L'entrevue avec Jean-Pierre Brun : À bonne santé, bonnes affaires : l'étude de la prévention en SST

Source : marcphotos.com
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Les études en santé et sécurité au travail assurent le développement de connaissances scientifiques et d’applications pratiques en prévention et en gestion de la santé et la sécurité au travail.

Elles visent également à soutenir les entreprises et les personnes dans leurs démarches favorisant des milieux de travail sains. Telle est la mission de la Chaire en gestion de la santé organisationnelle et de la sécurité au travail fondée par le professeur en management, M. Jean-Pierre Brun. Ce dernier est titulaire d’un doctorat en ergonomie à l’École Pratique des Hautes Études, à Paris. Il a mené plusieurs études, notamment en procédures d’intervention en santé et sécurité au travail, en santé mentale au travail, en culture organisationnelle et, de façon générale, en santé et sécurité au travail. Depuis, il donne plusieurs conférences et webinaires en lien avec les nombreuses études menées par la Chaire. Parallèlement à ces travaux de direction et de recherche, Jean-Pierre Brun est consultant dans son entreprise, Empreinte Humaine, et réalise diverses interventions en gestion de la santé et de la sécurité au travail. Il a reçu en 2005 le prix hommage canadien de la santé en milieu de travail remis par le Conseil canadien de la santé en milieu de travail.

De quelles applications pratiques de vos études êtes-vous le plus fier?

[Jean-Pierre Brun] Toutes les prises de conscience que nous avons fait faire en matière de prévention des problèmes en santé psychologique au travail. Les études menées dans le cadre de la Chaire ont permis de concevoir beaucoup d’outils qui sont utilisés par les entreprises. Nous avons monté une trousse sur la santé psychologique au travail qui a été distribuée à plus de 15 000 exemplaires à travers le Québec, en français et en anglais. Également, pour la reconnaissance au travail, la Chaire a développé un coffret pour outiller les entreprises. Nous avons donné énormément de formations et de conférences. Maintenant, les outils sont disponibles gratuitement sur notre site Web.

Quels sont les avantages d’une entreprise faisant de la prévention?

[J.-P. B.] Premièrement, veiller à la santé et à la sécurité de ses employés n’est pas seulement un avantage, mais une obligation selon la LSST. Veiller à leur épanouissement devrait également faire partie de ses priorités. Deuxièmement, bien évidemment, c’est l’augmentation de la productivité. Un accident ou une absence vient bouleverser tout le fonctionnement de l’entreprise : l’atteinte des objectifs et les délais de livraison. Troisièmement, ce sont les répercussions financières. Les coûts générés par les problèmes en santé et sécurité au travail, et plus particulièrement les coûts des problèmes de santé psychologique, sont loin d’être négligeables à l’heure actuelle.

Quelle culture organisationnelle comporte généralement le plus d’avantages pour la santé et la sécurité au travail?

[J.-P. B.] D’abord, la direction doit être fortement engagée et donner l’exemple avec ses décisions et son comportement au quotidien. Ensuite, il faut libérer la parole, c’est-à-dire que les employés peuvent parler à leur gestionnaire des problèmes en matière de sécurité ou de santé sans que ceux-ci soient perçus comme une plainte ou une nuisance. Malheureusement, c’est souvent la mentalité qu’on constate en entreprise. Parler de santé et de sécurité au travail devrait être perçu comme une contribution à un milieu de travail sain. Enfin, une approche participative doit être privilégiée. Tous les acteurs doivent travailler ensemble : la direction, les syndicats, les gestionnaires intermédiaires et les employés.

Quelles sont les principales étapes d’une intervention réussie en santé et sécurité au travail?

[J.-P. B.] D’abord, c’est de travailler le plus possible en partenariat avec tous les acteurs de l’organisation : la direction, les syndicats, les gestionnaires et les employés. Ensuite, c’est de cibler les problèmes et les facteurs de risque. Finalement, c’est d’agir avec célérité. Lorsque les interventions durent deux ou trois ans, elles s’épuisent. Il faut donc agir rapidement.

Est-ce qu’on peut concilier bonne performance d’une entreprise et bonne condition psychologique des employés?

