La substitution, une excellente manière d'éliminer un risque

Source : Istock
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Bonne nouvelle concernant l’élimination des produits dangereux en milieu de travail : ils sont toujours plus nombreux à pouvoir être remplacés par des produits ou par des procédés plus sécuritaires.

En plus, des chercheurs ont validé une démarche en neuf étapes pour réussir sa substitution, applicable dans tous les milieux.

Pour purifier son eau, comme beaucoup d’autres municipalités, Repentigny se faisait livrer des cylindres de chlore gazeux pressurisé d’une tonne chacun. La manipulation de ces mastodontes était très délicate et les raccordements à la tuyauterie des chlorateurs approvisionnant le procédé de traitement des eaux donnaient des sueurs froides. Une fuite majeure de ce gaz mortel aurait obligé toutes les personnes vivant dans un rayon de plusieurs kilomètres de la station à étanchéifier sur le champ portes et fenêtres de leur maison et à s’y confiner. « C’était une impossibilité en matière de gestion des urgences de fonctionner avec du chlore », tranche Antoine Laporte, directeur adjoint, Eaux et assainissement, à la Ville de Repentigny. C’est pour cette raison que la municipalité a été parmi les pionnières à entreprendre une démarche de substitution pour éliminer le chlore gazeux, aujourd’hui remplacé par l’hypochlorite de sodium (eau de Javel) à 12 %. Les travailleurs ne le manipulent même pas. Un camion-citerne le transfère directement dans les réservoirs qui approvisionnent de petites pompes doseuses. « Pour la sécurité des travailleurs et pour l’environnement, ça a été une grande avancée, ajoute Antoine Laporte. Personne ne s’ennuie des cylindres de chlore. » Depuis, plusieurs municipalités ont emboîté le pas, notamment les Villes de Lévis et Québec.

Jusqu’à l’an dernier, c’est avec un solvant toxique que les travailleurs chez Hyundai Saint-Constant nettoyaient les pièces de métal. Il leur fallait des gants en caoutchouc épais pour le manipuler et compter sur un système de ventilation et d’aération pour capter et évacuer l’odeur et les émanations. Puis, sous recommandation du distributeur, et aussi parce que des employés le connaissaient pour l’avoir utilisé dans le passé, le contremaître Jean-François Roy s’est laissé convaincre d’utiliser un nouveau produit à base d’eau et de bactéries, le Ozzy Juice. « Des bactéries s’activent dans le réservoir de l’appareil sous l’effet de la chaleur, et le produit nettoie très bien la corrosion, la saleté, la graisse et l’huile, indique le contremaître. C’est aussi efficace que le solvant antérieur, mais ça n’attaque pas la peau, il n’y a pas d’abrasifs ni d’émanations, ce n’est ni inflammable ni toxique et le pH est neutre. » Même avec un coût à l’achat légèrement supérieur, le nouveau produit en service depuis un an reviendra moins cher à long terme, puisqu’il dure plus longtemps. Seule différence, il faut penser à mettre en marche la machine à nettoyer 15 minutes avant de l’utiliser pour activer les bactéries.

Des substituts moins dangereux

Comme le chlore gazeux et le solvant de l’atelier de mécanique, de nombreux produits dangereux circulant encore dans divers milieux de travail peuvent être remplacés par un produit ou un procédé moins nocif ou sans danger pour les travailleurs et pour l’environnement. Par exemple, on peut aujourd’hui faire du nettoyage à sec avec du dioxyde de carbone sous pression plutôt qu’avec le classique tétrachloréthylène, cancérigène chez l’homme. Les esters méthyliques d’acides dicarboxyliques ou les jets d’abrasifs non traditionnels comme le bicarbonate de soude, les coquilles de noix ou la glace sèche peuvent remplacer le dichlorométhane, cancérigène probable chez l’homme, dans les solutions décapantes utilisées pour l’effacement des graffitis.

