La norme Entreprise en santé : un investissement durable

Source : Benoit Legault, Le Personnagiste
Source : Benoit Legault, Le Personnagiste

La santé au travail, c’est rentable. Des employés en bonne condition physique et en bonne santé psychologique sont garants d’un milieu de travail sain et contribuent à la productivité de l’organisation.

Le Groupe entreprises en santé promeut cette façon de penser. À la suite de son parcours politique comme député de Portneuf et comme ministre délégué à l’Industrie et au Commerce ainsi qu’à la Santé, aux Services sociaux, à la Protection de la jeunesse et à la Prévention, Roger Bertrand cofonde Groupe entreprises en santé en 2004. Le Groupe, à l’origine de la norme Entreprises en santé publiée en 2008, offre des formations, des occasions de réseautage, des outils et de l’information. Il veut mettre en lien des entreprises voulant améliorer leur santé, d’une part, et des professionnels pouvant les aider, d’autre part. Depuis 2009, une organisation peut se voir reconnue « Entreprise en santé » par un tiers neutre, le Bureau de normalisation du Québec, qui certifie qu’une entreprise offre de bonnes pratiques organisationnelles en prévention et en promotion de la santé en milieu de travail. Le niveau « Entreprise en santé – Élite » augmente l’intensité et l’intégration de ses efforts pour la santé et le mieux-être de son personnel. Roger Bertrand a également coprésidé le comité pancanadien à l’origine de la norme Santé et sécurité psychologiques en milieu de travail, lancée en janvier 2013.

Pouvez-vous expliquer les quatre sphères de la norme Entreprise en santé?

[Roger Bertrand] Bien sûr. La première, les habitudes de vie, concerne au premier titre l’employé ; elle englobe l’alimentation, l’activité physique, la gestion du stress, la santé psychologique, etc. L’employeur peut contribuer à améliorer cette sphère, car il possède des leviers pour agir. Par exemple, dans une organisation où il y a une cafétéria, l’employeur pourrait décider, voire exiger de ses fournisseurs d’inclure un menu santé au comptoir. Par un jeu de tarification, l’employeur pourrait augmenter le prix des aliments plus gras et sucrés, et grâce à ce surplus, abaisser le prix des repas santé. Chacun peut avoir son rôle à jouer pour favoriser l’adoption des saines habitudes de vie. L’employeur aussi, par les gestes qu’il pose, a une influence positive. Dans d’autres organisations, on mettra en place une salle d’entraînement ou on financera en tout ou en partie des forfaits de groupe dans des centres de conditionnement physique reconnus.

La deuxième sphère, la conciliation travail-famille, se traduit par des mesures de gestion du temps de travail. Par exemple, lorsqu’un enfant est malade, le parent peut avoir à s’absenter. L’organisation pourrait prévoir une banque de temps pour permettre à l’employé de concilier la vie personnelle et la vie professionnelle. Ainsi, l’employé n’est plus tracassé par les problèmes qu’il n’a pas eu le temps de régler à la maison. Les jeunes enfants ne sont pas la seule raison pour laquelle un employé peut bénéficier d’une conciliation travailfamille. Par exemple, un employé peut être un aidant naturel dans le cas où un proche serait atteint d’une maladie ou vivrait un passage difficile.

La troisième sphère concerne les pratiques de gestion. Par exemple, un employeur doit s’assurer que les définitions de tâches correspondent bien aux compétences, aux capacités et dans la mesure du possible, aux goûts des employés. Ainsi, l’employé sera en mesure d’assumer toutes les exigences de son poste. Il se sentira également valorisé, puisque les conditions sont là pour qu’il puisse atteindre les objectifs. Il est reconnu que l’employé qui occupe un poste qui ne correspond pas à son champ de compétences et pour lequel il n’a que peu de contrôle est un employé qui va vivre beaucoup de stress. Ces situations peuvent facilement dégénérer en absentéisme ou en présentéisme – c’est-à-dire être physiquement à son travail, mais avoir la tête ailleurs –, et peuvent même représenter des dangers sur le plan de la sécurité.

La quatrième sphère, sans être limitative pour autant, vise surtout l’environnement physique de travail, dont l’aménagement et l’ergonomie des postes de travail, l’éclairage, le bruit et la salubrité.

D’une façon générale, dans les quatre sphères, la santé au travail devient une responsabilité partagée entre les employeurs et les employés.

À part une bonne santé physique et psychologique, quels sont les bénéfices de la prévention et de la promotion de la santé au travail?