[J.-P. B.] Plus que jamais! Comme on dit en anglais : « Good health is good business ». Les entreprises sont en perte de performance à l’heure actuelle un peu partout à travers le monde. Elles n’ont plus les gains de performance qu’elles avaient avant, grâce aux avancées technologiques : la robotisation, l’automatisation, l’arrivée d’Internet, etc. La sphère qui a été oubliée au cours des dernières années est celle de l’humain. Quand la santé des employés va bien, ça veut dire qu’on est en meilleure relation avec son équipe, et donc, que son équipe contribue mieux à l’atteinte des objectifs de l’organisation.

Comment peut-on prévenir les problèmes de santé psychologique au travail?

[J.-P. B.] Il faut outiller les entreprises afin qu’elles définissent simplement les problèmes, puisque ceux-ci sont déjà connus : trop grande charge de travail, manque de reconnaissance, manque de soutien et trop de changement. Ce n’est pas parce que le problème est précisément circonscrit que l’on sait comment agir. C’est pour cela que mes collègues et moi ne sommes pas tellement en train de chercher des nouveaux facteurs de risque, mais plutôt de s’assurer que les moyens de prévention sont véritablement efficaces pour les entreprises. Par exemple, nous essayons d’établir les pratiques de gestion et les actions qui ont le plus d’effets positifs sur la santé psychologique des collaborateurs. Ces moyens de prévention doivent être adaptés à l’environnement de chaque entreprise.

Quelles formes la reconnaissance au travail peut-elle prendre?

[J.-P. B.] D’abord, plusieurs choses peuvent être reconnues : les qualités humaines, le professionnalisme, la qualité au travail, les résultats lorsqu’ils sont atteints, l’effort et l’investissement… De plus en plus d’employés s’efforcent au travail. Nous le voyons surtout avec l’augmentation de l’épuisement au travail. La reconnaissance commence avec des gestes simples : des félicitations individuelles, en face à face et en équipe, ou écrire une petite note à la suite d’un rapport ou d’un document qui est réalisé par un employé. La reconnaissance est encore plus forte en faisant participer les employés à la prise de décisions, en demandant leur avis sur des dossiers plus complexes ou en déléguant certaines tâches. La reconnaissance, c’est de montrer qu’on fait confiance.

Pourquoi une entreprise voudrait-elle être certifiée par une norme en santé et sécurité au travail?

[J.-P. B.] La norme est un point de comparaison provincial, national ou international. L’instauration d’une norme permet aussi d’enligner tout le monde avec des balises claires; les employés dans l’entreprise, et pas simplement les gestionnaires ou les dirigeants. De plus en plus, les normes se retrouvent dans les appels d’offres. C’est un avantage concurrentiel, les certifications sont même des exigences d’affaires dans bien des cas. D’une façon générale, il y a beaucoup de bénéfices, mais le processus de certification demande beaucoup de temps et d’énergie.

Est-ce qu’une culture favorisant la génération Y pourrait nuire à la génération X?

[J.-P. B.] Pas du tout, je pense qu’il faut arrêter d’opposer les générations. Au contraire, je pense que chaque génération, en fin de compte, amène d’une façon générale une amélioration des conditions de vie. Si nous regardons l’histoire de la planète, nous vivons mieux qu’au Moyen Âge, même si les risques en santé et sécurité sont toujours là. Il faut voir l’arrivée de nouvelles générations comme des occasions de faire évoluer nos organisations de travail.

Qu’est-ce qui changera le plus dans l’environnement de travail dans les prochaines années?

[J.-P. B.] Évidemment, toute la question du numérique et de l’intelligence artificielle viendra modifier les façons de faire et fera évoluer considérablement les métiers. Je pense que nous allons ralentir un peu le rythme des changements. Nous allons constater qu’il y en a trop. Même si j’entends souvent qu’on n’a pas le choix de faire ainsi, on n’arrive pas à les mener tous à terme. À la longue, on va constater les effets délétères des trop nombreux changements sur l’environnement de travail. L’organisation du travail deviendra sûrement un peu plus saine avec l’arrivée des nouvelles générations, qui ont des exigences assez différentes. À mon époque c’était « my job », et maintenant c’est rendu « my life ». Les nouvelles générations rendent le rapport au travail beaucoup plus imbriqué dans leur vie personnelle qu’à mon époque.