Pleins feux sur la combustion spontanée

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La génération spontanée n’existe pas, Louis Pasteur l’a démontré. Mais la combustion spontanée, elle, existe bel et bien. Prenez un chiffon d’huile imprégné d’huile de lin. A priori, rien de bien dangereux, l’huile de lin étant une matière relativement inoffensive. Pourtant, dans certaines conditions, le chiffon va s’enflammer tout seul, sans allumette ni briquet. Sournoise, la combustion spontanée est pourtant un phénomène facile à éviter quand on est informé.

La combustion spontanée n’est pas un danger hypothétique. La CNESST a déjà relevé des incendies provoqués par la combustion spontanée, et Jamie Poch Weber, chimiste et conseiller en prévention-inspection à la CNESST, en cite quelques exemples. En 2003, un incendie s’est déclaré dans une entreprise de fabrication de panneaux de bois près de Saguenay. Une fuite d’huile hydraulique s’est répandue jusqu’à un amas de fine poussière de bois, qui a pris feu. En 2013, dans une usine de fabrication de meubles de la région de Montréal, des chiffons imprégnés d’huile de lin se sont enflammés et ont détruit 50 % des lieux de travail. En 2015, dans une entreprise qui fabrique des réservoirs d’huile sur la rive-sud de Montréal, un conteneur a pris feu. Un recouvrement de plastique utilisé dans une chambre à peinture, jeté dans le conteneur sans être nettoyé, serait probablement à l’origine de l’incendie.

La combustion spontanée : un phénomène latent et insidieux

Pour comprendre le phénomène de la combustion spontanée, il faut revenir sur les conditions préalables à un feu. C’est le fameux triangle de feu qui comprend un apport en oxygène, une matière combustible et une source d’énergie comme de la chaleur ou une étincelle. Dans la combustion spontanée, explique Jamie Poch Weber, la matière s’enflamme sans apport extérieur d’énergie. C’est une réaction d’oxydation ou de fermentation qui va fournir l’énergie. Voici le mécanisme : en présence d’oxygène, une réaction d’oxydation va générer de la chaleur au sein de la matière, qui s’échauffe jusqu’à amorcer un feu couvant. La chaleur accélère la réaction d’oxydation, ce qui dégage encore plus de chaleur, et le phénomène s’emballe. Souvent, au début de la combustion, le feu couvant est confiné à l’intérieur et est invisible. Progressivement, de la fumée va s’en échapper, et si ce signal d’alarme n’est pas pris en considération, le feu peut atteindre la surface de la matière. La plus grande disponibilité d’oxygène va alors l’enflammer. « Le feu peut prendre des heures ou des jours pour s’initier », prévient Jamie Poch Weber.

Quatre conditions à surveiller

On déduit de ce mécanisme les conditions propices à la combustion spontanée. La première est d’avoir une substance fermentescible ou oxydable par l’oxygène, l’huile de lin par exemple. Mais ce n’est pas suffisant, car de l’huile de lin dans un récipient ne s’enflammera pas. Elle doit nécessairement être exposée à l’air (apport d’oxygène dans le triangle du feu) sur une grande surface, idéalement dans une matière poreuse ou granuleuse. Un chiffon, par exemple, est une matière poreuse qui, lorsqu’imbibée d’huile de lin, répondra à la deuxième condition pour provoquer une combustion spontanée. Il faut en effet maximiser la réaction d’oxydation (source d’énergie dans le triangle du feu), et donc la surface de contact de la substance oxydable avec l’air. Une matière poreuse ou granuleuse remplira cette fonction. La troisième condition est d’accumuler assez de chaleur à l’intérieur d’une accumulation de matière, ce qui se produit dans un entassement de chiffons imbibés d’huile de lin par exemple. Une faible ventilation à l’intérieur de cet empilement rendra difficile la dissipation de la chaleur de la réaction et fera augmenter la température. Finalement, la présence du combustible (matière combustible dans le triangle du feu), c’est-à-dire la matière qui peut prendre feu, est nécessaire pour répondre à la quatrième condition.

Source : Rob BicevskisSource : Rob BicevskisSource : Rob Bicevskis
Si vous empilez des chiffons imprégnés d’huile de lin dans un espace confiné et exposé à l’air, vous avez les conditions gagnantes pour que se déclenche une combustion spontanée.
Source : Rob Bicevskis

Dans notre exemple, le chiffon agira comme combustible et s’enflammera à la suite d’une accumulation de chaleur. Si vous empilez des chiffons imprégnés d’huile de lin dans un espace confiné et exposé à l’air, vous avez les conditions gagnantes pour que se déclenche une combustion spontanée. Dans le cas de l’incendie déclaré dans l’usine de fabrication de panneaux de bois, les conditions étaient aussi réunies avec la sciure, granuleuse et combustible, et l’huile hydraulique, oxydable. Dans le conteneur de l’usine de fabrication de réservoirs d’huile, le plastique taché de peinture n’est pas une matière poreuse ou granuleuse, mais il est plausible que d’autres matières présentes dans le conteneur aient contribué à déclencher le feu.

Dans le cas d’une combustion spontanée initiée par une réaction de fermentation, une cinquième condition s’ajoute. La matière doit présenter un taux d’humidité favorable au développement des micro-organismes responsables de la fermentation.