En fait, le nombre de substitutions possibles grandit d’année en année grâce à une recherche soutenue dans les laboratoires privés et publics. Les raisons d’enclencher une substitution en milieu de travail ne manquent pas non plus, entre autres parce que les lois sur la santé et la sécurité au travail et sur l’environnement deviennent plus exigeantes. La réglementation REACH, par exemple, exige maintenant que toute compagnie souhaitant introduire sur le marché européen une nouvelle substance fasse une analyse de substitution pour prouver à l’Agence européenne des produits chimiques, entre autres, qu’il n’y a pas de produit moins dangereux pour faire le travail. L’Occupationnal Safety and Health Administration, pendant américain de la CNESST, s’est dotée en 2013 d’un site Web entièrement consacré à la substitution, de même que l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Le Québec dispose aussi d’un site Web entièrement orienté substitution, Solub (www.irsst.qc.ca/solub/), tenu à jour par l’IRSST et par des chercheurs rattachés au Département de santé environnementale et de santé au travail de l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Il s’agit d’un tremplin vers une mer d’information dans laquelle les milieux de travail peuvent puiser de l’information à jour sur les solvants substituables et sur la manière de réussir une substitution.

Il reste encore du chemin à parcourir, si l’on considère que 300 000 travailleurs québécois entrent encore régulièrement en contact avec une panoplie de solvants toxiques pour dissoudre, dégraisser, nettoyer, décaper, extraire ou diluer. Ces divers produits comportent des risques notamment pour la peau, les reins, le foie, le sang, les systèmes nerveux et reproductif, la sécurité (p. ex : explosion et inflammabilité) et l’environnement.

Selon le chimiste et conseiller en prévention-inspection de la CNESST Charles Labrecque, la substitution est l’une des manières les plus efficaces de gérer le risque en éliminant carrément le produit dangereux.

Y arriver étape par étape

Remplacer un produit toxique par un produit peu ou pas dommageable pour l’individu et l’environnement n’est pas un jeu d’enfant. Quel produit toxique peut-on remplacer dans notre entreprise? Par quel autre? Le nouveau est-il réellement moins toxique, moins dangereux pour les travailleurs et aussi efficace? Génère-t-il un nouveau type de risque? Coûte-t-il plus cher? Y aura-t-il des économies ou des coûts additionnels en bout de piste? Devra-t-on remplacer de la machinerie pour introduire le nouveau produit ou revoir des manières de travailler? Bref, les questions qui surgissent sont nombreuses et méritent toutes d’être soigneusement étudiées non pas en silo, mais dans la globalité, comme l’illustre l’exemple de cette entreprise qui a diminué ses coûts de chauffage parce que le produit de substitution ne nécessitait plus l’évacuation de l’air vicié à l’extérieur. Assainir ses moyens de production lui a aussi permis d’accroître ses ventes! L’analyse tient donc compte à la fois de la santé et de la sécurité des travailleurs, du respect de l’environnement, des coûts et de la faisabilité technique, en plus des facteurs humains et organisationnels.

C’est en enclenchant ce que l’on appelle une « démarche de substitution » que l’on migre généralement d’un produit vers un autre. Celle de Repentigny a duré trois ans. Denis Bégin et Michel Gérin ont fait une recherche au début des années 2000 pour cerner comment réussir une telle transition. La démarche doit être globale et inclure neuf étapes, ont-ils rapporté. Depuis, la méthode a été testée et elle a fait ses preuves dans une variété de secteurs industriels et manufacturiers utilisant des solvants.

