Les ingrédients d’une carrière entière sans blessure au travail

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Les travailleurs expérimentés et sans accident ont-ils échappé aux blessures parce qu’ils sont chanceux? Pas nécessairement. Ils possèdent parfois, sans le savoir, des caractéristiques bien précises qu’un conseiller américain curieux est allé dénicher, en menant une série d’entrevues sur dix ans auprès de ces travailleurs épargnés.

Qu’est-ce qui explique que des individus travaillant dans des milieux qualifiés à risque accumulent 20, 30 ou 40 ans d’ancienneté sans accident de travail? Ont-ils une recette secrète? Peuvent-ils nous apprendre quelque chose? Qu’est-ce qui se cache derrière un tel phénomène? C’est ce qu’a voulu faire découvrir le conférencier François Boucher, du Centre patronal de santé et sécurité au travail du Québec, avec sa conférence Apprenons de nos travailleurs sans accident! lors du Grand Rendez-vous santé et sécurité du travail 2017, au Palais des congrès de Montréal.

À l’origine de cette conférence, il y a les travaux informels d’un certain américain David L. Walline, Certified Safety professional. Il a constaté, comme tout le milieu de la SST, que les témoignages de personnes accidentées peuvent avoir un fort impact dans la prévention d’autres accidents semblables. Puis, il s’est demandé si les témoignages de travailleurs qui ne font jamais la manchette et dont personne ne parle, c’est-à-dire ceux à qui il n’est jamais rien arrivé, pourraient avoir un effet aussi grand, sinon supérieur. C’est ainsi qu’il a commencé à interviewer des travailleurs durant une dizaine d’années, avant de publier un article intitulé What Injury-Free Workers Can Teach Us. Il a découvert qu’il n’y a aucune magie à la base, rien de bien sorcier, mais plutôt des trucs simples qui relèvent du gros bon sens. Dix caractéristiques sont ressorties de ces entrevues.

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François Boucher s’est adressé à la salle pour demander quels pouvaient bien être ces dix trucs simples que Walline a découvert dans le profil des travailleurs qu’il a étudiés. Plusieurs bras se sont levés et, pour l’essentiel, les participants les ont reconnus. « Le vrai défi consiste plutôt à faire en sorte que le plus de travailleurs possible adoptent ces comportements dans leur milieu de travail », indique le conférencier.

Le dernier point interpelle particulièrement François Boucher. C’est en quelque sorte le coeur de sa vocation en santé et sécurité. « Ceux qui ont le souci de l’autre, indique-t-il, forment ou entraînent les nouveaux à la tâche, se voient régulièrement comme des gardiens des valeurs en SST à l’égard de leurs collègues, n’hésitent pas à intervenir auprès d’un collègue de travail pour donner un conseil de sécurité et, s’ils ont été témoins d’un accident grave, se font un devoir d’utiliser cet événement afin de sensibiliser les autres »

François Boucher a maintes fois remarqué que les témoignages réellement humains adressés aux travailleurs, pas forcément par ceux qui ont été blessés, mais par ceux qui ont été très touchés par la mort ou le handicap d’une personne proche dans l’entreprise sont de loin les plus efficaces et les plus touchants. Ils ne laissent personne indifférent. « La façon la plus forte de sensibiliser le monde est celle qui vient du coeur », soutient-il.

Le Centre patronal de santé et sécurité du travail donne aussi une formation de sept heures à partir des dix caractéristiques propres aux travailleurs sans accident, Comité SST : communiquer et encourager le passage à l’action. « Parler de SST par le biais d’un angle positif fait bouger les gens », croit François Boucher.