La prévention en deux prises de conscience

Le problème avec la combustion spontanée, c’est l’absence apparente de risques. « Ça ne paraît pas dangereux. Quand on travaille avec une flamme ou la chaleur, on tient compte du fait qu’il peut y avoir un incendie et on prend des précautions. Dans le cas de la combustion spontanée, on ne s’imagine pas que des huiles vont pouvoir s’enflammer spontanément et on baisse la garde », compare Jamie Poch Weber. Le danger vient aussi du fait que le feu peut prendre des heures avant de se déclarer, et éventuellement survenir la nuit, quand il n’y a personne sur les lieux.

Le problème avec la combustion spontanée, c’est l’absence apparente de risques. « Ça ne paraît pas dangereux. Quand on travaille avec une flamme ou la chaleur, on tient compte du fait qu’il peut y avoir un incendie et on prend des précautions. Dans le cas de la combustion spontanée, on ne s’imagine pas que des huiles vont pouvoir s’enflammer spontanément et on baisse la garde », compare Jamie Poch Weber. Le danger vient aussi du fait que le feu peut prendre des heures avant de se déclarer, et éventuellement survenir la nuit, quand il n’y a personne sur les lieux.

La première chose à faire pour prévenir le risque de combustion spontanée est donc de prendre conscience des matières susceptibles de s’auto-enflammer présentes dans un milieu de travail. Le répertoire toxicologique de la CNESST en fournit une liste sur son site Internet, de même que la National Fire Protection Association aux États-Unis, dans son manuel Fire Protection Handbook. On y trouve l’huile de lin, mais aussi les huiles de poisson et une panoplie d’huiles végétales. « Certaines huiles ont tendance à s’oxyder facilement à l’air », explique Jamie Poch Weber. On trouve aussi dans ces listes les vêtements et chiffons imprégnés d’huile, le charbon, les fertilisants, les poudres métalliques, la chaux vive, les téguments d’arachide, le foin, le fumier, les résidus de laine ou de caoutchouc… Les matériaux sont différents, mais les conditions à surveiller pour éviter une combustion spontanée sont très similaires. Les listes sont diversifiées et valent la peine d’être consultées pour vérifier qu’on ne manipule pas une matière susceptible de combustion spontanée sans le savoir. En milieu de travail, ces matières seront souvent identifiées par le pictogramme « flamme » du système général harmonisé de classification et d’étiquetage des produits chimiques et accompagnées de la mention « Matières autoéchauffantes, peut s’enflammer » ou d’un autre avis similaire. Il faudra alors se référer à la fiche de données de sécurité du produit et consulter les rubriques 2, 5 et 10 pour connaître les dangers d’inflammabilité et les mesures de prévention d’incendie. Les produits vendus dans le commerce au détail (tel qu’une quincaillerie) n’auront pas obligatoirement une fiche de données de sécurité disponible du fournisseur, mais le risque de combustion spontanée doit être indiqué par un pictogramme de feu, et il doit être spécifié sur l’emballage que « Les matériaux utilisés avec ce produit, tels les chiffons, peuvent s’enflammer spontanément. Après utilisation, mettre les chiffons dans l’eau ou les sécher à plat, puis les jeter ». Cependant, une entreprise peut elle-même, dans son processus industriel, générer des substances susceptibles de combustion spontanée. « Comme n’importe quel fabricant de produits chimiques ou autres, une entreprise doit s’informer sur les risques des produits avec lesquels elle travaille », commente alors Jamie Poch Weber.

De nombreux milieux de travail sont concernés par le phénomène de la combustion spontanée : les entreprises qui appliquent des peintures, des teintures ou des vernis à base d’huile, l’industrie alimentaire et notamment les entreprises de transformation des produits de la mer. « Ceux qui manipulent le poisson entier frais ne sont pas à risque, mais ceux qui vont extraire l’huile ou manipuler les déchets de poisson le sont », précise Jamie Poch Weber. Il cite même les buanderies. « Il peut y avoir des vêtements souillés avec de l’huile ou des produits à base d’huile après le lavage. Ils sortent encore chauds de la sécheuse et sont entassés pendant la nuit. Il peut rester des traces d’huile sur les vêtements », observe-t-il.

Lorsqu’on est conscient de la présence d’une substance sujette à la combustion spontanée, une deuxième prise de conscience s’impose : le risque ne se manifeste pas pendant la manipulation des substances, mais après. Le chiffon imbibé d’huile de lin ne s’enflammera pas dans les mains du travailleur pendant qu’il traite la surface d’un meuble en bois. Le risque dépendra de ce que le travailleur fera de son chiffon après utilisation.

La prévention réside donc dans la façon de se débarrasser de ces substances autoéchauffantes, souvent des déchets, ou de les entreposer. La solution est toute simple dans le cas des huiles. « Il faut éviter de faire des tas. Il faut mettre les chiffons dans un sac de plastique et les noyer dans l’eau, fermer hermétiquement le sac et le jeter. En milieu de travail, il est fortement suggéré de jeter ce type de déchet dans un contenant à l’épreuve des matières inflammables étant donné que les quantités peuvent être plus importantes », explique Jamie Poch Weber. Un simple moyen de prévenir les risques d’inflammabilité que les employeurs peuvent mettre à la disposition de leurs travailleurs ou que les travailleurs peuvent demander à leur employeur. Dans le cas des autres matières, telles que le charbon ou le foin, les mesures à prendre peuvent être plus complexes. Il faut éviter de faire de grands amoncellements ou empilements de ces produits, et le contrôle de la température ou du taux d’humidité peut aussi être nécessaire.


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