Des principes biomécaniques pour réduire les blessures

Source : André Plamondon
Source : André Plamondon

Même si nous sommes de plus en plus nombreux à travailler assis devant un écran, plusieurs métiers exigent encore des efforts physiques. Or, des mouvements mal exécutés peuvent entraîner des lésions professionnelles, c’est pourquoi des spécialistes de l’ergonomie du travail s’appliquent à éliminer les risques à la source et à améliorer la formation des employés pour qu’ils comprennent mieux les principes biomécaniques, et à ainsi réduire les troubles musculosquelettiques (TMS) en milieu de travail.

En excluant les salariés du secteur des bâtiments et travaux publics, on note deux groupes où les réclamations pour des lésions de type TMS sont particulièrement nombreuses : le personnel spécialisé et auxiliaire en soins infirmiers et thérapeutiques, ainsi que les manutentionnaires et travailleurs assimilés et non classés ailleurs.

Chercheur à l’Institut de recherche en santé et sécurité du travail (IRSST), André Plamondon a mené diverses recherches sur la manutention. Il confirme que les maux de dos associés à ce métier représentent une part non négligeable des indemnités versées par la CNESST. Le chercheur juge donc nécessaire de poursuivre ses études afin d’améliorer les méthodes de travail. « La formation dans ce domaine se réduit souvent à un seul principe : on prend la charge essentiellement en fléchissant les genoux et en maintenant le dos droit », dit-il. Les exigences du travail déterminent l’exposition physique du travailleur, c’est-à-dire les charges qu’il subit en fonction de leur intensité, de la durée de l’effort et de la fréquence. Au-delà d’un certain seuil, qui varie d’un individu à l’autre selon différents facteurs (condition physique, âge, sexe, etc.), les risques de blessure sont élevés. Pour réduire les risques de fatigue ou de déchirure des tissus musculaires ou ligamentaires, on peut modifier le poste de travail ou les conditions d’exercice du métier. En premier lieu, on peut réduire le poids des charges à transporter, mais cela ne suffit pas toujours. Un travailleur peut se blesser simplement en modifiant son mouvement pour éviter un obstacle alors qu’il transporte une caisse. Le principe de fluidité et du rythme de l’effort sont donc des aspects à considérer. « L’importance du rythme, c’est de savoir se placer soi-même dans l’espace de travail de manière à ce que le transfert de la charge soit le plus facile possible », précise M. Plamondon.

Le cumul des charges

La réduction du cumul des charges demeure un objectif à atteindre si l’on veut réduire les TMS, ajoute André Plamondon. « Sans trop généraliser, on remarque que le poids des charges tend à diminuer dans l’industrie. Le travail est moins lourd physiquement, et les employeurs sont conscients que si la charge dépasse une certaine norme, le travailleur est plus susceptible de se blesser », dit-il. Toutefois, le cumul des charges (la somme des charges soulevées à la fin de la journée) demeure assez élevé et devrait être tout autant considéré que le poids seul, surtout si l’incidence des blessures est élevée.

Le principe de la mise sous charge ne doit pas être négligé non plus. « Si tu as à lever une charge mille fois par jour, comme c’est le cas pour certains manutentionnaires, tu dois trouver des moyens pour limiter les efforts », explique M. Plamondon. Par exemple, si le manutentionnaire économise une seconde chaque fois qu’il soulève une caisse, en fin de journée, il aura réduit de plusieurs minutes le temps qu’il consacre à supporter des charges. Par ailleurs, le support statique d’une charge réduit l’apport d’oxygène aux tissus, un effet physiologique qui peut être néfaste s’il se prolonge, indique-t-il.

Il existe des situations où le travailleur est forcé de s’adapter à l’environnement, comme c’est le cas pour les personnes affectées aux livraisons de colis, ajoute M. Plamondon. L’évolution du commerce de détail a fait en sorte que de nombreux biens de consommation sont désormais livrés à domicile. Les livreurs chercheront à réduire autant que possible la distance entre leur véhicule et le point de chute.

Quand l’environnement de travail change

En toutes circonstances, le principe de l’alignement, qui fait référence aux postures les plus adéquates pour le dos, devrait être adopté au travail. Cependant, l’environnement de travail ne le permet pas toujours, comme on le voit chez les techniciens ambulanciers paramédicaux (TAP), indique Philippe Corbeil, directeur du programme de kinésiologie à l’Université Laval. M. Corbeil est l’auteur principal d’une étude, publiée en 2017 par l’IRSST (R-944), sur les risques musculosquelettiques associés au travail des TAP.