[R. B.] Sur le plan financier, Groupe entreprises en santé a calculé un retour sur investissement d’entre 2 et 4 dollars par dollar investi en promotion de la santé et en prévention en milieu de travail. L’environnement de travail sain est également stimulant pour les employés, qui deviennent plus concentrés et davantage engagés et créatifs. On remarque aussi une diminution de l’absentéisme et du présentéisme. Les entreprises peuvent compter sur une meilleure rétention des employés, et ces derniers peuvent mieux se développer sur les plans professionnel et personnel.

Depuis plusieurs années, plusieurs entreprises et études démontrent les nombreux bienfaits de la santé au travail. Est-ce encore pertinent aujourd’hui de rappeler qu’investir en santé, c’est rentable?

[R. B.] Absolument. Les efforts mis dans la promotion de la santé au travail depuis plusieurs années portent fruit : la norme Entreprise en santé est de mieux en mieux comprise. À noter que nous n’accompagnons pas directement les entreprises dans leurs démarches en santé, mais nous faisons plutôt la promotion des meilleures pratiques dans ce domaine. Les entreprises doivent entreprendre et mener elles-mêmes leurs démarches en s’inspirant du contenu de la norme Entreprise en santé. Il est donc essentiel qu’elles connaissent les méthodes pour améliorer la santé au travail. De plus, en 2013, un sondage de Sun Life exprimait que plusieurs entreprises ont commencé des démarches en santé au travail, mais que la majorité d’entre elles n’avaient pas amorcé des démarches vraiment structurées de type Entreprise en santé. Par exemple, avant d’instaurer des mesures en santé, un bilan de santé doit être effectué, qui permet de mieux connaître les forces et les faiblesses de l’entreprise dans ce domaine, puis de mieux cibler les mesures appropriées au contexte de l’entreprise. Si le bilan fait ressortir par exemple un taux de tabagisme de 25 % alors que dans la région dans laquelle évolue l’organisation, ce taux est de 17 %, elle pourrait mieux cibler les activités susceptibles de faire baisser ce taux. Dans tous les cas, le bilan de santé fera ressortir plusieurs défis à relever pour la santé et le mieux-être d’un plus grand nombre d’employés. Les répercussions des initiatives en santé en entreprise seront d’autant plus grandes et pérennes dans ces circonstances, puisqu’elles permettront de rejoindre un plus grand nombre de personnes et de les intéresser aux démarches en santé.

Quels professionnels aident les entreprises à améliorer leurs pratiques de gestion?

[R. B.] Nous offrons des formations pour des personnes voulant accompagner des entreprises dans leur démarche de santé, et éventuellement, à s’accréditer. Cependant, certaines entreprises préféreront désigner une personne à l’interne pour ce faire. Cette personne suivra alors une formation pour être en mesure de mener une démarche Entreprise en santé. Ceci n’exclut pas qu’en cours de route, l’organisation fasse appel à une expertise externe. Par exemple, dans le cadre du bilan de santé, si l’entreprise découvre des problèmes du point de vue de l’ergonomie de certains postes de travail, elle peut très bien faire appel à une expertise appropriée. Si l’entreprise souhaite instaurer des activités physiques, elle pourra demander l’aide d’un kinésiologue.

Pourquoi une version canadienne de la norme québécoise Entreprise en santé est importante?

[R. B.] Plusieurs entreprises du Québec nous ont dit qu’elles étaient intéressées par la norme, mais qu’elles sont actives également ailleurs au Canada. Il faut savoir que les autres provinces n’ont pas de norme semblable. La norme Entreprise en santé représentait une innovation mondiale lors de sa création en 2008, et elle n’a pas d’équivalent depuis. Aussi, le Groupe entreprises en santé vient de mandater le Bureau de normalisation du Québec pour qu’elle soit mise à jour et de manière à être reconnue comme norme nationale du Canada. À noter que c’est plus qu’un simple élargissement « géographique »; la norme est également révisée (comme il se doit périodiquement), notamment pour profiter de l’évolution de la connaissance et de l’expérience des plus récentes années.

Dans les prochaines années, quelles seront les nouvelles tendances en santé au travail?

[R. B.] Le défi de la santé en entreprise sera compris comme un défi de santé globale, incluant notamment la dimension psychologique. La santé psychologique est de plus en plus reconnue comme un enjeu, un défi, probablement le plus important pour les prochaines années. Le développement récent de la norme Santé et sécurité psychologiques en milieu de travail, déjà reconnue comme norme nationale du Canada, est un signe clair en ce sens. Ensuite, la santé sera vue de plus en plus pour ce qu’elle est vraiment : une responsabilité partagée entre l’employeur et les employés. Finalement, c’est plus un souhait, mais j’espère que la santé devienne un jour partie de l’ADN de l’entreprise; qu’elle ne soit pas un ajout qui saute au premier coup dur, mais plutôt imbriquée solidement dans la culture des organisations.