir de l’espace clos. À lui seul, le sulfure d’hydrogène entraîne la mort en quelques minutes quand la concentration atteint 1 000 ppm. L’évanouissement et la mort peuvent survenir rapidement lorsque la concentration monte à 500 ppm si le travailleur demeure exposé. Déjà, 100 ppm de H2S constituent un danger immédiat pour la vie et la santé. Une à trois respirations peuvent suffire pour causer une perte de conscience. Une expérience d’hygiène industrielle a montré que lorsqu’une personne marche dans le lisier, la concentration de H2S à la surface peut atteindre plus de 1 000 ppm en moins de deux minutes. Un travailleur dans la préfosse peut être rapidement exposé à des concentrations allant jusqu’à 1 000 ppm ou plus, surtout s’il se penche pour effectuer son travail. Dans certains cas, les personnes sont sauvées à temps, mais subissent des dommages neurologiques permanents. En plus, le dioxyde de carbone et le méthane privent l’air d’oxygène, ce qui ajoute une condition aggravante à la présence du H2S.

Les retours de gaz de lisier par les conduits d’évacuation reliant le bâtiment principal à la préfosse ou à l’évacuateur souterrain sont aussi à l’origine d’intoxications.

Procédure avant de descendre dans une préfosse

On n’y descend que si c’est indispensable et une personne qualifiée doit d’abord avoir élaboré une procédure de sécurité. Celle-ci identifie les risques à éliminer ou à contrôler, indique les méthodes de travail sécuritaires comme la préparation de l’espace, la ventilation, la détection des gaz, l’équipement requis, la surveillance par une autre personne et les mesures d’urgence, la formation et l’entraînement des travailleurs.

Avant l’entrée dans la préfosse, la procédure doit prévoir l’enlèvement du lisier résiduel dans le système, l’assainissement de l’atmosphère avec une ventilation adéquate avant et durant l’opération, l’obturation et le cadenassage des conduits d’arrivée ou de retour du lisier, l’arrêt des équipements présents dans l’espace clos, l’isolement des sources d’énergie et leur cadenassage.

Durant l’entrée, il faut ventiler en continu pour maintenir les gaz en deçà des valeurs permises tout en mesurant les concentrations avec de l’équipement calibré, porter un harnais de sécurité relié à un treuil enrouleur-dérouleur monté sur une potence ou un trépied, tandis qu’un surveillant se tient prêt à remonter le travailleur et à déclencher les autres mesures d’urgence, au besoin.

Aménagements sécuritaires

Il existe de nombreuses façons d’aménager la station de pompage qu’est la préfosse, qui prend souvent l’allure d’une cave où transite le lisier entre la porcherie et la fosse extérieure.

« Il faut concevoir des préfosses qui n’obligent pas à y entrer ; de façon à pouvoir tout faire à partir de l’extérieur », précise François Granger, par exemple en s’assurant que la pompe puisse être aisément retirée de la préfosse pour son entretien et que son raccordement au conduit d’évacuation puisse également se faire de l’extérieur. Le local où se trouve la préfosse doit être bien ventilé et assez grand et aménagé de telle sorte que la manipulation de la pompe soit facilitée. « Une installation sécuritaire ne génère pas plus de frais si on la prévoit au moment de la construction », ajoute François Granger.

Dans les cas où il faut absolument descendre pour des réparations, par exemple sur de vieilles installations non modernisées, une procédure complète de travail en espace clos s’applique [voir encadré].

De façon générale, les interventions dans les préfosses sont occasionnelles. Aussi, compte tenu des exigences élevées pour les entrées en espace clos, la plupart des entreprises porcines n’ont pas avantage à s’acheter l’équipement nécessaire à une entrée sécuritaire dans la préfosse. Elles ont plutôt intérêt à s’organiser pour éviter toute entrée dans une préfosse et à travailler de l’extérieur.

Au besoin, elles peuvent embaucher des entreprises spécialisées, mais pas n’importe lesquelles. Celles-ci doivent maîtriser la procédure et ne pas mettre leurs propres employés en danger. L’Union des producteurs agricoles (UPA) peut guider un producteur agricole vers un entrepreneur en lui détaillant toutes les questions à poser avant de faire son choix, par exemple la formation de ses travailleurs, la méthode d’identification des risques, l’équipement de protection individuelle à sa disposition, sa procédure de travail en espace clos.

« Les lignes directrices que nous fournissons leur permettent de s’informer correctement auprès de ces entreprises afin qu’ils retiennent uniquement celles qui sont conformes, explique Johanny Bouchard, conseillère en emploi et ressources humaines à l’UPA. Nous leur indiquons aussi leurs obligations en matière de sécurité et leur rappelons de ne pas entrer en espace clos. »

Source : Ronald DuRepos
Source : Ronald DuRepos

Un exemple de préfosse bien conçue

  1. L’aménagement de la préfosse permet de prévenir l’obstruction de la pompe, par exemple en :
    • installant un panier filtrant ou une trappe à sédiments vis-à-vis du conduit d’arrivée du lisier pour récupérer les débris ;
    • aménageant un accès externe pour faciliter l’enlèvement des débris sans avoir à entrer dans la préfosse à l’aide d’un camion vacuum ;
    • installant des regards de nettoyage pour pouvoir débloquer les conduits à partir de l’extérieur.
  2. L’installation d’un treuil permet de hisser la pompe hors de la préfosse pour effectuer des travaux d’entretien et de réparation.
  3. Un espace suffisant doit être aménagé pour la remontée et la manutention de la pompe.
  4. Une affiche doit être installée avertissant des dangers d’intoxication, d’explosion, etc., et sur laquelle figurent les mesures à prendre en cas d’urgence.
  5. Un sectionneur cadenassable pour la pompe doit être installé.
  6. La ventilation mécanique continue permet d’évacuer les gaz du local et de la préfosse.
  7. Le raccordement de la pompe au tuyau d’évacuation du lisier se fait à l’extérieur de la préfosse.
  8. Un garde-corps est installé autour de l’ouverture de la préfosse.

Sécurité en ligne chez Aliments Breton

Aliments Breton a mis sur pied le programme Excellence animale, qui consiste en des formations sur la santé et la sécurité à la disposition des ouvriers agricoles sur le Web. « Nos vidéos avec explications et questionnaires veulent surtout rejoindre les travailleurs de la base, en leur permettant de suivre la formation au moment où ils le peuvent », précise Dany Laplante, des ressources humaines chez Aliments Breton. Aux formations déjà en ligne sur la manipulation des animaux, l’euthanasie à la ferme et le tatouage s’ajoutera bientôt une toute nouvelle formation sur les gaz toxiques, dont ceux du lisier.


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