La formation sur les principes de déplacement sécuritaire des bénéficiaires (PDSB) a été bâtie par l’ASSTSAS. Conçue pour les sciences infirmières, elle a été adaptée pour les TAP. Lors de l’étude dirigée par M. Corbeil, les chercheurs demandaient aux participants s’ils avaient appliqué les règles de la formation sur les PDSB lors de leurs interventions.

Le principe de la mise sous charge pourrait être davantage utilisé chez les TAP pour minimiser la durée du soulèvement, indique M. Corbeil. Lorsque le bénéficiaire est couché au sol et que les TAP doivent le soulever avec une planche dorsale, on suggère de faire le travail à deux, sans déplacement, et de demander à une tierce personne de venir pousser la civière sous la planche. « On le recommande, mais ce n’est pas toujours possible. Et quand c’est possible, ce n’est pas toujours fait », note-t-il.

La réduction du bras de levier, qui consiste à rapprocher la charge de son corps avant de la soulever, est un principe biomécanique valable aussi chez les TAP, ajoute Philippe Corbeil. « Dans les différentes tâches exécutées par les TAP, notamment l’entrée de la civière dans l’ambulance, on recommande de rapprocher les mains près du corps. C’est la même chose lorsqu’on doit déplacer des bénéficiaires en assistance totale », explique-t-il.

Dans le cas des TAP, comme ils travaillent en tandem, la bonne communication entre eux est une nécessité, souligne Philippe Corbeil. « Même si tu mets en action des principes, si tu n’es pas synchronisé avec ton collègue, ce que tu appliques peut se faire au détriment de l’autre. L’effort musculaire dans ce type de situation peut être assez élevé et faire augmenter le risque de blessure », dit-il.

Le temps de récupération

L’étude a aussi permis d’évaluer la dépense énergétique associée aux situations les plus problématiques, par exemple le déplacement du bénéficiaire dans une civière-chaise tout en gravissant un escalier. Cette tâche très exigeante sollicite les structures musculosquelettiques de même que les capacités cardiorespiratoires ; elle nécessite un temps de récupération qui varie de 12 à 15 minutes, selon les chercheurs. « C’est le temps qu’il y a en moyenne entre deux appels pour les TAP », mentionne le professeur Corbeil. La période de récupération adéquate permet de ramener les muscles à leur état normal, de minimiser la fatigue, et de supporter de nouveaux efforts. Ces derniers sont très rarement confrontés à plusieurs interventions exigeantes dans le même quart de travail, précise-t-il.

Le professeur souligne la nécessité d’appliquer les saines pratiques, même en situation d’urgence. « Les secondes que l’on gagne en soulevant soi-même un patient, au lieu de demander de l’aide ou d’utiliser un autre équipement, n’en valent pas la peine. Souvent, à la fin, ça ne fait pas une si grande différence. Par contre, pour la santé des travailleurs, la différence est énorme », insiste-t-il.

« C’est vraiment un gros changement de mentalité. Les gens qui pratiquent ce métier y ont été attirés parce qu’ils carburent à l’adrénaline », dit-il. Or, les situations où l’intervention doit être faite dans l’urgence ne sont pas si fréquentes, elles représentent environ 10 % des interventions. Les équipements et les techniques sécuritaires existent, mais dans l’urgence, ils sont souvent mis de côté ou mal utilisés. La gestion du temps devrait être davantage enseignée, souligne Philippe Corbeil.

Il y aura toujours un aspect physique dans plusieurs métiers, et c’est pourquoi il importe de bien outiller les travailleurs par une formation axée sur la pratique et la rétroaction, insiste M. Corbeil. Lors des exercices, on doit diversifier les scénarios pour que le travailleur apprenne à analyser rapidement les conditions de l’intervention et à minimiser les risques de blessure s’il doit exécuter une manoeuvre moins conforme aux règles. « Tu ne peux pas toujours rapprocher la charge vers toi pour minimiser les risques pour le dos », dit-il.

« Ça relève de la compétence, le fait de prendre les bonnes décisions et de bien comprendre son corps pour trouver la solution, le meilleur compromis entre ce qu’on doit faire et le besoin de préserver sa santé », conclut M. Corbeil.

Le principe de l'alignement. Source : Dominique LaroucheLe principe de l’alignement, qui fait référence aux postures les plus adéquates pour le dos, devrait être adopté au travail. Cependant, l’environnement de travail ne le permet pas toujours, comme on le voit chez les techniciens ambulanciers paramédicaux.
Source : Dominique Larouche