Les dix caractéristiques des travailleurs non accidentés

  1. Ces travailleurs planifient leur travail pour l’exécuter de façon sécuritaire. Pas question d’improviser. Ils prennent le temps d’y penser, y compris le temps de vérifier l’état de l’équipement et des machines. Ils ne se pressent jamais, même quand d’autres leur demandent de le faire. Ils apportent parfois leurs propres outils s’ils jugent que ceux de l’employeur comportent des risques. Certains d’entre eux appellent cela travailler intelligemment.
  2. Ils détectent les situations comportant des risques en continu. Ils pensent qu’ils doivent conserver en tout temps l’oeil sur ce qui les entoure au travail. Ce souci du risque, ils l’étendent aussi à ce qui pourrait arriver aux collègues de travail. Ils gardent les sorties de secours dégagées, parlent avec les autres des dangers potentiels dans l’environnement et rapportent aux superviseurs les dangers qu’ils observent.
  3. Leur lieu de travail est toujours propre et en ordre. La propreté est essentielle pour eux, que ce soit à la maison ou au travail. Ils font en sorte que chaque chose soit à sa place et ramassent ce qui traîne. Ils ne quittent jamais leur lieu de travail sans avoir fait le ménage.
  4. Ils adhèrent aux règles de sécurité de l’entreprise. Ils mettent en pratique toutes les consignes propres à leur milieu de travail et vont même au-delà des exigences. Ils portent de l’équipement de protection individuelle en dehors du travail, par exemple quand ils utilisent une tondeuse à gazon, une scie à chaîne ou quand ils réparent leur voiture. Ils ont la conviction que les règles de sécurité préviennent les blessures.
  5. Ils mettent en pratique les connaissances et les habiletés acquises lors des formations. Pour eux, c’est du sérieux! Ils pensent que les formations en sécurité doivent être simples à comprendre, intéressantes, offertes en continu et souvent renouvelées. Ils estiment que le travailleur doit toujours penser à la sécurité et se rappellent parfaitement les formations qu’ils ont eues dans les mois précédant l’entrevue avec David Walline.
  6. Lorsque c’est possible, ils font varier leurs tâches afin qu’elles ne deviennent pas routinières, voire « endormantes ». Les travailleurs sans accident inventent des stratégies personnelles pour contrer la routine ou se mettent dans un état d’esprit pour rester alertes. Ils se disent, par exemple, qu’un danger peut être évité à tout moment et restent à l’affût. D’autres essaient d’introduire des nouveautés chaque jour dans leur routine de travail.
  7. Ils prennent également 100 % de leurs responsabilités en SST. Ils savent que leur propre sécurité ne relève pas de quelqu’un d’autre, mais de leurs propres initiatives, de leur propre respect des consignes et de l’adoption sans condition des mesures de sécurité individuelles ou collectives décrétées par l’entreprise. Ils en font une affaire personnelle et ne laissent personne s’approprier leur propre sécurité. Ils sont aussi très soucieux de la sécurité des nouveaux employés, qu’ils prennent sous leurs ailes pour les protéger.
  8. Leur travail est sérieux. Cette partie de leur vie est très importante pour eux, malgré les moments difficiles ou déplaisants. Le travail ne représente pas une nuisance, mais fait partie d’une routine quotidienne importante. Ils se présentent au travail motivés, reposés, en état d’être productifs. Ils sont fiers du travail qu’ils accomplissent et croient que celui-ci fait partie d’une vie satisfaisante et augmente la qualité de vie.
  9. La sécurité est une valeur essentielle à leurs yeux. Il n’y a aucun besoin de les convaincre. Ils tiennent à leurs mains, à leurs yeux, à leurs pieds, à leur vie. Ils savent que certaines blessures guérissent, mais d’autres, jamais. La sécurité va bien au-delà des heures travaillées. Ils s’attachent en voiture, installent des mises à la terre sur les appareils électriques à la maison, rangent les produits chimiques à l’abri des enfants, installent des détecteurs de fumée et des extincteurs et s’assurent que chaque membre de leur famille est en sécurité.
  10. Enfin, ils ont le souci de l’autre. Cette attitude positive s’étend à leur vie familiale, à l’employeur, aux collègues de travail, à la sécurité du milieu de travail en général. Ils considèrent que la sécurité joue un rôle positif dans leur vie parce qu’elle leur permet de rentrer à la maison, en un seul morceau, jour après jour.