Comment trouver l’équilibre entre travail et vie personnelle?

Source : P. Dionne
Source : P. Dionne

L’harmonisation des deux grandes sphères de nos vies que sont le travail et la vie personnelle peut être source de conflits d’horaires et de rôles. Pourtant, il est essentiel de trouver l’équilibre entre les deux, sans quoi on risque d’y laisser une partie de sa santé physique et mentale. À titre de psychologue spécialiste de l’éducation, Nadia Gagnier intervient beaucoup auprès de parents ayant de la difficulté à accomplir leur rôle parental. Elle a réalisé que la difficulté à concilier travail et vie personnelle avait une incidence dans les milieux de travail, mais aussi sur les membres de la famille.

Les enfants sont victimes du stress ambiant et des pressions causées par le manque de temps. De leur côté, les parents se sentent coupables parce qu’ils ont moins de temps à leur disposition et hésitent à établir des règles de discipline ou des limites claires. Au travail, ils sont moins concentrés parce que leurs problèmes familiaux continuent de leur trotter dans la tête. La productivité et le climat de travail en sont affectés. La psychologue, également spécialiste de la prévention de l’anxiété, indique quelques pistes à explorer pour apprendre à concilier travail et vie personnelle.

D’abord, comment définissez-vous la conciliation travail-vie personnelle?

[Nadia Gagnier] Au départ, il importe d’harmoniser toutes les sphères de notre vie et de ressentir un équilibre. La conciliation travail-vie personnelle se définit comme une absence de conflit d’horaires ou de conflit de rôles. Le conflit de rôles nuit à d’autres sphères de notre vie, indépendamment du temps qu’on y consacre. Par exemple, si j’ai à la maison un adolescent qui tente de repousser les limites de la discipline, cela me préoccupe durant mes heures de travail et je suis moins concentrée. Le déséquilibre entre les deux sphères s’annonce par des signes : se sentir dépassé par les événements, avoir l’impression de n’avoir aucun contrôle sur sa vie, penser que c’est le hasard qui la guide, se sentir coupable parce qu’on néglige certains aspects de notre vie et avoir de la difficulté à se concentrer pour ces différentes raisons.

Du point de vue de la santé au travail, pourquoi importe-t-il de concilier travail et vie personnelle?

[N. G.] Les déséquilibres occasionnels sont normaux, pensons par exemple à une surcharge de tâches momentanée. Quand nous n’y arrivons pas, quand l’impression de se sentir dépassé par les événements domine et persiste dans le temps, quand nous sommes pris dans un feu roulant d’événements, nous développons une fatigue physique et mentale pouvant mener à des problèmes de santé comme la perturbation du sommeil, l’affaiblissement du système immunitaire, des fluctuations de l’humeur et de l’anxiété.

L’objectif est-il de mettre travail et vie personnelle sur un pied d’égalité?

[N. G.] L’important, c’est de sentir le point d’équilibre et de le maintenir. Même si ce point d’équilibre diffère d’une personne à l’autre, le fait de s’y maintenir est important pour tout le monde. C’est ça qui importe pour la santé physique et mentale. Certaines personnes, par exemple, peuvent avoir mis beaucoup d’efforts dans le choix d’une carrière qui leur apporte beaucoup de satisfaction et ont décidé de ne pas avoir d’enfants. Pour eux, le point d’équilibre en matière de temps consacré à chacune des sphères de leur vie ne sera pas au même endroit que celui d’une personne moins ambitieuse sur le plan de la carrière, mais ayant choisi d’investir beaucoup de temps et d’énergie dans sa famille.

Quels sont les avantages pour l’individu et l’entreprise de concilier travail et vie personnelle?

[N. G.] Pour le travailleur, c’est une question de santé, d’estime de soi et de qualité des relations familiales. Un mauvais équilibre peut mener à des conflits et à des séparations dans la sphère familiale et se répercuter sur le milieu de travail quand un employé vient travailler avec son irritabilité et ses problèmes d’humeur. Les entreprises qui investissent dans des mesures de conciliation travail-vie personnelle découvrent de plus en plus qu’il ne s’agit pas d’une dépense, mais d’un investissement qui réduit les taux d’absentéisme. On peut observer une incidence sur la productivité des employés, le climat de travail et les collègues. Dans une entreprise, le fait d’avoir des politiques qui favorisent la conciliation peut faciliter le recrutement ou la fidélisation des employés, à une époque où l’embauche commence à être plus ardue dans certains secteurs. Avec les réseaux sociaux, les nouvelles générations deviennent les ambassadeurs de l’entreprise en ce qui concerne la qualité du milieu de travail et de l’employeur. Les entreprises qui ont réalisé ce fait établissent de plus en plus de politiques qui favorisent les employés.