« Il faut tout d’abord déterminer le problème et convaincre la direction d’aller de l’avant dans le projet de substitution, lance Denis Bégin, chimiste et professionnel de recherche au Département de santé environnementale et santé au travail de l’Université de Montréal. Si l’entreprise est convaincue, elle y mettra les moyens nécessaires et l’ensemble de la démarche pourra prendre moins de temps. » La deuxième étape consiste à former un comité de substitution comprenant au moins un spécialiste en santé au travail et un représentant de la compagnie pour les aspects techniques et financiers. Après l’analyse de la situation, la troisième étape doit fournir des critères pour encadrer et baliser la sélection de la nouvelle substance. À partir du moment où quelques substances potentielles de remplacement ont été identifiées, il convient de les comparer, de mesurer les avantages et inconvénients de chacune et de retenir le meilleur compromis en l’absence de solutions parfaites. Arrivent ensuite, en cinquième étape, les essais à petite échelle de chacune des options retenues, par exemple sur un seul poste de travail. Cette étape demande de la souplesse, car il faut parfois un nouvel équipement, modifier certains postes de travail et former les travailleurs. Ensuite, en sixième étape, il est nécessaire de réaliser une évaluation des conséquences pour chacune des options retenues. Une fois les comparaisons terminées vient l’étape du choix, en septième lieu, et en huitième, son implantation à l’ensemble de l’entreprise. La neuvième et dernière étape est aussi d’une grande importance, même si la nouveauté est déjà implantée. Elle concerne le suivi nécessaire pour s’assurer que le nouveau produit introduit dans le milieu n’occasionne pas des risques d’incendie, d’intoxication ou environnementaux insoupçonnés.

« La substitution par un produit moins dangereux n’élimine pas forcément tous les risques pour le travailleur », rappelle Charles Labrecque. Dans certains cas, la ventilation, la captation à la source, la protection respiratoire et des mesures contre le feu ou les explosions peuvent s’avérer nécessaires. « Lors du décapage aux jets d’abrasifs, le remplacement de produits contenant de la silice cristalline par des abrasifs non siliceux n’élimine pas forcément le risque dans certaines situations, par exemple quand le travailleur décape des surfaces peinturées avec des produits à base de plomb, et qu’il peut être exposé à des aérosols toxiques résultant de cette opération. Par conséquent, une cagoule à adduction d’air demeure nécessaire », illustre Charles Labrecque. Le d-limonène, qui remplace des solvants, nettoyants et décapants toxiques, bien qu’il soit naturel, fait à base de pelures d’agrumes, peut se dégrader en générant un sensibilisant pour la peau dont il faut se protéger en milieu de travail. Comme le souligne le chimiste Michel Gérin, professeur associé au Département de santé environnementale et de santé au travail de l’Université de Montréal, « chaque étape est importante et nécessaire pour réussir sa substitution. Il n’y a pas d’étape que l’on peut sauter. »

Bien s’informer avant de commencer

Toutes les entreprises, et surtout les plus petites, n’ont pas forcément de chimiste ou d’hygiéniste du travail dans leur équipe pour enclencher une substitution. Elles peuvent toutefois obtenir de l’aide, par exemple en consultant leur association sectorielle paritaire et la banque de données du Répertoire toxicologique de la CNESST. Celle-ci permet d’identifier les risques pour la santé et la sécurité des travailleurs et d’étudier différentes avenues de substitution. De plus, un employeur peut trouver de l’information sur la substitution auprès d’organismes s’y vouant, la liste se retrouve sur Solub. Il peut également consulter des fiches techniques, des monographies sur la substitution des solvants, des personnes-ressources, des sites Internet pour trouver des solutions de rechange. « Solub permet aux gens d’aborder des solutions existantes avec une certaine facilité et avec une bonne documentation scientifique », indique Michel Gérin.

La Commission européenne, qui gère une directive enjoignant les entreprises à émettre moins de polluants dans l’environnement, a également mis en ligne plusieurs technologies de remplacement dans vingt secteurs différents, dont l’extraction et le raffinage d’huile végétale, l’industrie de la chaussure, le revêtement métallique des véhicules, le cuir, l’industrie pharmaceutique, le plastique.

Les outils disponibles sur Internet permettent donc une recherche approfondie, ouvrent largement les horizons et soutiennent les employeurs souhaitant entreprendre une démarche de substitution. Ce qui manque encore dans certains cas, indiquent Michel Gérin et Denis Bégin, c’est de l’accompagnement dans l’ensemble de la démarche de substitution. Néanmoins, les entreprises doivent se montrer ouvertes à la substitution, car elle est un des moyens les plus efficaces pour réduire efficacement les risques pour la santé et la sécurité des travailleurs.