Qu’est-ce qui fait parfois obstacle à cette conciliation travail-vie personnelle?

[N. G.] C’est certain que la mondialisation des marchés amène plus de compétitivité, qui se transmet parfois aux employés sous forme de pression à la performance. La précarité de certains emplois peut aussi causer du stress chez les individus qui redoutent de perdre leur travail, et compensent en étant plus présents, en redoublant d’efforts. En 2002, un Canadien sur dix travaillait plus de 50 heures par semaine, tandis qu’en 2012, ce taux avait grimpé à un Canadien sur quatre. Également, la technologie abolit de plus en plus la frontière entre le travail et la vie personnelle, et c’est quelque chose qu’il faut apprendre à gérer personnellement en posant ses limites. Un autre type de pression s’introduit dans la vie personnelle par l’intermédiaire des réseaux sociaux : on se compare aux gens de notre entourage et on se sent coupable si on n’accomplit pas autant de choses sur le plan professionnel que les autres!

Qu’est-ce qui facilite la conciliation?

[N. G.] Pour une entreprise, la mise à disposition d’un programme de conciliation pour les travailleurs et l’ouverture des gestionnaires par rapport à ce concept constituent un bon départ. Il peut s’agir, par exemple, d’offrir des horaires flexibles, des suppléments de congés parentaux en plus de ceux qui sont déjà offerts par le programme gouvernemental, des garderies en milieu de travail ou encore des occasions de télétravail. Chez un individu, les facteurs qui favorisent une meilleure conciliation sont l’état de santé général, le niveau d’énergie, la capacité à être optimiste, à ne pas se sentir trop coupable, la capacité de déléguer des tâches aussi bien dans le milieu de travail que dans la vie personnelle et la confiance en soi. Des aptitudes parentales démocratiques, c’estàdire la recherche d’équilibre entre la discipline et le plaisir avec les enfants, peuvent également y contribuer. Le fait de miser trop sur l’un ou sur l’autre peut entraîner des problèmes de comportement chez l’enfant qui, à leur tour, nuiront à l’équilibre travail-vie personnelle. Gérer son stress, sentir qu’on a du temps pour se ressourcer et s’entourer d’un bon réseau de personnes sont également des éléments favorisants. Certains choix individuels, par exemple celui de prendre le transport en commun pour aller au travail dans le but de relaxer et de lire, si c’est ce dont on a besoin, sont d’une aide précieuse.

Y a-t-il des milieux de travail ou des emplois moins propices à la conciliation travail-vie personnelle?

[N. G.] Oui, dans ces cas-là, il convient de bien organiser ses moments libres pour sentir qu’on profite de notre vie à l’extérieur du travail. Les employés des milieux traditionnellement masculins peuvent aussi voir d’un mauvais oeil des changements dans les rôles parentaux, lorsque, par exemple, un homme décide de prolonger son congé parental. Dans les milieux où il est possible de devenir cadre ou gestionnaire, ou encore dans les grands bureaux d’avocats, l’ambition peut conduire jusqu’à l’épuisement professionnel, ou « burnout », quand la vie personnelle est mise de côté. Enfin, les milieux de la télé ou du cinéma ont tendance à organiser des journées de travail de 12 ou 15 heures, ce qui rend plus difficile la conciliation travail-vie personnelle.

Y a-t-il des habiletés personnelles à avoir ou à acquérir pour concilier ces deux sphères?

[N. G.] Une bonne capacité à communiquer est essentielle, tant pour affirmer nos limites au travail, par exemple en remettant en question une échéance non réaliste, que dans la famille, en militant pour un partage équitable des tâches. Il est également sain de faire un bilan sur une base régulière. Une ou deux fois par année, il est conseillé de faire une liste de ses priorités, de les placer en ordre d’importance et de calculer la proportion de temps qu’on accorde à chacune. On place d’abord dans l’agenda les choses qu’on ne peut changer, comme l’horaire de travail, et ensuite, on peut en profiter pour revoir certains choix si l’équilibre n’est pas atteint : voiture ou transport en commun pour aller au travail, distance du lieu de vie par rapport au lieu de travail, nombre d’activités parascolaires auxquelles sont inscrits les enfants, nombre de fois par semaine où l’on s’entraîne, temps à soi pour recharger nos batteries, rencontres entre amis, etc.